Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2007
Novembre-Décembre 2007 (volume 8, numéro 6)
Adélaïde Cron

Les Mémoires à l’avènement de l’âge démocratique

Damien Zanone, Écrire son temps. Les Mémoires de 1815 à 1848, Lyon, PUL, 2006.

1Les Mémoires du XVIIe et, à un bien moindre degré, du XVIIIe siècles, ont déjà fait l’objet d’études importantes et reconnues. Outre les monographies, contentons-nous ici de rappeler les ouvrages de Marie-Thérèse Hippi, Frédéric Briotii et Emmanuelle Lesneiii, ainsi que le collectif Le genre des Mémoires, essai de définitioniv. Les Mémoires du début du XIXe siècle ont en revanche très rarement été étudiés comme un corpus, à l’exception notable du livre d’Henri Rossi, Mémoires aristocratiques féminins, 1789-1848v, dont le titre indique clairement la problématique. C’est avec un choix de textes sensiblement différent, celui d’une autre périodisation et surtout des interrogations d’un autre ordre que Damien Zanone aborde à son tour le continent méconnu des innombrables Mémoires publiés entre 1815 et 1848.

2Tout en considérant l’héritage des Mémoires d’Ancien Régime, l’auteur s’attache à définir les transformations d’un genre d’origine aristocratique à l’âge démocratique. Certes, un grand nombre de mémorialistes de la période sont, encore, des aristocrates. Mais les bouleversements de l’histoire leur imposent de redéfinir leur projet. Ils ont aussi poussé un plus grand nombre d’entre eux à écrire pour témoigner : à la différence de l’Ancien Régime, les années de la Restauration notamment connaissent une véritable explosion du nombre de Mémoires, explosion portée tant par les éditeurs que par la demande du public. Il s’agit de partir de l’étude de cette mode fulgurante et de la considérer comme un symptôme : pourquoi un tel succès, et pourquoi se tarit-il si rapidement ? On comprend donc d’emblée que l’objectif n’est pas de redécouvrir à toute force des chefs-d’œuvre méconnus – même si l’auteur sait mettre en évidence avec finesse les réussites propres de tel ou tel texte— mais d’élucider ce qui peut apparaître, à bien des égards, comme un moment clef de l’histoire littéraire du début du XIXe siècle.

3« Écrire son temps », telle est la nouvelle ambition des mémorialistes. L’ambiguïté et la richesse de cette formulation apparaissent d’emblée. « Son temps » et non pas « son époque » : il s’agit de tenter de rendre et de penser un mouvement, un devenir, une suite de bouleversements, de la fin de la monarchie à l’ascension et la chute spectaculaires de l’Empereur. Époque du mouvement donc, d’un flux temporel qui semble s’accélérer, et dont le terme et la finalité posent problème aux historiens : la Révolution est-elle finie ? Si oui, quand a-t-elle pris fin ? En un mot, comment constituer le temps contemporain en une « période » à étudier ? Cela apparaît à bien des égards impossible… mais indispensable aussi, tant est grande la promotion de la discipline historique, et tant est intense le désir de rendre intelligibles les bouleversements qui ont transformé à jamais la vie des Français. À cette aporie à laquelle se heurtent les savants, les mémorialistes vont se montrer capables d’apporter leurs propres réponses : ils vont écrire « leur » temps, tel qu’ils l’ont intimement éprouvé et vécu, tel qu’il a façonné leur histoire et leur ressenti. Identité individuelle ou identité collective, faux dilemme : le contexte est tel que l’une ne peut plus se dire sans l’autre. Il s’agit pour Damien Zanone d’étudier la constitution de cette forme particulière de la mémoire historique qui apparaît au confluent des deux. D’où le choix de privilégier des Mémoires historiques et qui furent célèbres à leur époque, publiés du vivant de leur auteur ou immédiatement après sa mort : des Mémoires dont la voix fut « audibl[e] dans le discours public national » (p. 15).

