Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2007
Octobre 2007 (volume 8, numéro 5)
Nathalie Petibon

Perspectives allemandes sur l’oeuvre de Flaubert

Nouvelles lectures de Flaubert, Recherches allemandes, Textes réunis par Jeanne Bem et Uwe Dethloff avec la collaboration d’Aurélie Barjonet, Gunter Narr Verlag, Tübingen, 2006.

1 À la suite de deux journées consacrées aux « Recherches récentes sur Gustave Flaubert en Allemagne », organisées en septembre 2005 à l’Université de Sarrebruck, Jeanne Bem et Uwe Dethloff livrent un bel aperçu de travaux allemands récents consacrés à l’auteur. Dans le recueil Nouvelles lectures de Flaubert, Recherches allemandes, outre les contributions des français Jeanne Bem et Jacques Neefs, huit jeunes chercheurs allemands exposent un condensé de leur thèse. La grande diversité des contributions témoigne clairement de la vivacité des recherches flaubertiennes Outre-Rhin. Le volume se clôt sur une précieuse synthèse bibliographique, Aurélie Barjonet, de la recherche allemande flaubertienne de 1985 à 2005.

2 Dans son texte d’ouverture, Jacques Neefs (Université Paris 8, Institut des Textes et Manuscrits Modernes, John Hopkins University) examine le comique des idées chez Flaubert, à partir des réflexions développées par Judith Schlanger (Le Comique des idées, Gallimard, 1977). Il observe la manière dont la dramatisation romanesque des idées chez Flaubert ressortit à une certaine « viscosité ». En effet, la dramatisation comique des idées est pour l’écrivain (en particulier dans Bouvard et Pécuchet) le moyen d’exposer avant tout la difficulté de penser. C’est par la représentation des corps pensants (leurs gestes, leur inscription dans un lieu…) que le texte rend sensible la présence des idées « au moment où elles affleurent et s’effondrent » (p. 4).

3 Reprenant le thème de la nourriture dans l’œuvre flaubertienne, qu’abordait il y a cinquante ans Jean-Pierre Richard dans Littérature et sensation (Le Seuil, 1954) et qu’ont, depuis lors, analysé plusieurs études germaniques, Christine Ott (Philipps-Universität Marburg) s’intéresse à la diététique littéraire et à la poétique alimentaire chez Flaubert, et renouvelle la vision du rapport de l’écrivain à la nourriturei. Le thème alimentaire chez Flaubert constitue une « métapoétique », puisque c’est essentiellement par des images ayant trait à la nourriture que l’auteur exprime, en particulier dans ses lettres, sa conception de la littérature. L’alimentaire est le moyen pour lui d’exprimer « une conception non emphatique du travail de création » (p. 24). Christine Ott observe l’oscillation flaubertienne entre un idéal ascétique (figuré par des images diététiques) et une obsession pour le grouillement, la boulimie, l’excrétion (figurées par des images de nourriture répugnante).

4 L’article suivant fournit un contrepoint idoine à l’étude de Christine Ott. Jörg Dünne (Ludwig-Maximilians-Universität München) reprend le thème de sa thèse, consacrée à l’écriture ascétiqueii, pour l’étudier chez Flaubert, Schopenhauer et Nietzsche. La comparaison entre les deux premiers a pour fil directeur la métaphore du vésicatoire (plaie dont on s’efforce de prolonger la durée et de retarder la cicatrisation). L’image médicale leur permet d’élaborer une esthétique de l’écriture ascétique : « C’est en empêchant la plaie scripturale de se fermer que Flaubert espère arriver non à une tranquillité passive de l’âme, mais à une immunisation active contre la bêtise de l’expression directe et immédiate de ses sentiments » (p. 39). Nietzsche, quant à lui, porte sur l’ascèse de Schopenhauer et de Flaubert un regard critique, y voyant la négation de la vie. Mais, Jörg Dünne montre comment Nietzsche est finalement lui-même forcé d’admettre que philosopher est une ascèse infinie : « Même si l’ascèse est source de maladie, il est impossible d’y renoncer complètement, parce que le traitement contre la maladie a recours à l’ascèse » (p. 40). L’écriture de Flaubert a été la première à témoigner de cette inévitabilité de l’ascèse.

