Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2007
Octobre 2007 (volume 8, numéro 5)
Corinne Saunier

États de la poésie contemporaine

Acanthe. Annales de lettres françaises (Publication de l’Université Saint-Joseph de Beyrouth), Volume 23, 2005. Actes du colloque intitulé « États de la poésie contemporaine », Beyrouth 10 mars 2005.

1Le colloque sur la poésie qui s’est tenu à la Faculté de Beyrouth en 2005 a mobilisé poètes, universitaires et critiques autour de la problématique suivante : quelle est la place de la poésie dans notre monde moderne ? La poésie peut-elle être encore reçue telle qu’elle existe, ou ses formes doivent-elles encore évoluer, pour déborder, par exemple, sur celles du roman (roman Poïkilos de Roland Barthes), pour sillonner de nouvelles contrées symboliques et sémantiques ?

2Charif Majdalani, organisateur ce de colloque, dresse un état de la poésie francophone contemporaine, qui connaît selon lui une crise de la réception. La poésie est désormais perçue comme illisible, car écrite dans une langue désormais étrangère au parler usuel, rapide et facile d’accès (tant en termes de compréhension que de diffusion), des modes de communication de notre époque.

3D’après Charif Majdalani, la scène poétique française est partagée en deux espaces : celui de la poésie littérale et celui de la poésie lyrique. La poésie littérale est la poésie autoréférentielle ; dans le cadre de cette poésie le poème vaut alors pour lui-même en tant que réseau signifiant et constitue en soi une œuvre complète que l’on peut aborder et étudier comme telle. La poésie littérale est une poésie expérimentale où les mots sont des outils, et remet en cause l’idée même de poésie. A l’inverse, dans la poésie lyrique, la parole est réappropriée par un sujet, qui passe au premier plan. La poésie redevient alors une expérience du monde à part entière, une expérience « pathique » (Jean-Claude Pinson), mais sans effusions ni lamentations. La poésie lyrique est plus proche du roman que la poésie littérale.

4Charif Majdalani semble pencher assez clairement en faveur de la poésie lyrique.

5Jean-Michel Maulpoix, quant à lui, considère que la poésie se soustrait à toute définition, classification, tant son expression même et sa formulation contiennent sa propre remise en question. Au commencement de la poésie étaient l’indicible et l’impalpable, que le poème entretisse et fixe à des points de rencontre (entre l’anodin et l’exceptionnel) et de rupture (avec les représentations convenues du monde).Pour cet auteur, la poésie est le résultat d’une recherche formelle et existentielle, avec la part de perplexité qu’elle comporte, et que le poème ne doit pas passer sous silence. La poésie est recherche d’une raison d’être aussi bien pour le poème que pour le poète.

6Il s’agit donc, en poésie, d’explorer des zones de recoupement et des frontières, d’arpenter des lignes de partage, et tout particulièrement celle qui sépare la poésie de la prose. Selon Stéphane Baquey, cette frontière est de plus en plus brouillée, sauf dans le cas de quelques œuvres qui résistent, quoique sur un mode très paradoxal, à cette tendance générale, comme l’ouvre de Jacques Roubaud (qui s’en est expliqué dans Vieillesse d’Alexandre). Par différentes expérimentations formelles dans les années 70 (étude de la structure de la poésie japonaise, exercices d’inspiration oulipienne, poèmes d’inspiration indienne, traduction de poèmes anciens irlandais, etc.), le poète marque la frontière entre poésie et prose en s’y aventurant, comme pour en mémoriser le tracé. Il définit d’ailleurs la poésie comme une « danse » des « images mémoires ».

7Jad Hatem trace lui aussi une ligne de partage entre deux significations possibles de la poésie, la signification ontique, et la signification poématique, autrement dit celle de l’être-chose et celle de l’être-mot. Pour l’acte poétique, Jad Hatem considère qu’il n’est de vérité que subjective.Et « l’image poétique est de l’ordre de la révélation, celle de la subjectivité qui veut se sentir et se signifier dans l’accroissement d’elle-même», affirme-t-il.

