Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2007
Novembre-Décembre 2007 (volume 8, numéro 6)
Nicolas Boileau

L'Aveu pour l'aveu : le discours de la confession a-t-il pour fonction de dévoiler une vérité ?

Cultures de la confession : Formes de l’aveu dans le monde anglophone, études rassemblées par Sylvie Mathé et Gilles Teulié, Presses Universitaires de Provence, « Monde Anglophone », 2006.

1L’ouvrage de Peter Brooks Troubling Confessions :Speaking Guilt in Law and Literature, paru en 2000 a semble-t-il éclairé, voire déclenché, les réflexions de cet ouvrage collectif sur la place de la confession au sein de la culture des pays anglophones, auquel le chercheur américain participe sous la forme d’une conclusion générale qui pose les fondations d’une réflexion à venir. Peter Brooks est en effet une référence théorique qui traverse le recueil. Beaucoup de contributeurs utilisent sa réflexion pour éclairer les analyses pluridisciplinaires qui ont été rassemblées. Ce parti pris théorique indique le sens de la démarche de cet ouvrage qui tente de cerner les « formes de l’aveu dans le monde anglophone ». Vaste projet s’il en est, le recueil passe avec une certaine aisance d’un domaine à l’autre, de la littérature au politique, dans une perspective culturelle au sens large et, logiquement, angliciste. D’ailleurs, la grande majorité des articles ici rassemblés sont écrits en anglais (17 sur 25), ce que le titre du recueil ne laisse pas percevoir. On pourrait dans un premier temps regretter l’ampleur du projet qui réunit des études sur la littérature et la civilisation britanniques, caraïbes, nord-américaines et du Commonwealth, mais la lecture de l’ouvrage montre que cette réunion est tout à fait pertinente : les articles mettent à jour, sous la pluralité des formes de la confession, quelques invariants de l’exercice qui interrogent les relations de pouvoir et le langage en dépit des découpages géographiques et chronologiques. Dans son « Avant-Propos », Gilles Teulié évoque rapidement l’histoire de la confession et comment « les sociétés occidentales furent […] indéniablement façonnées par l’idée et la pratique de la confession » (9). Surtout il rappelle, à juste titre, les deux faces de la pratique confessionnelle : le pardon cherché par l’aveu des fautes et le détournement de ce premier objectif en profession de foi, qui font de la confession un instrument de pouvoir. Alors que l’introduction évoque le passage de la pratique religieuse à la pratique littéraire de l’exercice à travers les exemples classiques de Saint-Augustin et de Rousseau, le reste du recueil ne se concentre pas sur la littérature de l’intime (autobiographie, journal intime, etc), qui n’apparaît pas comme une évidence dans ce questionnement sur l’aveu : le roman épistolaire ou les confessions inventées figurent dans les objets d’étude mais la question de la confession dans la littérature de l’intime n’est pas particulièrement envisagée.

2Cet ouvrage propose donc une réflexion sur la place du discours de la confession en montrant comment celui-ci ébranle le concept de vérité au lieu de venir le consolider. Il montre aussi comment l’aveu est au cœur des relations de pouvoir et que c’est son énonciation qui vaut plus que son contenu. Il se divise en trois parties qui témoignent d’une entreprise orientée par une réflexion politique, et bientôt éthique (P. Brooks), où la confession tisse le lien social et entraîne des relations de pouvoir.

3Cette première partie divisée en deux parties chronologiques (Renaissance anglaise et média dans une société mondialisée) interroge la mise en scène de la confession, au sens premier (à travers trois études sur le théâtre de Shakespeare, dont deux sont consacrés à Hamlet) puis dans un sens un peu plus large (à travers les performances artistiques de Bobby Baker ou les séries télévisées). Si l’on peut regretter que la Renaissance anglaise soit réduite au théâtre, et au théâtre shakespearien, il faut bien reconnaître que les pièces du dramaturge britannique proposent une réflexion riche sur le jeu de la confession. L’article de Pierre Sahel permet de comprendre à travers l’analyse du monologue de Claudius comment la confession avortée est possiblement liée à la mise en place de la tragédie. L’article de Kottman fait porter l’accent sur les signes non-verbaux qui précèdent la confession et qui, selon lui, la portent en germe aux yeux du spectateur. Ces articles, conjointement à celui de Jean-Louis Claret sur la rédemption dans le théâtre shakespearien et celui de Pascale Drouet sur John Webster, soulignent combien déjà le théâtre est le lieu d’un détournement de la pratique confessionnelle, en ce que le contenu de l’aveu importe moins que les stratégies déployées dans le but d’échapper à la confession totale.

4La deuxième partie ne se déroule pas selon un axe chronologique mais s’articule autour d’études informées d’une perspective « cultural studies » qui permet de s’interroger sur le rôle de l’aveu pour la voix des minorités (qu’il s’agisse de l’auteur caraïbe Austin Clark et de son roman The Polished Hoe analysé par Judith Misrahi-Barak, des anciens peuples colonisés en général avec l’article de Marie Diamond sur The Enigma of the Arrival de Naipaul, de la voix des femmes abordée dans les articles de Mary G. Economou sur Margaret Atwood ou de Isolde Mueller sur Michèle Roberts) ou de ceux qui portent en eux une forme de culpabilité (récit de détenu avec l’analyse de Chester Himes proposée par Sophie Vallas, de l’accusation que le personnage de Going Down de David Markson répète par fragments selon l’analyse de Françoise Palleau, ou les jeux métafictionnels d’un auteur pénitent dans l’article d’Arnaud Regnauld à partir de l’œuvre Travesty de Hawkes). Organisée ainsi, cette deuxième partie donne à lire la confession comme lieu de l’exposition d’une voix autre. C’est aussi le lieu d’un échange avec l’autre.