4Le premier chapitre (« La prose d’une époque. Les Mémoires entre 1815 et 1848 ») adopte les méthodes de l’histoire du livre et de l’histoire littéraire afin d’élucider un constat : la vogue extraordinaire des Mémoires dans les années 1820-1830. On peut identifier un double phénomène éditorial. Dans un premier temps (années 1820), des éditions savantes, réalisées par des historiens, rééditent les Mémoires des siècles passés sous forme de grandes collections : ces textes sont reconnus comme représentatifs d’un certain génie français. Le succès amène ensuite la publication de nouveaux Mémoires portant cette fois-ci sur l’époque contemporaine ; la vogue est telle qu’apparaissent rapidement des Mémoires apocryphes. Il est certain que la levée de la censure, l’amélioration des conditions de fabrication des livres et l’élargissement du public des lecteurs ont constitué des facteurs favorables. Surtout, la demande du public était très forte, les années de la Restauration, vécues par beaucoup comme des années de vide politique effectif et un temps de commémoration, contribuant à une promotion de la mémoire comme véritable « mode de présence au monde » (p. 16).

5Les grandes collections ont accru le prestige du genre, désormais cautionné par les érudits comme source de matériaux indispensables au travail de l’historien. Les Mémoires étant présentés comme au service de l’histoire, il devient dès lors légitime et respectable d’en publier sur le temps contemporain.. L’apogée se situe au début des années 1830 : le succès est tel que se multiplient les Mémoires apocryphes dits de « teinturiers », souvent issus – à la différence des ouvrages de Courtilz de Sandras au début du XVIIIe siècle— de véritables ateliers  industriels spécialisés dans le faux : qu’il s’agisse d’écrire les Mémoires de quelque contemporain à l’existence attestée ou de créer de toute pièce des « mémorialistes » dont l’existence est pour le moins sujette à caution, voire d’exhumer de prétendus Mémoires de grandes figures du temps passé jouant volontiers sur l’attrait du scandale (Mémoires de favorites). Ces ouvrages, grands succès pour nombre d’entre eux, vont avoir pour effet pervers de discréditer le genre auprès des historiens et de susciter le malaise des mémorialistes authentiques attentifs à s’en différencier.

6Tous ces phénomènes concourent à nourrir le sentiment qu’il existe bel et bien un genre mémorialiste, genre de fait à défaut d’être vraiment théorisé : les grandes collections donnent l’impression d’un corpus homogène et dotent les Mémoires d’une tradition, les pastiches des teinturiers prouvent la récurrence de certains traits imitables, et surtout les mémorialistes, se lisant les uns les autres – fût-ce pour mieux se réfuter-  se réécrivent  sans cesse, fonctionnant pour ainsi dire en réseau.

7Le deuxième chapitre (« Entre l’art et la vie. Les Mémoires, un genre amphibie ») ouvre une série consacrée à une tentative de caractérisation poétique d’un « genre » aux frontières labiles, irréductible aux définitions strictes et étanches : entre écrit et traces d’oral, entre le moi et le monde, entre histoire et littérature, les termes du débat sont bien connus.

8Damien Zanone commence par faire le bilan des différentes traditions dont nos mémorialistes héritent tout en les transformant : Mémoires d’épée, auxquels est reprise la volonté explicite de se différencier des historiens, mais avec désormais l’ambition affichée de servir non plus tant le roi que la nation, nouveau cadre de référence ; Mémoires de cour, auxquels font penser les innombrables chroniques mondaines qui paraissent alors, à ceci près qu’il n’est plus possible, comme au temps de l’absolutisme, de décrire la Cour comme un hors temps, terrain idéal pour l’observation moraliste ; enfin Mémoires judiciaires de la seconde moitié du XVIIIe siècle, auxquels nombre des textes étudiés reprennent la thématique du mémorialiste comme innocent persécuté, en appelant au jugement de l’opinion publique, dans une représentation manichéenne du monde. Cette dimension judiciaire, couplée à l’urgence de témoigner, explique que nombre de mémorialistes publient désormais de leur vivant.

