Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2007
Septembre 2007 (volume 8, numéro 4)
Aurélie Loiseleur

Éclairs sur la poésie

La Poésie, textes choisis et présentés par Hugues Marchal, Paris, Flammarion, coll. « GF-Corpus », 2007, 243 p.  

1« Ceci, seulement : c’est tout juste si elle peut, la poésie, être », écrit Christian Prigent, revenant sur son « improbable possibilité ». Supposons un instant que, par extraordinaire, la poésie existe, comme expérience, comme corpus et même comme institution. Hugues Marchal, dans son anthologie La Poésie, parue dans la collection « GF-Corpus » aux éditions Flammarion, en relève les traces et rassemble sur cette fugitive des témoignages contradictoires. Elle s’est dotée d’un ensemble de règles, ne serait-ce que pour y contrevenir ; elle décline indéfiniment sa propre identité. Car son spectre est si large qu’on ne peut que s’y perdre, nous avertit H. Marchal au début de son introduction très dense : on y perd la définition de la poésie. En effet, que transmettre sous ce nom ? si elle résiste, si elle fuit ? si les points de vue divergent à son sujet jusqu’aux conflits ? Au moment précis où la poésie tend à se constituer comme objet, par conséquent à faire l’objet d’un savoir, elle se dérobe, renvoyant le lecteur à l’ignorance fondamentale de ce qu’elle est. Soulèvement de la parole dans la langue, elle se produit, comme on dit d’un événement ou d’un phénomène naturel.  

2Posons que si la poésie revient à un système de conventions qui fonctionne en vase clos, elle n’est pas une langue vivante mais se sclérose aussitôt qu’écrite. Pour en sauver l’authenticité, pour la rejouer avec son risque et toutes ses nuances, mieux vaut dès lors en passer par un autre discours que le bilan compact ou le déroulement linéaire de l’histoire littéraire, dans sa version la plus traditionnelle. C’est pourquoi ce recueil de textes est bien différent des anthologies classiques qui inondent le marché. D’abord ce n’est pas un recueil de poésies mais, dans l’ensemble, un recueil de textes sur la poésie. Nombreux sont ici les poètes qui expriment en conscience, « meurtris » comme dit Mallarmé par ce que représente un tel coup de force, ce que signifie pour eux la poésie. Poursuivant son enquête sur ce qu’elle peut être et tout autant sur ce qu’elle peut, ce livre convoque, outre la voix des poètes, le regard du philosophe (Hegel, Kant) ou du linguiste (Jakobson). Puisque les angles d’approche sont variés, les matériaux sont divers eux aussi. Il s’agit tantôt de textes critiques, tantôt de poèmes qui parlent du poème, tantôt d’une poésie qui fait entendre une musicalité déprise de toute théorie, comme « Promenade sentimentale » de Verlaine.  

3« Poète est celui-là qui rompt pour nous l’accoutumance ». La formule de Saint-John Perse qui conclut l’introduction pourrait s’appliquer à cette anthologie, en ce qu’elle ne se plie pas à l’ordre qu’observent la plupart des autres anthologies consacrées à la poésie. Car H. Marchal fait délibérément le choix d’attenter à l’ordre chronologique qui régit d’habitude l’ordre d’apparition des auteurs cités : c’est pourquoi Lucrèce succède ici à Lamartine. De même on trouvera Marbœuf après Jakobson, Rimbaud après Tzara. Il est inévitable qu’une telle juxtaposition, étant donné l’espace matériel d’un livre, crée des rapprochements qui peuvent surprendre, au moins au premier abord, et donne lieu à d’improbables dialogues court-circuitant les siècles. C’est postuler avant tout que la poésie n’est pas, ou pas seulement, la résultante d’une histoire orientée (on remarquera qu’une telle présentation gomme ou affaiblit beaucoup, par la force des choses, les débats d’école, les points de friction, le poids des héritages traduits en termes d’obédience ou de refus, la réaction qui préside souvent à la création du nouveau). Et c’est inviter sans nul doute le lecteur à se rendre plus vigilant. C’est l’inciter à adopter une dynamique de lecture beaucoup moins linéaire que sa pratique traditionnelle. Toute anthologie reposant sur des choix, celle-ci ne se veut pas de tout repos.

