Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2007
Septembre 2007 (volume 8, numéro 4)
Béatrice Ferrier

Aux sources de la parole : l’acquisition phonologique en question

L’Acquisition phonologique : du traitement précoce aux représentations, Recherches linguistiques de Vincennes, n°35, Presses universitaires de Vincennes, 2006.

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2Une nouvelle fois, la revue Recherches linguistiques de Vincennes s’est intéressée avec succès aux rapports entre linguistique formelle et linguistique cognitive. Le numéro 35 de 2006 : L’Acquisition phonologique : du traitement précoce aux représentations - qui s’inscrit dans la lignée de Grammaire universelle et acquisition du langage, (n°24) et de Langage et surdité (n°29) - aborde la question du développement du système phonologique chez l’enfant dont il traite à la fois les représentations et les mécanismes d’apprentissage tout en s’interrogeant sur l’existence d’une phonologie universelle innée.

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4Pour introduire ce recueil, Sophie Wauquier (« Du son au sens : acquérir ou apprendre la phonologie ? », p.5-30) propose une synthèse de l’avancée de la recherche sur l’acquisition phonologique dont elle signale à la fois l’intérêt et les limites.

5Dans un premier temps, l’auteure s’interroge sur le rôle de la perception dans la mise en place des représentations phonologiques chez le bébé. Si les expériences récentes établissent que l’enfant, dans sa première année de vie, se livre à un traitement catégoriel (en segments et syllabes) des sons de la langue et qu’il manifeste, avant même l’acquisition du lexique, le modèle acoustique de la langue maternelle, elles ont davantage trait à la phonétique qu’à la phonologie. Sophie Wauquier en conclut que le système phonologique reposant sur la double articulation n’est pas encore mis en place.

6Aussi poursuit-t-elle la réflexion sur les premières représentations phonologiques des enfants en envisageant le lien entre lexique et phonologie. En perception, l’hypothèse d’une représentation pré-lexicale se justifie par la segmentation de la chaîne parlée en groupes intonationnels et groupes phonologiques, si ce n’est, comme le rappelle précisément l’auteure, que les détails phonétiques et le codage morpho-syntaxique échappent à l’enfant, lequel ne peut donc accéder aux informations lexicales avant de formuler ses propres mots. En revanche, en production, la notion de « gabarit lexical », premier patron lexical qui présente pour l’enfant une unité référentielle et fonctionnelle et qui repose sur des principes structurels universels, rend possible l’acquisition de la phonologie.

7Sont alors exposés les deux grands courants de la recherche, l’un soutenant l’existence d’une phonologie universelle innée, l’autre la récusant. En soulignant toute la complexité de la question, Sophie Wauquier évoque l’importance des facultés d’apprentissage exceptionnelles des bébés et rappelle la nécessité de théoriser cet apprentissage.

8Par conséquent, cet article augural, qui soulève avec justesse nombre d’interrogations, offre au lecteur un arrière-plan contextuel solide pour appréhender la suite de l’ouvrage avec un regard averti.   

9L’article de Thierry Nazzi, « Spécificité phonétique : de la perception précoce à l’acquisition des premiers mots » (p. 31-51), met en lumière, quant à lui, la spécificité phonétique des premiers mots, connus ou nouveaux, en focalisant son attention sur le rôle des voyelles et des consonnes dans l’acquisition lexicale précoce.

10Selon le constat que les nouveau-nés sont capables de distinguer des contrastes phonétiques (consonantiques et vocaliques), même absents de la langue maternelle, l’auteur en conclut à une capacité innée. Des processus de développement sont donc nécessaires pour passer de ce traitement phonétique initial, non spécifique à une langue donnée, au traitement phonologique des sons spécifiques à la langue maternelle que l’on trouve chez l’adulte.

11Pour approcher la façon dont s’effectue ce passage, Thierry Nazzi étudie l’évolution des capacités de discrimination au cours de la première année : le contraste entre deux consonnes ou deux voyelles étrangères à la langue maternelle est de moins en moins perçu au fur et à mesure qu’augmente la sensibilité aux contrastes de la langue maternelle, un phénomène qui pourrait s’expliquer, d’après plusieurs études sur les consonnes, par le rôle de la fréquence des sons entendus dans l’environnement sur l’acquisition des catégories phonologiques.

12Certains chercheurs ont d’ailleurs montré, en observant les phénomènes consonantiques dans les mots connus, que les enfants toléraient aisément les variations phonétiques au cours de leur première année : c’est entre 14 et 20 mois que s’accroît la spécificité phonétique de ces représentations lexicales.

13Mais c’est dans le domaine des mots nouveaux et de leur spécificité phonétique, que les recherches de Thierry Nazzi, tant sur le plan de la perception que de la production, entendent compléter les résultats des travaux précédents en prouvant notamment que le contraste vocalique est plus difficile et plus tardif à acquérir que le contraste consonantique. En outre, elles attestent l’existence d’une « fenêtre de non spécificité » des voyelles, laquelle durerait plus longtemps que celle des consonnes.

