Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2007
Septembre 2007 (volume 8, numéro 4)
Nathalie Kremer

Diderot, vie d’un philosophe

Raymond Trousson, Diderot, Gallimard, coll. « Folio Biographies », 2007.

1Ce fin connaisseur des écrits de Rousseau et de Diderot qu’est Raymond Trousson1 propose ici, sur un ton engageant et dans un style détendu, un condensé de la vie de Diderot, exposant les principaux événements, victoires ou contretemps qui l’ont marquée ainsi que les œuvres qui ont jalonné son parcours intellectuel. Le rythme est entraînant et invite à lire la biographie ‘comme un roman’. Cette biographie a en outre l’avantage de présenter un résumé fort utile de toutes les œuvres de Diderot, placées dans leur ordre chronologique et troués des événements de sa vie privée dont on sent parfois les répercussions dans la pensée du philosophe.

2On regrettera l’absence d’une préface ou d’une page introduisant le personnage et montrant tout son intérêt non seulement pour le XVIIIe siècle mais encore toute son actualité, puisque ce livre, certes largement diffusé et facile d’accès, n’offre que sa quatrième de couverture pour susciter l’intérêt de la lecture. Diderot, il est vrai, bénéficie d’un regain d’intérêt depuis quelques années, après avoir été pendant longtemps le privilège des chercheurs seulement ou des spécialistes. Peut-être les publications à succès d’Eric-Emmanuel Schmitt (et notamment ses pièces Le Libertin, La Tectonique des Sentiments ou son essai Diderot ou la philosophie de la séduction) y sont-elles pour quelque chose. L’œuvre de cet inépuisable « pantophile », en effet, forme une ressource de thèmes et de valeurs kaléidoscopiques qui restent d’actualité : philosophie, théologie, mathématiques, littérature, politique, esthétique… toutes les questions sont abordées par Diderot dans une œuvre diverse, rendue dans tous les genres et dont la forme privilégiée reste toutefois le dialogue — pour le bonheur du lecteur.

3Le plus grand mérite de la biographie de Diderot par R. Trousson tient dans la judicieuse organisation interne des principales périodes de la vie et de l’œuvre de Diderot, et de l’exhaustivité avec laquelle elles sont abordées. Les premiers chapitres (« Chercher sa voie » ; « Philosopher… à ses risques et périls » ; « En prison ») retracent la jeunesse et l’intérêt naissant du philosophe pour les questions parfois peu conformes à l’époque ; il s’attelle à la traduction d’une œuvre de Shaftesbury (Principes de la philosophie morale ou Essai de M. S.*** sur le mérite et la vertu, 1745), compose des Pensées philosophiques (1746) en écho à Pascal et Voltaire, écrit en quelques jours un roman libertin : Les Bijoux indiscrets (1748), fait paraître, sous l’anonymat, une Lettre sur les aveugles à l’usage de ceux qui voient (1749) qui lui vaudra d’être emprisonné à Vincennes. C’est aussi à cette date que Diderot fait la connaissance de Grimm. En 1750 le Prospectus de l’Encyclopédie est lancé (le premier volume paraît en 1751 précédé d’un gigantesque Discours préliminaire). Les affres et traverses de ce grand projet de la vie de Diderot sont résumés dans les chapitres « l’Encyclopédie » et « Traverses ». Les difficultés de l’entreprise n’empêchent pas Diderot de se consacrer à divers autres écrits : la Lettre sur les sourds et muets (1751), De l’Interprétation de la nature (1753), la préparation de sa pièce Le Fils naturel ou les Epreuves de la vertu qui sera publiée en février 1757 accompagnée des trois Entretiens sur le Fils naturel.

4Vient ensuite une période mouvementée dans la vie personnelle de Diderot, avec la fin de son amitié pour Rousseau et le début de sa passion amoureuse et épistolière pour Sophie Volland, événements retracés dans le chapitre « Début d’un amour et fin d’une amitié ». Au même moment Diderot travaille à sa pièce Le Père de famille qu’il accompagne d’un discours De la poésie dramatique (1758).

5Le chapitre « De la critique d’art à la critique des couvents » retrace ensuite son itinéraire en tant de critique d’art pour la Correspondance littéraire de Grimm (les fameux Salons de Diderot, écrits entre 1759 et 1781, qui en comprennent neuf au total) ; en 1760 Diderot écrit son roman philosophique La Religieuse, qui fit scandale.

6Entre-temps, divers autres écrits occupent Diderot (Le Rêve de d’Alembert, l’Eloge de Richardson, Le Neveu de Rameau) tandis qu’il continue à se dévouer sans relâche pour l’Encyclopédie (« Au jour le jour », « Le grand et maudit ouvrage est fini »). D’autres événements l’ont marqué. En 1765, Diderot vend sa bibliothèque personnelle à Catherine II de Russie tout en en gardant la jouissance. Ses contacts avec la Russie vont s’intensifier, tandis qu’il se voue aux Salons et qu’il entretient une correspondance avec Falconet (« Dévouement, amour et philosophie »). En 1770 Diderot écrit les Deux Amis de Bourbonne, se lance dans les Pages contre un tyran et met en route une première version de sa pièce Est-il bon ? Est-il méchant ? (« Amour déçu, contes et mariages »). Vient ensuite l’épisode « Chez ‘Catherine le Grand’ », et la dernière période de sa vie (« Rentrer chez soi », « Vers la fin »), où Diderot se consacre entre autres aux Pensées détachées sur la peinture, la sculpture, l’architecture et la poésie pour servir de suite aux Salons (1777), à Jacques le Fataliste, à l’Essai sur la vie de Sénèque (1778) qui deviendra l’Essai sur les règnes de Claude et de Néron et sur les mœurs et les écrits de Sénèque.

7De toutes ces œuvres, Raymond Trousson retrace le propos majeur éventuellement illustré par quelque extrait, tout en les plaçant dans leur contexte biographique, ce qui augmente encore l’utilité de ce petit livre. Bien sûr, on ne saurait attendre de cette approche synthétique de la vie et de l’œuvre de Diderot qu’elle donne accès à toutes les particularités de la pensée du philosophe, à savoir le caractère personnel de ses écrits, « la causerie, intime et amicale, le ton familier et proche, et, parfois, la communication de ce qui constitue notre être intime et notre individualité »2.

8Quelques mises en garde s’imposent en effet à la lecture de ces belles pages. Diderot n’a publié que peu d’écrits de son vivant — et la raison en serait, selon H. Dieckmann, non seulement la crainte de la censure, mais peut-être surtout que Diderot vise une époque future, en forgeant l’idée d’un public abstrait qui ‘prépare l’avenir’. En outre — et c’est une deuxième idée à garder en tête si l’on veut pleinement apprécier cette approche chronologique — il faut savoir que Diderot, à la différence de Rousseau, n’a jamais manifesté l’intention de « systématiser » sa pensée, celle-ci étant non pas un aboutissement mais une recherche constante. La constitution d’une biographie de Diderot relève d’un geste quelque peu paradoxal, puisque l’on cherche à encercler la vie et l’œuvre d’un homme qui n’a cessé de vouloir échapper au fini et au figé, pour ne vouloir livrer que des ébauches, « jeter des germes », pour, en un mot, rester vivant3.