5 À partir du constat de l’attrait particulier de l’homme pour l’image (dans ses souvenirs, ses rêves…), Jeanne Bem (Universität des Saarlandes) expose la manière dont le désir de réel à l’œuvre dans Madame Bovary est présenté sous forme d’images mentales. Par l’étude de plusieurs épisodes emblématiques du roman (la scène des rêves opposés d’Emma et de Charles, la promenade à la fabrique en construction, les songes de Charles après la mort d’Emma, etc.), Jeanne Bem montre comment « les images mentales sont intégrées à la vie intérieure des personnages principaux » (p. 42). Par une réflexion fine sur le travail textuel des images, elle en vient à déceler dans l’écriture imagière de l’écrivain une allusion critique cryptée à propos du débat contemporain sur la photographie, incapable, selon lui, de garder une trace véritable.

6 Dans le prolongement de l’étude des images mentales, Sabine A. Narr (Universität des Saarlandes) s’intéresse à la relation entre le texte et l’image picturale chez Flaubert. La volonté flaubertienne de « faire voir » a déjà été abondamment étudiée, et Sabine A. Narr s’appuie avec rigueur sur les observations déjà menées pour observer, en germe dans les œuvres de jeunesse et en apothéose dans La Tentation de Saint Antoine, la transgression des limites entre les médias scripturaire et pictural. La méthode « transgressive » de Flaubert, qui trouve son aboutissement dans La Tentation, est celle de l’entrelacement, méthode reprise par certains nouveaux romanciers : « Au lieu de tisser différents fils narratifs, les mots créent un réseau de liens » (p. 74). C’est-à-dire que l’écrivain brise la linéarité du discours par des parallèles ou des analogies entre les images, qui font appel à l’imaginaire du lecteur dans une sorte de lecture « picturalisante ».

7 Les recherches d’Annette Clamor (Universität Osnabrück) visent à revaloriser le regard critique porté sur les œuvres de jeunesse de Flaubert. Dans son article, elle reprend les grandes lignes de sa thèseiii pour proposer un tableau des différentes étapes de la constitution de l’artiste et de son écriture. Observant la thématisation de cette constitution dans les premières œuvres, Annette Clamor montre le choix, par le jeune écrivain, d’« une écriture quasi associative, niant toute logique et toute causalité, et qui oscille de façon permanente entre vision et réalité, monde intérieur et monde extérieur » (p. 79). Ainsi, les écrits de jeunesse présentent et mettent déjà en scène l’esprit de contradiction envers les dogmes de l’écriture traditionnelle qui ne cessera de guider Flaubert tout au long de sa vie. Les œuvres de jeunesse seraient donc un véritable « atelier » (p. 90) des romans postérieurs.

8 Dorothea Kullmann (University of Toronto) remarque une certaine bipartition dans l’étude des romans du XIXème siècle : les structures narratives seraient étudiées de manière anachronique, tandis que les contenus idéologiques seraient appréhendés dans une perspective historique. Par l’approche narratologique historique, Dorothea Kullmann tente ainsi d’analyser les aspects formels et techniques de l’œuvre littéraire à partir de son époque. Elle cherche à replacer Madame Bovary dans son contexte historique, pour montrer que nombre de moyens narratologiques ont non pas été créés par Flaubert, mais hérités. Contestant l’idée d’un Flaubert grand novateur, elle met en question la réception structuraliste de l’écrivain. Son étude compare certains passages de Madame Bovary avec d’autres œuvres du temps, signalant que seule une telle prise en compte du texte le charge d’une signification maximale. Malgré le caractère convainquant de la démonstration de Dorothea Kullmann, montrant la primauté d’une référence à la tradition littéraire plutôt qu’une vision de Flaubert en créateur d’une nouvelle focalisation, le débat reste ouvert, entre vision moderne ou recontextualisation historique.

