Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2007
Octobre 2007 (volume 8, numéro 5)
Laure Meesemaecker

Hugo et Sainte-Beuve. Vie et mort d’une amitié « littéraire »

Michel Brix, Hugo et Sainte-Beuve. Vie et mort d’une amitié « littéraire », Editions Kimé, coll. « La chasse au Snark », 2007, 142 p.

« Les bons comptes rendus ne font pas les bons amis » (p. 7)

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2Sainte-Beuve aura attendu longtemps sa réhabilitation comme homme et comme critique, et l’ouvrage de Michel Brix va résolument dans ce sens : l’enjeu en est de montrer que la rupture de 1835, liée certes à Adèle, la dépasse de beaucoup pour recouvrir de profonds enjeux esthétiques et critiques. En bref, que, si Sainte-Beuve était laid, il savait écrire (et surtout lire) et que le méchant, dans l’affaire, n’est pas celui qu’on croit.

3Le premier chapitre pose les jalons biographiques de l’amitié et de la querelle. Les deux hommes se rencontrent en 1827, à l’occasion d’un article de Sainte-Beuve sur les Odes et ballades. Malgré son appartenance au « Cénacle » et son amicale admiration pour Hugo, Sainte-Beuve ne renonce jamais à « ses droits à une critique objective » (p. 23). En 1835, la rupture est consommée et le « roman Adèle » s’achève sans bruit.

4Sainte-Beuve a-t-il « trahi » le Cénacle ? Le deuxième chapitre s’attache à démontrer l’objectivité de Sainte-Beuve critique de Hugo. Pour ce faire, l’auteur propose un rapide tour d’horizon de la « réception » du poète et du critique par leurs contemporains. Attrapons au passage cette image puissante de Barbey à propos de Hugo, s’enivrant de mots, et ressemblant alors « au Quasimodo de son invention, enfourchant la cloche de Notre-Dame et devenant fou du gémissement d’airain qu’il a sous lui et qui lui remonte au cerveau» (p. 48). De ces pages ressort, pour aller vite, que Sainte-Beuve était un critique écouté et Hugo un vaniteux de talent, dont M. Brix note qu’il faisait de l’amitié « une curieuse utilisation » (p. 52).

5Le chapitre suivant étudie les options esthétiques de Sainte-Beuve, « D’un romantisme à l’autre » (p. 52). Autour de 1830, on le voit ainsi réfractaire à la « mysticité » de la poétique staëlienne, semblable en cela à un Stendhal auquel l’auteur consacre un (trop ?) long développement. On débouche au chapitre IV sur une étude de la poétique de Sainte-Beuve. A partir du Joseph Delorme [1829], elle a pour maître mot : intériorité. La plume lui plaît exquise et simple (voire un peu molle), baignée si possible de la douce lumière du foyer (ou, à défaut, de son regret) : Virgile, Du Bellay, Chénier. Aux romantiques d’Iéna, on oppose avec avantage la meekness des poètes lakistes anglais.

6Le chapitre V s’interroge sur les « fonctions de l’art et de la critique » (p. 93). Selon M. Brix, le nœud de la rupture de 1835 ne tient définitivement pas aux charmes d’Adèle ou à un refus de Sainte-Beuve de louer son génial ami. L’un croirait à une vocation morale et consolante de la littérature : on écrit pour dissiper la mélancolie des souffrants, et Hugo, lui, n’écrit que pour lui et n’a le soin que de sa gloire. Avec l’exemple de Claire de Rémusat1 (p. 107), l’auteur peut conclure sur le sens profond de l’œuvre de Sainte-Beuve qui vise, elle, on l’aura compris, à traquer l’intime, à rendre justice avec délicatesse et pudeur aux voix étouffées, notamment, par les trompettes hugoliennes.

7Pour exercer en toute indépendance son activité de critique, Sainte-Beuve aurait donc eu besoin de cette douloureuse rupture avec le Cénacle et avec les Hugo. Le désintéressement vis-à-vis de son œuvre propre lui permettait également de juger en « ami équitable » (p. 119) et de donner aux auteurs de salutaires conseils (qu’ils ne suivaient pas). En bref, il proposerait un modèle pour le critique à notre époque qui la discrédite.

8On regrettera seulement l’absence d’un « Index Nominum » qui eût été précieux dans un ouvrage au plan plus sinueux encore que celui de Volupté.