Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2007
Septembre 2007 (volume 8, numéro 4)
Béatrice Vernier-Larochette

Les anarchistes et Zola : haine ou simple mésentente?

Émile Zola au pays de l’Anarchie, Textes réunis et présentés par Vittorio Frigerio, Grenoble, ELLUG, 2006, 160 p.

1La collection Archives critiques qui se donne pour mission de publier des textes peu diffusés du xixe siècle et du xxe siècle nous offre ici un ouvrage dont le contenu est très riche à bien des égards. Il éclaire en effet d’un jour nouveau la personne et l’oeuvre d’Émile Zola, en particulier les relations qu’il entretenait avec l’anarchisme français. Vittorio Frigerio précise en effet l’intérêt de ce recueil par l’absence de recherches approfondies sur ces interactions, malgré de multiples études consacrées tant à l’écrivain qu’à ce mouvement. C’est en étudiant l’évolution de l’image de Zola dans la presse libertaire par le truchement d’articles rédigés sur son compte au tournant du vingtième siècle que Frigerio révèle au lecteur « Un Zola plus grand, dans les défauts comme dans les qualités » (8).

2Composé de trois parties, ce recueil s’ouvre sur un essai fort pertinent où Frigerio, en appuyant essentiellement sa réflexion sur les articles présentés en deuxième partie, démontre que les désaccords parfois violents entre anarchistes et gens de lettres de l’époque, se révèlent superficiels, qu’il s’agissait souvent de querelles de mots. En mettant à jour leurs différends et leurs affinités, Frigerio montre qu’ils peuvent admettre parfois des intérêts communs mais sans oser franchir ouvertement les limites idéologiques de leur groupe respectif. Divisée en 9 sections, cette partie permet au lecteur de constater que la position de Zola vis-à-vis des anarchistes fut délicate puisqu’il se tenait à l’écart de ce mouvement alors que ses écrits reflétaient bien souvent l’idéologie libertaire. En fait, ce que l’écrivain refuse avant tout, c’est de se mêler de politique : « Je l’ai dit ailleurs, la politique, en nos temps troubles, est le lot des impuissants et des médiocres » (12).

3« Mes haines et ses fascinations » présente les raisons pour lesquelles anarchistes et artistes ne faisaient pas bon ménage. Les attaques de Zola dans Mes haines envers Proudhon, « père putatif du mouvement anarchiste français » (8) sont bien sûr rappelées; discorde qui représente de manière globale la mésentente entre les révolutionnaires d’un côté et les écrivains et les artistes de l’autre: méfiance des premiers envers les ambitions des seconds perçus comme imbus d’eux-mêmes, ces derniers envisageant comme « une menace grave pour leur liberté d’expression la volonté, explicite ou implicite, de subordonner la création aux exigences pressantes de transformation sociale » (9). Frigerio révèle que les choses ne sont cependant pas aussi simples car il arrive aux créateurs et aux anarchistes de reconnaître que « l’art et l’activisme social peuvent tendre vers un même but » (10).

4« Les ‘gens de lettres’ contre les anarchistes » dégage justement les interactions inévitables entre les libertaires qui défendent les classes populaires, et les écrivains naturalistes dont l’expression littéraire prend justement sa source dans ce milieu social. Le mouvement anarchiste ne cesse en effet d’examiner la manière dont il pourrait améliorer les conditions de la classe ouvrière mais aussi de « répandre la bonne parole à travers l’éducation et la culture » (14); et Frigerio souligne par ailleurs qu’ils n’hésitent pas dans leur publication à signaler le rôle prépondérant de la création. Ainsi, leurs articles sont parfois d’un style plus littéraire que social comme les revues littéraires qui proclament parfois la validité des idées anarchistes. De sérieux problèmes apparaissent alors à ce sujet lorsque certains journaux libertaires reproduisent des extraits d’oeuvres d’auteurs appartenant à la Société des gens de lettres (que préside Zola), cette dernière exigeant alors que lui soient payés des droits.