14Pour leur part, Laura Bosch, Marta Ramon-Casas et Nuria Sebastian Gallès (« Catégories phonologiques et représentation des mots dans le développement lexical de l’enfant bilingue », p. 53-76) proposent une nouvelle approche de l’acquisition du système phonologique en menant une étude comparée des enfants bilingues et des enfants monolingues.

15Si la différenciation entre deux langues est possible chez tous les bébés dès 4 mois et demi, les enfants bilingues opèrent toutefois un traitement plus riche et plus varié que les enfants monolingues.

16La distinction entre ces deux groupes d’enfants se perçoit également dans leur rythme de développement. En effet, au terme de leurs travaux sur des enfants bilingues catalan/espagnol, les auteurs constatent que l’enfant monolingue procède plus rapidement à la réorganisation perceptive des sons en faveur des catégories phonémiques. Il apparaît donc que l’enfant bilingue réalise un classement à partir d’une seule langue avant d’ajuster ses représentations phonologiques aux catégories des deux langues. Par ailleurs, la langue à laquelle il est le plus longuement exposé prédominerait, comme l’indique la prise en considération des patrons phonotactiques.

17Dans ces conditions, les auteurs s’interrogent sur les stratégies que le bilingue déploie pour reconnaître ses premiers mots et soutiennent l’hypothèse d’une stratégie spécifique : l’enfant bilingue n’utiliserait pas des techniques distinctes pour chaque langue, à l’instar des monolingues, mais des techniques compatibles dans les deux langues. La question n’est pas à ce jour résolue et les recherches se poursuivent actuellement en ce sens : Laura Bosch, Marta Ramon-Casas et Nuria Sebastian Gallès, qui défendent la pertinence de l’hypothèse d’une langue dominante, admettent également les limites de travaux principalement fondés sur des contrastes consonantiques.

18À l’occasion de « Facteurs prosodiques et articulatoires dans l’harmonie consonantique et la métathèse en acquisition du français langue première » (p. 77-102), Yvan Rose et Christophe Dos Santos exposent les travaux qu’ils ont accomplis sur deux apprenants du français. La question des premières représentations phonologiques est alors abordée très spécifiquement sous l’angle de l’harmonie consonantique et de la métathèse, dans un cadre d’analyse grammatical (accentuel et prosodique) et articulatoire (physiologique). Par une présentation rigoureuse de leur méthode et une description précise du dispositif, suivies d’une analyse détaillée du corpus, les auteurs révèlent que le développement langagier de l’enfant est soumis à des influences articulatoires et prosodiques tout à la fois. Ils démontrent ainsi que la physiologie n’intervient pas à elle seule dans les premières productions et qu’il existe une grammaire de l’enfant régie par des principes phonologiques universels.

19C’est également dans l’optique d’une grammaire spécifique qu’Heather Goad envisage la question, dans un article intitulé « Are children’s grammars rogue grammars ? Glide substitution in branching onsets » (« Les grammaires des enfants sont-elles des grammaires déviantes ? La substitution par glide en attaque branchante », p. 103-132). Au terme d’une étude réalisée sur les productions de cinq enfants, en anglais et néerlandais, du stade consonne + glide, Heather Goad soutient l’existence d’une grammaire enfantine qui comporterait ses propres règles au même titre qu’une grammaire adulte. La conclusion est que le glide ne présente pas, à ce stade, d’ancrage prosodique, ce à partir de quoi sont établis des parallèles avec les grammaires adultes.

20En revanche, Marilyn May Vihman et Sari Kunnari s’écartent de l’hypothèse d’une grammaire universelle innée au profit de deux systèmes de mémorisation dans « The sources of phonological knowledge : a cross-linguistic perspective » (« Les origines de la connaissance phonologique : une optique linguistique transversale », p. 133-163). Une étude comparative conduite sur onze enfants apprenant quatre langues différentes permet d’établir une continuité entre la perception et la production des premières vocalisations. En se fondant sur  la durée des consonnes médiales chez l’adulte et chez l’enfant, les chercheurs aboutissent à la conclusion que les représentations phonologiques sont mises en place par l’apprentissage direct de fréquence de distribution et par l’apprentissage du lexique grâce à la mémoire implicite et explicite. De ce fait, une exposition régulière à l’environnement linguistique suffit à construire la connaissance phonologique sans avoir recours à une connaissance innée de la linguistique ou de la grammaire universelle.

21En conclusion, si certains articles – tel celui d’Heather Goad – réclament l’œil du spécialiste, force est de reconnaître que tous s’attachent à maintenir l’intérêt du lecteur par des démonstrations clairement construites, qui s’appuient avec justesse sur les recherches précédentes – en témoignent les solides bibliographies à la fin de chaque article – et sur des corpus dûment justifiés et analysés sous forme de tableaux et graphiques. D’une grande rigueur scientifique, ce numéro qui lie étroitement réflexion théorique et analyse expérimentale,  présente le mérite de faire dialoguer entre eux des points de vue différents et/ou complémentaires qui ouvrent au chercheur une multiplicité de pistes et relancent la discussion sur une question toujours ouverte.