9Reprise et réélaboration de traditions communes donc : mais cela suffit-il à constituer un genre ? Aucune théorisation d’ensemble n’apparaît avant la seconde moitié du XIXe siècle. Néanmoins, un certain nombre de proclamations se retrouvent dans les Mémoires, telle la volonté de se laisser aller à la libre association des souvenirs, un respect strict et sec de la chronologie étant le propre des historiens et – référence abhorrée – des journaux officiels. Le genre tirerait sa valeur d’une subjectivité revendiquée. Reste que lorsque les mémorialistes font référence à des règles qui sont censément celles du genre, c’est généralement pour ajouter… qu’ils n’en tiendront aucun compte et feront ce qu’il leur plaît ! S’il existe indéniablement un genre de fait, sa caractérisation est donc vouée à rester flottante, pensable sur le modèle de celle de la conversationvi, pareillement souple et sans règles absolues, et pareillement creuset d’autres genres, de discours hétérogènes : un genre amphibie en somme, qui nécessite, pour être considéré comme un genre littéraire, de redonner au terme « littérature » la définition extensive qui était du reste encore la sienne à l’époque.

10Le troisième chapitre (« Entre le moi et le monde : Mémoires et autobiographie ») aborde logiquement, dans la continuité de ce qui précède, la difficile question des rapports du genre mémorialiste avec un genre connexe, en l’occurrence l’autobiographie. Il est certes devenu courant d’opposer les Mémoires— où le récit de vie serait au service de l’analyse historique— et l’autobiographie— où ce même récit serait au service de l’analyse du moi. Or la période étudiée se caractérise par la double promotion du culte de l’histoire et du culte du moi ; rien d’étonnant donc à ce que les deux « se cherchent une formulation commune » (p. 107). Cette formulation commune, ce sont de fait les Mémoires qui vont la trouver, non sans ambiguïtés et tensions.

11L’autobiographie rousseauiste, à laquelle les mémorialistes sont bien obligée de comparer, fût-ce implicitement, leur propre pratique, est généralement le contre modèle latent. Confrontés, comme l’autobiographie,  à l’avènement de l’âge démocratique qui redistribue les rapports de la société et de ses membres, les Mémoires choisissent en effet de prendre la direction opposée : de s’intéresser non à un individu, notion ressentie comme abstraite et trop étroitement liée à l’idéologie révolutionnaire abhorrée, mais à une personne, « incarnation concrète de l’individu dans le monde » (p. 118). Le moi ne peut se comprendre que dans le monde. Chateaubriand poussera le principe à l’extrême en établissant une triple équivalence Moi/ mes Mémoires/ le monde, l’un renvoyant à l’autre dans un rapport de type métonymique. Là se situerait le véritable clivage : dans une représentation antagoniste des rapports entre l’individuel et le social. Ce sont deux représentations de l’existence humaine qui s’opposent : les Mémoires promeuvent une forme non rousseauiste d’écriture de soi.

12Ce faisant, un genre d’origine aristocratique confronté à la remise en question démocratique se trouve une nouvelle légitimité : il se fait genre historique, peignant l’individu emporté dans les tempêtes de l’histoire, à l’opposé des Mémoires de l’ère absolutiste décrivant la Cour comme un milieu quasi atemporel.

13Reste que, de ce fait, les mémorialistes sont bel et bien amenés à parler d’eux-mêmes… ce qui ne va pas sans poser problème à nombre d’entre eux, encore marqués par la conception pascalienne du moi haïssable. D’où tout un éventail de postures et de stratégies énonciatives que l’auteur détaille au fil d’analyses fines et précises, auxquelles nous ne pouvons ici rendre justice : de l’effacement maximal du moi présenté comme simple miroir à sa représentation plus ou moins développée, objet de justifications récurrentes dans d’innombrables  passages métadiscursifs.