5Sheila Collingwood-Whittick propose une analyse de The Confessions of Nat Turner, du controversé William Styron. Grâce à une analyse fine des stratégies d’écriture, elle nous permet de comprendre comment les critiques élevées par la communauté noire ne pouvaient être ramenées à une question d’expérience, qui aurait pu rappeler celui que Camille Laurens a déclenché à l’occasion de la sortie du dernier livre de Marie Darrieussecq. Si l’article débute par une critique à l’égard des conséquences sur le plan éthique de cette stratégie confessionnelle et de ses implications idéologiques, Sheila Collingwood-Whittick s’attaque surtout à la manière dont Styron a défendu lui-même son projet : faire de la confession de Nat Turner une confession qui aurait pu être prononcé par un membre de la communauté blanche n’est pas, selon elle, une manière de lutter efficacement contre la discrimination mais provoque une aliénation de la voix d’une communauté, explique-t-elle. « By preferring to put in Nat Turner’s mouth the sonorous discourse of a white writer with a weakness for his own rheotical flourishes, Styron was effectively de-valorising that black idiom. » expose la critique (106). C’est le silence de Nat Turner qui a permis cette construction imaginaire de la confession par Styron, dont la conséquence est l’apparence d’un discours de vérité tenu contre un discours historique propre à réhabiliter la communauté noire américaine.

6L’article de Jo Gill sur les recueils de poèmes de Robert Lowell (The Dolphin) et de Ted Hughes (Birthday Letters) évoque la place de l’épistolaire dans la poésie. La lettre est la métonymie de la difficulté de la confession en faisant du confesseur/ du destinataire, un être à jamais perdu. « Lowell and Hughes dramatise the seemingly irresolvable anxiety about non-delivery, non-communication, about speaking and obtaining a hearing. » (196)

7Cette dernière partie dans un premier temps délaisse quelque peu la littérature au profit d’études qualifiées de « civilisationnelles » chez les anglicistes, mais la retrouve dans la seconde sous-partie qui s’intéresse aussi bien à Robinson Crusoe (Frédéric Conrod), qu’à une lecture des scènes masochistes chez Rousseau, Sacher-Masoch ou Sedgwick (Torben Lohmüller).

8Dans la première sous-partie, le rôle de l’Eglise et de la religion dans la pratique de la confession, notamment avec l’analyse que Gilles Teulié propose de la confession publique, devenue un acte symbolique important dans la pratique diplomatique nationale (entres les différentes communautés) et internationale. Gilles Teulié montre ainsi que la confession publique de l’Eglise Réformée Hollandaise d’Afrique du Sud a eu pour fonction de participer à la réconciliation nationale. Christelle Sérée-Chaussinand analyse à l’inverse comment la confession en Irlande a été un instrument d’inquisition qui progressivement aboutit à réduire l’individu au silence. Enfin deux articles traitent de la confession aux Etats-Unis, dans son lien au politique, par exemple avec la chasse aux sorcières et la manière dont la confession a participé de la mise au pilori des Communistes, ainsi que l’analyse Daniel Peltzman. Enfin, Christine Saint-Jean-Paulin compare le rôle de la confession dans deux affaires liées aux services secrets, le Watergate et l’Irancontragate.

9Mikko Keskinen propose une analyse de romans épistolaires modernes où la lettre est devenue e-mail ou échanges par messageries instantanées. Il analyse comment la confession est alors la condition de l’échange social, parce qu’elle est la condition sine qua non de la confession de l’autre, même si Keskinen reconnaît que la confession prend souvent des allures de confidences. « In the internet confessions, however, anonymity is intuitively regarded as the guarantee of truth : since the writer remains unknown, s/he has no reason to lie. » (277)

10Peter Brooks conclut en prolongeant la réflexion qu’il avait initiée dans Troubling Confessions. Peter Brooks interroge la place de la confession dans le système judiciaire (à partir notamment de la retransmission télévisée des confessions aux Etats-Unis) et oppose à la question de la légalité, celle de l’éthique. Il rappelle que l’accusé semble n’avoir aucun droit sur la retransmission de sa confession, qui fait partie du domaine public. Le chercheur montre comment le système judiciaire américain (mais il évoque ainsi des questions qui sont universelles) est à ce point dépendant de la confession que les garde-fous imaginés contre la cœrcition sont aujourd’hui détournés.

11La fameuse mise en garde (rendue populaire au niveau mondial grâce aux films et aux séries télévisées) : « Vous avez le droit de garder le silence, tout ce que vous direz pourra être retenu contre vous… » est en fait issue d’une décision de la Cour Suprême (Miranda Vs Arizona). Or ce droit au silence est aujourd’hui contourné lors des interpellations policières, comme le montre Peter Brooks, si bien que l’auteur ne peut que s’étonner devant l’ambivalence des cours de justice à l’égard du droit des accusés.

12Peter Brooks ouvre alors une réflexion sur le contexte de la production des aveux, où il oppose la technicité du droit aux méandres psychologiques qui rendent l’aveu possible. Le principe d’incertitude n’existe plus, puisque l’aveu est roi, déclenchant un effet de vérité sur lequel l’appareil judiciaire ne s’interroge pas.

13Parce que le système judiciaire est en ce sens révélateur de tendances plus larges affectant la culture moderne, Peter Brooks pose la question de l’excès de confiance désormais attachée à la confession et du manque d’intérêt qui est porté aux conditions d’émergence de l’aveu.

14Cet ouvrage est donc d’une grande qualité, riche d’enseignements sur la place de la confession dans le monde anglophone, mais aussi à une plus large échelle.