Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2007
Octobre 2007 (volume 8, numéro 5)
Marie-Claire Planche

Les caprices du ciel

E. Le Roy Ladurie, J. Berchtold, J.-P. Sermain (dir.), L'événement climatique et ses représentations (XVIIe-XIXe siècle) : histoire, littérature, musique et peinture. Paris, Desjonquères, 2007.

1L’introduction de Jacques Berchtold livre « le point de départ [du] questionnement collectif » contenu dans le titre de son texte, Climat, orages, tempêtes : nature et passions. Il présente au travers de nombreux exemples la richesse de ce thème qui a fait l’objet de plusieurs colloques récents.

2Emmanuel Le Roy Ladurie, La Révolution française et le climat (1787-1795), prend appui sur des chiffres précis pour expliquer de quelle manière le climat a anéanti les récoltes de céréales peu avant la Révolution française. Cependant, si les disettes ont pu joué un rôle, elles ne peuvent à elles seules expliquer la Révolution. Il met en valeur les informations climatiques connues grâce à différentes sources.

3Andrée Corvol prend pour point de départ les récentes tempêtes qui ont dévasté les forêts pour analyser la documentation sur les « grands vents » du XVIIe au XIXe siècle. Les sources sont variées, surtout à partir du XVIIe siècle, mais elles ne développent pas toujours suffisamment les dégâts subis par les arbres. Enfin, elle souligne que chaque siècle a connu plusieurs tempêtes remarquables qui ont modifié le paysage et la sylviculture.

4Valérie Daux et Emmanuel Le Roy Ladurie ont travaillé à partir de la série, Dates de vendanges de la France du nord. L’analyse de ces dates, qui sont fixées par décrets officiels, leur permet d’obtenir de précieuses informations sur le climat.

5Toujours dans les vignes, Jean-Pierre Legrand restitue le climat à l’aide de graphiques. Il prend appui non seulement sur les dates de vendanges, mais aussi sur les informations livrées par les instruments météorologiques.

6Anouchka Vasak-Chauve analyse un texte lu par Lamarck le 2 décembre 1800 et publié dans le Journal de physique. Il concerne un orage et une tempête, celui du 13 juillet 1788 et celle du 18 Brumaire an IX. Lamarck, qui a publié d’autres textes relatifs au climat, a proposé de définir le vocabulaire qui s’y rapporte : orage, tempête, averse… Autant de termes également utilisés pour qualifier des événements politiques.

7Gelées, verglas et sécheresses d'Ancien Régime. Climat et économie en Italie du Nord (1730-1789). Luca Bonardi comble une lacune puisque cette contrée a été peu étudiée. Des graphiques, en partie liés à l’économie du vent, rendent compte des forts contrastes et mettent en évidence un « Petit âge glaciaire ».

8La place du spectateur chez Rabelais, Ronsard, d'Aubigné et Montaigne est dictée par le récit. Frank Lestringant ouvre son propos sur une relation de Jean Palerne publiée en 1606 qui témoigne de ses difficultés de voyageur. Grâce à de nombreux extraits, nous pouvons saisir ce jeu qui oscille entre mise à distance et implication jusqu’à la catharsis qui permet d’établir un lien avec les arts du spectacle.

9Jean-Paul Schneider met en lumière la façon dont les orages, tout d’abord perçus comme une manifestation divine, ont été mieux compris grâce à B. Franklin. Les changements notifiés dans les publications scientifiques du XVIIIe siècle ont trouvé leur prolongement dans la littérature.

10Lors d’un voyage dans les montagnes du Valais en 1779, « à la tombée du jour, Goethe observe les nuages ». Claude Reichler situe le texte dans la carrière de l’écrivain et tisse les liens avec la lettre de Saint-Preux à Julie. Plus largement, il nourrit sa réflexion de l’intérêt grandissant pour les mouvements de l’air dans les recherches scientifiques et dans celles des artistes pour représenter l’insaisissable.

11Le terme de climat est défini par Jean-Patrice Courtois. Deux auteurs retiennent son attention : Montesquieu et Rousseau. Le premier a réfléchi à une « théorie du climat » et projeté une « histoire de la terre ». Le second a disserté du climat dans le Discours sur l’origine de l’inégalité. Leurs théories et points de vue sont confrontés dans une analyse stimulante.

12Nathalie Vuillemin nous convie à suivre les marcheurs des Lumières à l’ascension du Mont-Blanc. Leurs relations laissent entendre les bruits fracassants ou la soudaineté des orages dans des hypotyposes haletantes. « L’orage apparaît ainsi comme un élément à part entière du nouveau mythe alpestre que modèlent les premiers voyageurs du Mont-Blanc ».