5Même si les idées de révolution sociale des anarchistes convainquent Zola, il refuse la violence qu’il prônent. Frigerio précise cependant dans « Zola face au ‘grand soir’ », que certains anarchistes comme Grave sont loin d’être des adeptes résolus de la force pour régler les disparités sociales. Ils l’estiment nécessaire uniquement « comme conséquence inévitable de la réaction brutale des nantis » (18). André Giraud, collaborateur de Grave souligne d’ailleurs que les deux termes « évolution » dont Zola se fait défenseur et « révolution » sont loin d’être antinomiques mais nécessaires à l’avancée d’une société. Malgré tout, persiste l’image d’anarchistes plus extrémistes que désireux d’éduquer les défavorisés à lutter contre l’embrigadement de la société bourgeoise. Il faut dire que cette fin de siècle se caractérise par des actions marquantes d’anarchistes: assassinat de Carnot, attentats perpétrés par Ravachol.

6« Zola ‘mauvais maître’ ? » suggère Frigerio puisqu’un un écrit tel que Germinal, où les mineurs sont poussés à se révolter, représente pour les critiques conservateurs une évidence quant au lien de Zola avec les libertaires, d’autant plus qu’un poseur de bombe avouera s’être inspiré pour son acte du personnage de Souvarine. Les refus répétés de Zola d’être associé aux anarchistes, ne font qu’exacerber certains d’entre eux qui le critiquent alors durement dans leurs articles, comme Zo d’Axa dans un article de L’Endehors en mars 1892. En revanche, certains comme Mecislas Golberg oseront de manière objective reconnaître les différences et les similarités entre les anarchistes et Zola.

7Bien sûr, lors de l’affaire Dreyfus où l’écrivain prend ouvertement parti pour ce capitaine injustement condamné par sa hiérarchie, les anarchistes sans hésitation voient en Zola un des leurs, ce qu’indique le titre de cette section, « Une réconciliation signée Dreyfus ». Néanmoins, si l’attitude de l’écrivain provoque l’admiration des libertaires, ils lui reprochent l’insuffisance de son action. Ils souhaiteraient que l’écrivain condamne non seulement l’armée mais rejette aussi cette institution ; constat finalement d’un Zola « proche, mais pas assez » (26) Pourtant, la persécution générale que subit l’écrivain, conduisent les libertaires à prendre sa défense : « C’est à ce moment que commence à se dessiner en filigrane, mais de plus en plus nettement, l’image d’un Zola anarchiste qui s’ignore » (28).

8« Soupçons d’engagement » montre que les libertaires tentent à ce moment-là de récupérer Zola au sein de leur mouvement et estiment que son action pourrait s’élargir à la cause de nombreux détenus emprisonnés injustement selon eux. Mais Zola réussit une nouvelle fois à garder son indépendance en faisant « la différence entre le cas du capitaine, dans lequel la loi a été violée, et celui des anarchistes, condamnés selon la loi » (30).

9Dans « L’analyse littéraire des anarchistes » Frigerio démontre que c’est le côté épique selon lui de l’écriture naturaliste qui attirent les libertaires, « dans sa représentation des multitudes » (35), et également l’expression sans complaisance du conformisme et de l’hypocrisie de la société, même s’ils jugent que « la langue ‘populaire’ » de Zola n’est qu’« une exagération bourgeoise des mauvaises moeurs populaires » (36).

10« Lectures de Zola », rappelle que les ouvrages Germinal, Paris, Rome, Travail, Fécondité, intéressent tout particulièrement les anarchistes qui constatent que « l’art ne fait plus abstraction de la vie » (37), y voyant même la promesse de la révolution qu’ils convoitent. Ils estiment que le personnage Souvarine, véridique selon eux, répond à leur idéologie, puisqu’il indique la voie à la destruction avant sa reconstruction et que Zola montre bien dans son écriture, l’opposition entre travail et capital (38). Les Temps nouveaux font alors la publicité de Germinal qui sera même publié en feuilleton dans Le Journal du peuple en 1899. Quant à Rome, cet écrit  prouve pour les libertaires que Zola a évolué dans le sens de leur idéologie et accueillent Paris avec son personnage anarchiste de manière très favorable. Par contre, Fécondité  provoque de vives réactions au sein de leur mouvement car même s’ils continuent à apprécier l’orientation de l’oeuvre zolienne, ils condamnent l’idée d’une augmentation de la natalité pour faire progresser la société.