4Ce volume se constitue donc en poétique, expertise menée dans le laboratoire du poète, voire même en « poétologie ». Il offre différentes entrées — et il s’agit bien d’entrées plutôt que de parties, puisque dans ce livre il est possible d’entrer de plain-pied par chaque texte : I. Plaisirs et puissances du verbe. II. Du vers au divers. III. Le propre du poème. IV. Détours et déroutes du sens. V. Travail et trouvaille. Ces grandes sections sont volontairement vastes et relativement autonomes, explorant diverses facettes de cette même réalité insituable qu’est la poésie. L’anthologie procède, par pièces détachées, à sa reconstitution patiente, par ruptures et reprises. Et c’est son mérite de donner des éclairages multiples sur la poésie, sans la figer, sous la forme d’extraits toujours judicieusement choisis et d’éclairs réflexifs, bref de fragments qui font entendre la parole des auteurs dans leur polyphonie irréductible. Notons que chaque texte est clairement présenté dans son contexte et ses principales lignes de force.

5La dimension temporelle n’en est pas moins omniprésente, redéployant une périodisation large, de l’Antiquité à Eduardo Kac. Un extrait de sa toute récente « Biopoetry » (Cybertext Book, 2002-2003), donné à lire dans la traduction d’H. Marchal, bouscule les compartimentages traditionnels entre poésie et science et, se fondant sur l’analogie entre les structures génétiques et verbales, propose d’innover en pratiquant la poésie in vivo, par exemple des « mots moléculaires » dont la culture produira une nouvelle « grammatologie » des fleurs. Outre cette fonction de découverte, il s’agit bien de poser des jalons, de faire entendre des moments incontournables où la poésie se reprend elle-même sur un ton polémique, quand elle élargit formidablement le lexique poétique (Hugo dans sa « Réponse à un acte d’accusation », texte XVI) ou qu’elle perçoit l’usure du « vieux moule poétique » (Mallarmé enregistrant sa fameuse « Crise de vers », texte XXI). Et le lecteur a besoin de ces ressaisissements hors de la forme ancienne où la poésie excède ses contours et s’invente en même temps que sa liberté, mettant à mal son mode d’existence précédent : il s’agit alors de « reprendre la place d’Adam », suivant une expression de Novarina qu’H. Marchal cite à l’appui d’un texte de Michaux qui « force la langue ». Quant au texte de Primo Levi (VII), il défend la valeur éthique de la poésie, quand il situe une lecture de Dante dans l’enfer d’Auschwitz.   

6Ajoutons que ce livre offre simultanément, dans introduction particulièrement concise et forte, un lieu de synthèse qui retisse ensemble les différentes problématiques : la « forme-durée » qui fait de la poésie un art de la mémoire, l’aventure de la parole, émois et moi, la fabrique des chimères, vers et prose, l’extase des sens, un discours densifié, altération et identité du langage. Dans « émois et moi », H. Marchal remet en perspective dans son histoire la notion, sémantiquement labile, de lyrisme. La question importante de la sincérité lui permet ensuite de départager la poésie comme consentement à la fiction de la rhétorique comme manipulation du vrai. Il en vient à poser la question : la poésie se laisse-t-elle assigner à ce marqueur formel qu’est le vers ? La « fuite hors du vers » dans la prose, qui « s’intensifie avec le romantisme », permet une saisie plus fine de ce qu’est le poème, entre densité accrue, cyclicité de l’expression et primat donné au signifiant. La « logique cumulative » des images fait de la poésie non pas tant un « accès au sens », selon Jean-Luc Nancy, qu’un « accès de sens ». Une telle réflexion rigoureuse et nuancée sur la poésie sera donc immédiatement utile à un public d’étudiants. Elle lui servira de guide averti dans le labyrinthe théorique qui suit. De même le vade-mecum qui clôt le volume réunit, de « circonstance » à « versification », sous la forme facilement consultable d’un lexique, des définitions éclairantes. Un léger regret : que ne figure pas d’index des auteurs cités, afin de les retrouver aussitôt dans ce puzzle.   

7Ce parti pris de l’éclatement des discours sur la poésie opte, à l’opposé du didactisme qui pourrait sévir en « poétologie », pour sa « définition plurielle », laquelle ne signifie pas pour autant, souligne H. Marchal, un « abandon conceptuel ». Ce livre qui se conclut sur des remerciements en forme de sonnet reste un livre ouvert.