14Les trois chapitres suivants sont consacrés à l’écriture de l’histoire. Le chapitre 4 (« L’histoire, ou la mémoire légitimée ») étudie la promotion de la mémoire comme catégorie de l’entendement historique. Le simple fait d’avoir vécu les bouleversements récents – et innombrables sont ceux qui les ont vécus, d’où une relative diversification des profils sociaux des mémorialistes—qualifie désormais de facto pour écrire un témoignage utile, car l’histoire est « un sentiment éprouvé et un vécu concret » (p. 139) plus qu’une narration subordonnée à une démonstration de type philosophique. Est ainsi promue une nouvelle conception du temps : au temps « universel, a priori cosmique ou divin » (p. 141) succède le temps historique laïcisé dans lequel nul ne peut prétendre échapper au devenir, incarné par le tourbillon de l’histoire.

15Écrire l’histoire contemporaine est ressenti comme une urgence : indispensable pour comprendre la trajectoire de chacun, elle l’est aussi pour tenter d’élucider le traumatisme de l’écroulement d’un monde. Mais pour l’heure, et en dépit de la formidable promotion de la discipline historique –sur laquelle l’auteur fait une synthèse clair et précise—, l’historien est impuissant ; non seulement parce que, comme nous l’avons déjà dit, la finalité des événements échappe, mais parce que l’énonciation neutre et dépassionnée de l’historien apparaît impossible face aux horreurs qui hantent encore la mémoire de ceux qui les ont vécues. Il y a tension entre la nécessité de l’impartialité et de l’objectivité et leur quasi impossibilité –celle-ci est-elle même souhaitable, ne serait-elle pas moralement inadmissible ? Le temps de l’histoire n’est donc pas encore venu : entre le temps des événements et ce dernier, et puisqu’il faut bien écrire malgré tout, les mémorialistes intercalent alors le temps de la mémoire. Ils assument, parce qu’ils furent témoins et acteurs, une énonciation empreinte d’affectivité, proclamant leur horreur de la Révolution et avouant leur perplexité face à des événements aussi inintelligibles. La plupart appellent d’ailleurs de leurs vœux l’œuvre à venir des historiens, auxquels ils se borneraient à fournir des matériaux. Ils se proclament donc subordonnés à ces derniers… mais, de façon plus ou moins sous-jacente, perce une autre conviction : eux au moins auront vu, auront vécu, et cela rend leurs textes définitivement uniques voire irremplaçables. De plus, ils sont les premiers à avoir mis en intrigue par leur narration les événements récents : ce faisant, ils ont bel et bien contribué à donner du sens, voire à élaborer les premières périodisations. En bref, ils ont travaillé à constituer leur temps en période historique.

16Dans le  chapitre 5 (« Les Mémoires ou l’histoire racontée »), l’auteur aborde deux questions évidemment centrales : que choisissent de raconter les mémorialistes (qu’est-ce qui est historique pour eux ?) et quelles techniques de mise en intrigue, révélatrices de leur conception de l’histoire, mobilisent-ils ? « Les Mémoires, comme genre, privilégient une conception du champ historique assimilé à un champ de rencontres personnelles, dont ils rendent compte en promouvant les anecdotes et les portraits, dans une énonciation très fortement chargée d’affectivité » (p. 188). Contrairement aux historiens, les mémorialistes font de fait un abondant usage des anecdotes, même si les mémorialistes authentiques se plaisent à les dénigrer pour se différencier des « teinturiers » qui systématisent leur usage jusqu’à l’excès. Certes, certains Mémoires ont une prétention globalisante plus poussée ;  mais tous reconnaissent l’importance des détails, ces derniers ayant l’avantage de peindre efficacement les mœurs d’une époque, ce qui est fort précieux quand cette époque appartient à un passé révolu. Le champ de l’histoire ne se limite donc pas au politique stricto sensu. La tradition issue des Mémoires mondains se trouve là encore fortement remotivée. De plus, du fait de l’inévitable myopie de leur regard, les mémorialistes se trouvent conduits à réduire fortement la sphère de l’événement historique : tout s’est toujours joué entre un petit nombre de grands personnages, toujours les mêmes, ceux que  l’auteur a connus. D’où l’importance des portraits de ces derniers, et celle des anecdotes inédites qui les mettent en scène, anecdotes de ce fait promues unité de base du récit. L’anecdote a enfin l’avantage de fournir un utile contrepoint aux chroniques froides et détachées de la vie de l’État qu’offrent les journaux officiels.