13Parce qu’il a connu l’ouragan tropical, Bernardin de Saint-Pierre met en scène les tempêtes non seulement dans Paul et Virgine mais aussi dans d’autres textes que présente Jean-Michel Racault. Les cyclones du roman sont finement commentés et mis en perspective. Les analyses proposées rejoignent des études précédentes en abordant la question du lecteur-spectateur et celle de la catharsis.

14Après le Mont-Blanc, les glaciers dont Bernard Francou note les fluctuations du XIVe au XXe siècle. S’appuyant sur les relevés enregistrés, il montre que les mouvements sont variables dans des aires géographiques proches et étudie ces données à la lumière des autres glaciers de la planète. Enfin, ces informations  lui permettent de mieux définir les variations climatiques.

15René Démoris s’intéresse aux Entretiens de Félibien, notamment le cinquième qui propose une ekphrasis de L’orage de Poussin. Il rappelle, comme l’indiquait Félibien, la difficulté à représenter une tempête et établit le lien avec Horace, Pline ou Léonard de Vinci. Le tableau est commenté, situé dans la carrière et l’œuvre du peintre, éclairé et analysé au travers de nombreuses autres compositions de l’artiste.

16Madeleine Pinault-Sorensen a réuni un important corpus d’orages et de tempêtes représentés dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle et au début du XIXe siècle. Elle rappelle le sens de ces sujets, les liens avec le religieux ou leur valeur documentaire. Elle souligne aussi le goût pour les catastrophes, les naufrages, tout en rappelant que les artistes ont aussi peint l’espoir des hommes qui subissaient ces événements.

17Tempêtes peintes, de l'ex-voto à Géricault, Michel Delon propose une histoire de la tempête maritime. Il développe la chronologie des faits et explique de quelle manière la couleur est essentielle puisque les éléments déchaînés sont acteurs de la scène. Il peut ainsi définir des typologies et fin XVIIIe, « les deux modèles de tempêtes qui deviennent clichés sont la scène pathétique et le paysage sublime. »

18Avant d’étudier les représentations peintes du déluge universel au XVIIIe siècle, Maria-Susana Seguin situe le sujet par rapport aux saisons de Poussin et notamment L’hiver. Elle rappelle également l’épisode biblique et l’inscription de ce thème dans l’histoire de l’art. Comment est mise en scène l’inondation, quels en sont les éléments récurrents, quelle est la signification de la nudité ? Elle montre enfin de quelle manière ces tableaux s’insèrent dans une histoire de l’homme et de la nature.

19Bernard Böschenstein étudie quatre textes poétiques de Klopstock, Gœthe, Hölderlin, et Kleist « dominés par l’orage ». Les textes sont rendus accessibles grâce à de nombreuses citations traduite et en langue originale (pour la musicalité). Chacun est commenté et mis en relation avec les autres.

20Pierre Hartmann nous présente les moyens de signifier Orages et tempêtes dans l'œuvre de Joseph Haydn. Le point de départ est un texte de Stendhal qui imagine le processus créatif du compositeur. Les tempêtes du « maître d’Esterhaz » figurent dans de nombreuses œuvres vocales religieuses ou profanes. Elles sont ici commentées et confrontées aux compositions de Vivaldi ou Monteverdi par exemple. L’étude s’achève sur les Saisons qui ont ouvert la voie à Beethoven.

21Jean-Philippe Grosperrin, De l'art tragique d'évoquer les tempêtes : Idoménée. « La mer en furie » présente chez Crébillon et dans l’opéra de Campra est figurée sur scène où les machines introduisent le merveilleux. La fable est étudiée à la lumière de Gluck ou de Mozart, proposant un riche répertoire sonore dans lequel la valeur esthétique de la tempête est soulignée. La violence, le chaos ou la nuit permettent de donner davantage de forces aux passions.

22Arto Clerc, se réfère à un manuel amoureux du Grand Siècle pour percevoir les Tempêtes libertines et naufrages spirituels au XVIIe siècle. C’est Dom Juan et les différents textes qui narrent son histoire et ses conquêtes qui permettent d’embrasser cette thématique puisque le personnage est pécheur et libertin.

23Christophe Martin s’attache à un topos qu’a résumé Pierre Fauchery : « le ciel marin des romans recèle d’inépuisables tempêtes, et chacun sait que les cargaisons féminines les attirent magnétiquement ». Les nombreux exemples puisés chez Sade, Bernardin de Saint-Pierre Rousseau ou Chateaubriand offrent une vision de la diversité de ce thème et de l’usage métaphorique qui en a été fait.