9 Ce sont les catégories de la linguistique que met, pour sa part, à contribution Andrea S. Landvogt (Julius-Maximilians-Universität Würzburg), pour étudier l’écriture caricaturale de Flaubert. Il repère dans Madame Bovary des procédés ressortissant aussi bien à l’écriture qu’à la caricature graphique, tels que la polyphonie, la distance envers le modèle, l’intention satirique et certaines stratégies formelles (exagérations, jeux de contraste ou d’analogie, citations insérées dans de nouveaux contextes, commentaires tranchants…). Andrea S. Landvogt opère une transposition sémiotique entre la représentation caricaturale graphique (exemplier à l’appui) et l’expression verbale, montrant que la caricature peut être considérée comme un modèle poétologique de l’écriture flaubertienne.

10 À la suite de nombreux flaubertiens, Gisela Haehnel (Köln) s’interroge sur la fascination exercée par le fade Charles Bovary, et livre un concentré de ses deux études sur le personnageiv. Dans une perspective opposée à celle de Jean Améry, prônant la réhabilitation de Charles victime d’un Flaubert anti-bourgeois, Gisela Haehnel examine comment il y a « indécidabilité fondamentale de la valeur » de l’officier de santé (p. 131). Elle s’appuie sur l’analyse des processus de dévalorisation (Entwertung) pensés par la théorie de la communication, et montre comment l’indécidabilité de la valeur de Charles résulte de la configuration structurelle du récit. Le problématique « Nous » initial du roman est renforcé par une présentation logiquement indécidable de Charles : « premièrement comme quelqu’un d’inoubliable pour la classe, deuxièmement comme quelqu’un qui n’évoque pas de souvenirs du tout » (p. 135). Gisela Haehnel établit bien comment, hors des catégories logiques de la vérité et de la fausseté, la seule certitude est que Charles n’a pas de valeur en soi.

11 Harald Nehr (Justus-Liebig-Universität Giessen) s’oppose à la conception de L’Éducation sentimentale comme livre sur « rien », pour y voir un roman sur un état d’esprit : le « sentimentalisme ». Se servant des figures de Jean-Jacques Rousseau et de Raphaël comme emblèmes du sentimentalisme, Harald Nehr analyse la manière complexe de Flaubert de se servir de ces prédécesseurs en les imitant de manière ambiguë. Il y voit la marque même du style flaubertien : « Dans L’Éducation sentimentale, l’auteur représente un état psychologique tout en en révélant les ingrédients, les sources, ainsi que le fond inexistant » (p. 153). En cela, le travail de déconstruction de Flaubert correspond bien aux analyses de Paul de Man, selon lesquelles on ne peut déconstruire qu’une histoire bien faite.

12 Un tableau de la réception allemande de Flaubert durant les vingt dernières années par Aurélie Barjonet (Universität des Saarlandes / Université de Paris III – Sorbonne Nouvelle) vient clore le recueil. Non contente de livrer une bibliographie complète de la recherche allemande sur l’écrivain (faisant suite à sa bibliographie de la réception entre 1858 et 1984,  parue en 2006 sur le site « Flaubert » de l’Université de Rouenv), Aurélie Barjonet propose un travail précieux de classement et de commentaire synthétique de la présence de Flaubert dans la recherche, la presse et l’édition allemandes. Les différentes traductions des œuvres de Flaubert, ainsi que leurs créations dérivées, les tendances de la presse et de la recherche au fil du temps sont très minutieusement et judicieusement exposées par Aurélie Barjonet.

13 En définitive, c’est un recueil exemplaire de la réception allemande que nous proposent Jeanne Bem et Uwe Dethloff. Les perspectives théoriques – de l’étude thématique à la narratologie historique, en passant par la linguistique ou la théorie de la communication – se répondent les unes aux autres dans un savoureux dialogue d’idées. Le volume constitue ainsi une belle invite à tenir plus compte des recherches flaubertiennes non hexagonales.