17Seconde grande caractéristique : pris dans la tempête de l’histoire dont ils ont souvent été victimes, les mémorialistes n’ont pu rester simples spectateurs détachés. Devenus acteurs de gré ou de force, ils ne peuvent qu’adopter une énonciation teintée de lyrisme. Les mémorialistes transforment en qualité ce qui serait un défaut pour un historien : parce qu’ils ont vu et vécu, ils deviennent  des visionnaires. Les événements leur ont ouvert un champ d’expériences émotionnelles d’une exceptionnelle intensité. D’où le fréquent recours au pathos mélodramatique et au ton élégiaque  transposé dans le champ de l’histoire, cette dernière étant le lieu du malheur, en opposition avec le Paradis perdu d’avant la Révolution. Il y a là une indéniable littérarisation de l’événement.

18Le chapitre 6 (« La vérité des Mémoires ») étudie le difficile problème de « la conjonction nécessaire, dans un même récit, de l’énonciation à la première personne et d’un énoncé de vérité » (p. 244). De quelle vérité s’agit-il ? Dans les Mémoires, l’énonciation est souvent de type judiciaire : il s’agit de convaincre le lecteur que le mémorialiste – ou son entourage – a été injustement calomnié. Ainsi la vérité est-elle définie en terme moraux : elle est bonne, car elle vient de la vertueuse victime. Inversement le faux n’est pas le fait de l’erreur, mais de l’action concertée de la malveillance. Aussi la vérité « est-[elle] donnée à croire plutôt que prouvée » (p. 247) : le rapporté établi avec le lecteur est de type fidiciaire, d’où l’importance extrême de la conclusion d’un pacte de sincérité. L’effet de vérité vient donc davantage d’un type d’énonciation que du contenu de l’énoncé : ce dernier présente au contraire le vrai comme difficile à atteindre, car dissimulé aux regards par les complots et déformé par la calomnie. Les Mémoires se coupent ainsi –à leur insu— d’un rapport stable et sûr à la référentialité.

19Et, ce faisant, leurs auteurs minent sans le vouloir leur prétention à atteindre une vérité absolue. Non seulement la vérité est cachée, mais chaque mémorialiste prétend avoir le monopole de celle-ci… or nombreux sont les Mémoires qui se contredisent, éveillant le soupçon du lecteur. Si la vérité est de discours, serait-elle relative ? Loin d’être un donné n’attendant que sa révélation, se construirait-elle dans, et non contre, le concert des voix multiples ? Bien malgré eux assurément, les Mémoires, par leur prolifération même, ont ouvert la voie à une nouvelle conception, que l’on pourrait nommer politique, de la vérité historique. La conséquence est simple : contrairement à ce que croient les mémorialistes, vérité et fiction ne s’opposent pas.

20En effet, puisque « la référentialité se perd, un espace est laissé vacant, qui offre le champ libre à des processus de fictionnalisation » (p. 273). Ces mêmes mémorialistes qui proclament leur refus radical d’être assimilés à des romanciers ont ainsi fortement contribué à la mythification de Napoléon, ont eu recours aux procédés des romans sentimentaux et picaresques… Promouvant détails et anecdotes, ils s’attachaient à montrer que tout est historique ; la conséquence effective de leurs pratiques d’écriture est que tout est romanesque.

21Aussi le dernier chapitre (« Écrire son temps : Mémoires et roman ») s’attache-t-il à comparer et différencier le traitement de la matière historique dans les Mémoires et un genre dont la vogue, tout aussi grande, est exactement contemporaine : celui du roman historique. Mais il s’attache aussi à rendre aux Mémoires leur place dans l’histoire littéraire, place essentielle puisqu’elle aurait préparé l’avènement du roman nouveau de type balzacien.