24Comme l’expose Jean-François Perrin, les contes de fées (1690 à 1750) ne sont exempts ni de tempêtes ni de naufrages. L’étude qui s’appuie sur cent quarante contes occidentaux n’a recensé qu’une « trentaine de séquences significatives » qui pour certaines relèvent de la tradition littéraire. Cependant, ces narrations diffèrent le plus souvent de l’épopée et du roman en s’intéressant moins aux places respectives de l’acteur et du spectateur.

25Marc Labussière choisit comme point de départ de sa réflexion trois mots du De Natura rerum de Lucrèce : Suave mari magno. Il montre de quelle manière « son sens oscille entre considérations morales et esthétiques ». Du Père Bouhours aux auteurs du XVIIIe siècle et notamment Prévost, il convient de ne pas négliger les remarques de l’Abbé Du Bos.

26Geneviève Goubier-Robert, De la fulguration sadienne aux foudres républicaines. Il s’agit ici de s’intéresser à la façon dont Sade recourut aux violences du ciel et notamment à la foudre dans des métaphores parfaitement explicites. Ce phénomène, enfin expliqué au XVIIIe siècle, a ouvert aux hommes de nouveaux horizons.

27Pierre Frantz, propose une analyse sensible de plusieurs textes de Diderot parmi lesquels Dorval et moi. Il étudie le rôle de la narration, du dialogue et de la métaphore dans la mise en scène des éléments atmosphériques. Les parallèles établis avec le théâtre et la peinture montrent que les propos doivent être reliés à la perception de la nature.

28Françoise Gevrey présente deux textes de Saint-Lambert et de Diderot. Le premier, Les deux amis, conte iroquois de Saint-Lambert offre une tempête propice à la déclaration des sentiments. Diderot quant à lui, dans les Deux amis de Bourbonne, situe l’action en Champagne et offre une autre représentation des passions : plus de tempête, mais des caractères tempétueux. La confrontation de ces textes introduit la notion de modèle et montre comment Diderot s’en est affranchi.

29Le magasin des tempêtes, c’est ainsi que Florence Magnot-Ogilvy désigne la récupération du topos de la tempête dans les discours romanesque et économique au XVIIIe siècle. Elle explique comment les auteurs ont su renouveler un topos qui aurait pu être éculé en en faisant un « morceau de bravoure » littéraire. C’est ainsi également que les règles de l’économie ont transformé une catastrophe en événement salutaire qui « fait office de purge ».

30Aurelio Principato file la métaphore du volcan pour évoquer les métaphores révolutionnaires chez Chateaubriand. Son étude s’appuie sur les occurrences des mots tempête, orage et déluge dans l’Essai sur les révolutions. Elle démontre l’importance, la valeur et la portée de ces termes à la lumière d’autres écrits.

31Béatrice Didier rappelle que « Mme de Staël […] s’est efforcée d’appliquer une théorie des climats à la littérature et plus généralement à l’art ». S’attachant principalement à Delphine et à Corinne, elle étudie le rôle et la signification des événements. Elle montre également la connaissance relativement fine de l’auteur en matière de climats.

32Philippe Hamon, « Du parapluie ». L’étude s’intéresse à la période post-romantique et à l’évocation de l’« environnement matériel, qu’il soit naturel ou social » des héros de romans. Prenant appui sur de nombreux textes, l’auteur analyse la permanence des phénomènes atmosphériques qui sont traités de façon beaucoup plus réaliste. Les instruments météorologiques, les conseils hygiénistes (bonnet, flanelle) ont trouvé place dans les récits. À l’instar du parapluie, ils sont même parfois à la première place (Maupassant). L’évocation de la famille Fenouillard convoque des images de cet indispensable accessoire.

33À l’heure où chaque manifestation du ciel fait l’objet de commentaires nourris, à l’heure où le sentiment commun inscrit ces caprices dans l’exceptionnel, les textes réunis ici témoignent de la répétition des événements dans le temps. Pour compléter la bibliographie récente contenue dans l’introduction, il convient de mentionner le catalogue de l’exposition de Dijon, Visions du déluge de la Renaissance au XIXe siècle (octobre 2006 & janvier 2007) puisque les deux publications se répondent heureusement. Enfin, signalons le colloque Représenter la catastrophe à l’âge classique, qui s’est tenu tout récemment à Québec (26-29 septembre).