Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2007
Septembre 2007 (volume 8, numéro 4)
Laure Meesemaecker

Un maître du Parnasse

José-Maria de Heredia poète du Parnasse, sous la dir. de Yann Mortelette, Paris, Presses de l’Université Paris-Sorbonne, 2006.

1Le nom coruscant de Heredia éveille le souvenir d’enthousiasmes lycéens : « Ils allaient conquérir le fabuleux métal... », et les belles heures du Parnasse. Auteur d’un unique volume de sonnets, Les Trophées [1893], il fut aussi, académicien, conservateur de la Bibliothèque de l’Arsenal, comme le rappelle ici Robert Fleury (« Heredia administrateur de la bibliothèque de l’Arsenal, p. 16 sq), et... beau-père de Pierre Louÿs.

2Le volume paru aux PUPS, sous la direction de Yann Mortelette, prolongeant le colloque de la bibliothèque de l’Arsenal de septembre 2005, se donne pour objet de dépoussiérer le poète et ses sonnets en proposant de nouvelles perspectives d’études. Il se divise en deux parties : la première appartient à l’histoire littéraire, la seconde à la critique.

3Cette dernière est de loin la plus intéressante ; le maître mondain, bibliophile, se distingue surtout comme une métonymie du Parnasse, avec une influence sensible sur la génération symboliste (Mortelette, « Correspondance et poésie », p. 47). S’il connut Mallarmé, il ne semble pas, malgré « Une amicale compréhension » racontée par J.-L. Steinmetz (p. 57 sq), que l’on puisse établir autre chose qu’une frêle relation mondaine entre eux – assortie, sans doute, d’une réelle estime. Il fut bien l’objet d’un roman à clef, jamais achevé, jamais publié, mais l’article de M. Packenham (« Heredia et Les Vacances d’un académicien de Hugues Rebell », p. 27 sq), paraît un peu gratuit. On lit avec intérêt le parallèle avec Hugo très longuement développé dans l’article compliqué (certaines phrases sont presque illisibles) de J.-M. Hovasse (« Les hommages de Heredia à Hugo », p. 67 sq) ; la comparaison entre la Légende des siècles et les Trophées, lieu commun pour les contemporains de Heredia, trouve ici de pertinents développements. Mais on rêve d’une plume à la Péguy1 pour faire un sort aux cascades de rimes attendues, à Pégase, Bellérophon, et autres Chimères... car le parallèle Hugo-Heredia ne me semble pas les révéler sous leur meilleur profil. En bref, chacun glanera ici et là tel détail : Heredia a connu Samuel Pozzi, collectionné les estampes japonaises, correspondu avec diverses figures de son temps. En plus de l’utile bibliographie établie par Y. Mortelette, un index des noms aurait sans doute, à cet égard, enrichi la publication.

4D’autres sujets sont abordés dans la seconde partie, autour de l’écriture du sonnet. L’étude de la prose parnassienne, à faire, est esquissée par plusieurs auteurs, dont E. Pich (« Il y a sonnet et sonnets », p. 127, n. 16, faisant écho aux suggestions de Y. Mortelette, « Correspondance... »). Mais surtout, on pose la question : pourquoi le sonnet ?

5Le sonnet, forme fixe, close, « autotélique » (Pich, p. 131), se pose dans un rapport particulier au temps historique. À partir de ce constat, A. Bouvier-Cavoret propose une belle et efficace lecture des Trophées comme anamnèse : « Dans une alternance permanente, en effet, s’impose l’idée de la mort irrémédiable des civilisations, de la disparition possible des vestiges qu’elles laissent, et de la mémoire qu’on garde d’elles. Mais aussi de la résurrection permanente qui vient de la piété, de la culture, en particulier sous la forme de la poésie. » (Bouvier-Cavoret, « Imagination et théâtralité dans LesTrophées », p. 171). L’article de M.-F. David (« Les Sonnets épigraphiques de Heredia : un palimpseste lapidaire », p. 185 sq) va dans le même sens, s’attachant à la valeur des inscriptions antiques dans les sonnets de Heredia, conjurant la fuite du temps par une sorte de poétique lapidaire, également étudiée par J. de Palacio (« Heredia et la tortue de Des Esseintes », p. 175 sq). Cette clôture stupéfiée du sonnet est d’autant plus frappante que, plusieurs auteurs le notent, Heredia n’hésite pas à se citer lui-même, en utilisant ses vers avec des variations (Mortelette, p. 49 et Palacio, p. 179).

6On peut être plus réservé sur l’article de P. Hambly, « Les sources des sonnets Michel-Ange et Le Vase, où on lit avec étonnement de candides analyses du type : « Le désir dénote la tension d’esprit de l’artiste qui fait battre son cœur plus fort quand il travaille » (p. 140), ou encore « On peut conclure de cette phrase qu’un artiste altier dédaigne les conventions dans le mode d’expression qu’il choisit : il n’hésite pas à s’écarter de la conception traditionnelle du beau idéal dans son domaine d’élection. » (p. 145) – qui renvoient le malheureux Conquistador au lycée dont on voulait l’éloigner.

7A titre personnel, j’ai pensé, en lisant l’article remarquable de Madame Bouvier-Cavoret, que la question problématique d’un sonnet chrétien valait peut-être la peine d’être posée. Elle écrit ceci : « Le christianisme lui-même, fondé sur la notion de résurrection, a besoin de cette mémoire historique et artistique. Heredia n’a pas fait de sort particulier à la religion de ses pères. Il n’évoque pas son apparition dans le monde antique, ni la prétention qu’elle eut immédiatement, à la suite du messianisme judaïque, d’offrir une doctrine de salut de l’humanité. ». En prolongeant cette réflexion par l’article de Madame David-De Palacio, on peut rêver le sonnet comme « un autre voyage, vers cet espace-temps totalement mythifié, rétif à toute localisation, qu’est la Rome antique pour la France fin-de-siècle » (David, p. 196) — forme parfaite qui épouse mal l’humaine imperfection du christianisme.