22Pour démontrer ce dernier point, Damien Zanone commence par rappeler les analyses de René Démorisviisur l’évolution des Mémoires entre 1675 et 1725, et constate une étonnante ressemblance avec les transformations du genre entre 1815 et 1848. Dans les deux cas, les Mémoires authentiques « ont été de moins en moins lus comme des documents historiques, de plus en plus comme on l’aurait fait de fictions », phénomène concomitant de l’apparition de ce que R. Démoris nomme Mémoires ambigus, où les Mémoires « emprunt[ent] à certains procédés romanesques pour séduire par l’agrément narratif » (p. 296). Puis apparaissent les Mémoires apocryphes et enfin, pour la période 1675-1725, le roman-mémoires ouvertement fictionnel. Ce glissement du référentiel vers le fictionnel, notre période le reproduit… en accéléré, puisque la vogue des Mémoires commence à s’épuiser dès le milieu des années 1830.

23C’est que le roman, genre roi de l’âge démocratique, prend alors son essor, se renouvelant fortement et prétendant écrire à son tour l’histoire contemporaine… mais non sans emprunter beaucoup aux Mémoires. C’est pourquoi Damien Zanone propose de remplacer « Mémoires ambigus », formulation à laquelle il reproche sa connotation péjorative, par « Mémoires romanisés » : il s’agit de suggérer que le genre ne se corrompt pas en se fictionnalisant, mais que bien au contraire il y a enrichissement, lancement d’une dynamique créative. Les contemporains, découvrant le roman balzacien, ont certes été sensibles à sa nouveaut » ; mais celle-ci a pu être bien accueillie parce que le mode balzacien de traitement de l’histoire contemporaine pouvait rappeler celui de ces Mémoires si populaires quelques années auparavant. Damien Zanone en prend de nombreux exemples, du thème du secret et du complot à celui de l’aristocratie : les Mémoires apocryphes, par leur traitement ludique des figures des anciens Grands, mais aussi les Mémoires authentique qui les déréalisent en transformant les personnages historiques en objets de représentation, ont ouvert la voie à la fictionnalisation de la noblesse d’Ancien Régime. Désormais privée de pouvoir politique, l’aristocratie a tenté, à travers les Mémoires, de revendiquer pour sa caste le privilège de la mémoire historique ; or cela même lui est enlevé, son mode d’écriture étant  peu à peu assimilé par un roman auquel elle fournit des personnages.

24Signalons pour finir que l’ouvrage inclut en annexe une très utile présentation du corpus de référence, dont le classement, non strictement chronologique mais visant à rapprocher des Mémoires comparables, permet l’établissement d’une typologie souple et nuancée.

25De l’historique au romanesque, c’est donc tout un trajet qui est magistralement reconstitué. Damien Zanone réintègre ainsi pleinement les Mémoires dans l’histoire littéraire. Abordant tous les grands problèmes posés par ces textes – histoire ou littérature ? référentiel ou fictionnel ? histoire du moi ou histoire du monde ?—, l’ouvrage, les réexaminant pour définir les spécificités de sa période d’étude, les intègre dans une perspective d’ensemble rigoureuse et très argumentée – non sans rendre justice aux spécificités de chaque œuvre et proposer des analyses passionnantes des exceptions que constituent, à bien des égards, Mme de Genlis et surtout Chateaubriand, dont la lecture sort enrichie de cette recontextualisation. Il nous montre aussi comment l’étude de ce genre non seulement amphibie mais, pourrait-on ajouter, en tension que constituent les Mémoires est de nature, si mineures que soient la majorité des œuvres, à nous donner une véritable « leçon de discours » (p. 348) : pourquoi lire aujourd’hui ces textes oubliés et qui ne nous étaient même pas destinés ? Peut-être parce qu’un tel travail nous montre « comment un discours se contrôle et échappe au contrôle, comment il se donne des enjeux d’exploration et finit par en trouver d’autres «  (p. 348).

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