8Pour Jad Hatem, l’image est une représentation sans véritable réalité référentielle première. Seule l’intuition peut donc en percer le sens. Pourtant, on peut avoir le sentiment que les explications de textes qui ponctuent son intervention sont très peu intuitives, très techniques et parfois même assez opaques.

9Dans tous les articles et pour tous les auteurs précédemment évoqués, il est, directement ou non, toujours question de liberté, que chaque intervenant du colloque semble associer à l’idée de modernité ; ainsi Katia Haddad explique que, selon elle, la liberté première de la poésie (et notamment de la poésie française) est la liberté formelle. Elle rappelle que la poésie est le genre littéraire dominant dans le monde arabe, et qu’il s’est nourri à l’époque contemporaine de l’influence de la poésie francophone et française modernes. Elle évoque notamment à ce titre la grande popularité du surréalisme dans le monde lettré arabe. Ce courant artistique va même jusqu’à être considéré comme un projet de vie possible dans cette région du monde où existe un intense besoin de liberté et d’affirmation de l’individu. Katia Haddad, dans cette communication riche en citations de poètes orientaux (dont Andrée Chédid) parle d’ «enjeux vitaux» de la poésie au Liban ; des enjeux que l’on pourrait aussi qualifier de politiques, si l’on a en tête les drames et les tragédies qu’a connus ce pays depuis plusieurs décennies.

10Dans le paysage de cette modernité en poésie, où les genres littéraires sont remplacés par des « textes » (à la dénomination aussi universelle qu’in-signifiante), Jean-Claude Pinson, pour clore ce colloque, évoque Roland Barthes, qui souhaitait créer un roman d’un nouveau genre, un roman « bigarré » que l’on remarquerait immédiatement, qui trancherait avec tout ce qui lui a préexisté, qui matérialiserait la nouveauté pure : le roman Poïkilos (qui en grec signifie : bigarré, bariolé) qui serait en fait un roman-poème, une tierce-forme qui abolirait la frontière (tant visitée) entre ces deux genres, un roman qui serait à la fois fulgurant et intarissable, dont l’écriture serait aussi bien tournée vers elle-même qu’ouverte sur tout ce que le monde peut lui apporter, dans une démarche vivifiante de juxtaposition quasi infinie….

11Ce roman-Poïkilos ne chercherait-il pas à ressusciter l’épopée ?

12Jean-Claude Pinson, enfin, se demande s’il existe aussi des poèmes-Poïkilos, qui ne seraient pas de simples recueils et qui se distingueraient nettement des romans-Poïkilos. La différence porterait sur un intérêt pour la forme encore plus prononcé dans le poème-Poïkilos que dans le roman-Poïkilos. Est avancé le nom de Dominique Fourcade, dont l’œuvre relèverait du poème-Poïkilos, en ce sens qu’elle serait à la fois issue d’une forme foisonnante et décloisonnée d’une part, et ancrée dans un instantané d’ordre photographique, qui donne au discours poétique un « poids d’existence », d’autre part.

13De cette série d’analyses et de réflexions sur la poésie, la forme et le genre poétiques, le sens et le symbole, au regard de la modernité, il ressort que, pour les uns, « il faut » toujours, près de 150 ans après Rimbaud, « être absolument moderne », tandis que les autres souhaitent à la poésie de s’affranchir une bonne fois pour toutes de tout impératif, formel ou intellectuel, pour accéder à un stade supérieur de la parole et de l’expérience d’être au monde.

14La place de la poésie sera celle qui se situera à la bonne distance à laquelle elle doit se tenir de la modernité, afin de n’être ni une parole parmi d’autres, ni une parole officielle.

15Et cette quête de liberté est une lutte de tous les instants.