11     La disparition subite de cet écrivain si controversé suscita de très nombreux articles, ce qui justifie le titre de la section, « Mort et résurrection de Zola ». Ses détracteurs les plus virulents reconnaissent son influence sur la vie sociale et littéraire de l’époque, l’affaire Dreyfus étant toujours évoquée pour en montrer « la portée révolutionnaire, la rupture définitive avec le passé qu’elle représente » (43). Zola qui a dérouté plus d’un de ses critiques, qui fut honni parfois, est maintenant honoré, élevé au statut d’homme courageux à la recherche de la vérité. A la lecture de certains de ces articles, Frigerio pose donc la question : « Et, dans cette marche, qui menait qui? Pendant longtemps on aurait pu croire que c’étaient les anarchistes qui traînaient derrière eux un Zola quelque peu réticent. Mais, selon les points de vue, le contraire paraît aussi possible » (44).

12La deuxième partie de l’ouvrage présente 23 articles consacrés à Zola publiés entre mars 1892 et février 1935 dans des revues et des ouvrages, tels que L’Endehors, Le Libertaire, Le Père Peinard, Les Temps nouveaux, L’Homme libre, Livre d’hommage des lettres françaises à Emile Zola, L’Humanité nouvelle, Almanach de la Révolution, La Revue anarchiste. Le lecteur peut alors pleinement apprécier l’analyse de Frigerio, et constater l’évolution du ton des libertaires envers Zola. D’abord sarcastique puis admiratif, il reflète également chez les auteurs le regret de s’être sentis aussi proches et aussi différents de cet homme qui a marqué la littérature de son époque.

13La troisième partie présente trois nouvelles inspirées de l’écriture de Zola parues dans la presse anarchiste ; écrits qui prouvent sans aucun doute que sa pensée avait séduit en de nombreux points plus d’un libertaire. « La vision de Souvarine » de Ch. Mercier (La Révolte, 1893) raconte l’histoire d’un homme qui souhaite voir les mineurs se révolter pour plus de justice. Il s’endort à la vision d’une société où « l’humanité respirait à l’air libre » (141) pour se réveiller et se diriger vers « la Ville », persuadé que la révolution victorieuse y prendra place. En 1898 paraît dans Les Temps nouveaux « Leurs yeux » d’Henri Rainaldy, où un protagoniste examine le regard des militaires impliqués dans l’Affaire Dreyfus à leur sortie du procès Zola : « Il voulait lire sur ces ‘Miroirs de l’âme’ les inscriptions tracées par le diamant des émotions et démêler la Vérité du mensonge » (144). Enfin, dans « Désespérance » paru dans Le Libertaire (1899), Louis Grandidier relate l’histoire de Pierre Carrier qui, influencé par Fécondité, rêve à une société meilleure.

14Enfin, la biographie des auteurs des articles reproduits dans cet ouvrage, la bibliographie qui appuie l’essai de la première partie et la liste chronologique des articles de la presse libertaire retrouvés par Frigerio complètent cette étude passionnante.

15Frigerio comble ici une lacune de taille, ce dont les critiques peuvent lui être reconnaissants. C’est en effet de manière très subtile et très bien documentée que l’auteur examine les interférences entre les anarchistes et les littéraires au tournant du xxe siècle, en particulier Zola qui aura toujours su rester à l’écart du mouvement anarchiste. Le lecteur découvre cependant que les querelles entre ces deux milieux furent bien souvent provoquées non pas par l’existence de désaccords profonds entre leurs idéologies respectives mais plutôt par un désir farouche de ne pas vouloir reconnaître les similarités de leurs aspirations.

16La démonstration de Frigerio présente des arguments solides et, en s’appuyant sur une documentation de la presse libertaire ignorée jusqu’ici montre clairement la complexité de cette relation, c’est-à-dire qu’il y avait autant de cohabitations que de haines et qu’il existait également des dissensions au sein même du mouvement libertaire.

17Emile Zola au pays de l’Anarchie présente donc un grand intérêt pour les chercheurs qui trouveront ici des textes et une analyse qui revisitent cette époque mouvementée tant au niveau politique que littéraire.