Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2007
Septembre 2007 (volume 8, numéro 4)
Elsa Jeandel

Baudelaire comique

Alain Vaillant, Baudelaire, poète comique, Presses Universitaires de Rennes, coll. « Interférences », 2007, 344 p.

1C’est par le biais d’une provocation qu’Alain Vaillant nous propose de reconsidérer l’art poétique de Baudelaire : qui ne se sent pas un peu piqué de curiosité en se voyant proposer d’aborder l’œuvre de Baudelaire sous les couleurs du comique ? Le titre de l’étude d’Alain Vaillant est ainsi doublement accrocheur : qu’y a-t-il de comique chez Baudelaire et comment en traiter sérieusement ?

2Dès les premières pages de l’essai, le ton est donné : il s’agit de retrouver les traces mêmes du Baudelaire créateur de la seule œuvre vraiment concertée qu’il ait écrite : Les Fleurs du Mal. Alain Vaillant met ainsi de côté, provisoirement du moins, toutes les grandes études que les critiques anciens ou contemporains ont pu consacrer au poète, afin, dit-il, de rendre le son juste de la création poétique et non celui, faussé, d’une admiration par trop conventionnelle parfois. La démarche est celle d’une lecture authentique, offre au lecteur de partager un vrai enthousiasme dans l’exploration d’un des recueils poétiques les mieux accrédités de notre temps avec. On sait ainsi gré à Alain Vaillant de ne pas avoir alourdi ses propos de références critiques, de les avoir même réduites au strict nécessaire en fin de chaque partie, pour mener son étude au plus près d’un texte — et d’un homme dans son geste de création ?

3Le ferment de toute l’étude d’Alain Vaillant réside dans un petit opuscule de Baudelaire, souvent relégué par les critiques, concernant le « comique absolu ». Baudelaire est, dans ce texte, très proche d’une réflexion métaphysique sur le comique (cependant loin des propos développés par Bergson). Pour lui, et cela gouvernera d’après Alain Vaillant toute la rédaction des Fleurs du Mal, le rire est associé d’emblée à la caricature. Il est une saisie spontanée de la conscience du déchirement entre faiblesse du corps et force de l’esprit. Cette conscience, par son impossibilité à transformer l’idéal en réel, adopte alors un ton détaché pour dire la déchéance dans laquelle le corps est entravé — et plus le ton est détaché, donc plus la déchéance du corps est peinte avec les plus vives et criardes couleurs, plus le comique est grand (et subtil). La poétique de Baudelaire se trouve ainsi énoncée et il ne reste plus qu’à en vérifier les effets dans les poèmes.

4Alain Vaillant ne souhaite cependant pas que le lecteur soit le passif réceptacle de sa lecture, il cherche sa participation en l’initiant progressivement à cet art de Baudelaire restauré par lui-même, car aucun développement ne s’éloigne des écrits du poète. Nous saisissons, dès le début de l’étude, tout à la fois la nécessité d’adhérer aux visions baudelairiennes de l’humaine condition pour comprendre le fond de son écriture, et l’obligation qui nous est faite de participer à ses visions pour que son écriture puisse déployer toute sa richesse. L’activité du lecteur est en effet requise et Alain Vaillant la suscite en citant très largement (le plus souvent intégralement) les textes de Baudelaire soumis à l’étude. Il l’accompagne aussi par le rappel de la tradition critique, à travers notamment des têtes de chapitre qui reprennent les grands thèmes de la critique baudelairienne. Le lecteur se voit ainsi accordé un temps d’acclimatation aux « nouveaux » postulats de création poétique qu’il dévoile : dire le sordide avec la distinction d’un esprit averti de la fatalité de ce sordide et épris d’un idéal qui ne peut s’élever que par le cristal des mots. Il ne s’agit pas en effet d’entrer de plein pied dans une analyse nouvelle, mais de progresser doucement sur la rive connue des thèmes baudelairiens dont la validité n’est à aucun moment remise en cause. Par petites touches, Alain Vaillant pousse alors son lecteur dans des conclusions qui, elles, mettent à mal l’admiration convenue dont certains poèmes des Fleurs du Mal sont souvent l’objet. Enfin, il n’hésite pas non plus à adopter parfois le vocabulaire le plus cru afin de heurter son lecteur et de l’inciter à se demander si effectivement l’art de Baudelaire ne se serait pas construit sur un tel terreau d’obscénités — si l’art le plus subtil ne serait pas précisément né de ce terreau d’obscénités que. La chose est, avouons-le, plus difficile à accepter. C’est une partie pourtant essentielle (au cœur même de l’étude) pour asseoir les pages admiratives sur l’art avec lequel Baudelaire parvient à ciseler son recueil comme le plus émérite des orfèvres. Alain Vaillant montre en effet jusqu’à quel degré extrême Baudelaire a eu le souci des correspondances entre ses textes afin de produire une œuvre qui se tient pour ainsi dire tout d’une pièce : c’est l’art de la concaténation. L’artiste, dans ces pages ultimes de l’essai, brille de tous ses feux, et c’est d’autant plus admirable qu’il a puisé à la source la plus vile.

5Soulignons que la démarche d’analyse de l’œuvre de Baudelaire promue par Alain Vaillant obéit à une extrême rigueur. Son projet, suivant ses propres mots, est de montrer le passage de la caricature (provocation sociale essentiellement inscrite dans les attitudes de Baudelaire) à l’icône (fruit du temps laissé « pour qu’à la provocation magnifique succède un long processus de concentration, de décantation, de cristallisation » (p. 47). La rigueur réside ainsi dans la capacité du critique à conjuguer éléments biographiques et réalisations artistiques (Alain Vaillant nomme cet aspect de la critique « biopoétique »). C’est ainsi que l’ensemble de l’étude est appuyée sur une reprise de la vie de Baudelaire et développe les correspondances que ces éléments biographiques font naître dans des poèmes longtemps conservés avant leur publication finale dans le recueil des Fleurs du Mal. Ces correspondances relève en partie d’une catharsis, dans la mesure où Alain Vaillant nous montre que ce que Baudelaire exècre le plus se trouve présent dans ses vers, par le moyen du retournement et de l’ambiguïté des significations. En effet, la lecture du Baudelaire, poète comique pourrait se comprendre comme une minutieuse analyse d’un homme qui, par le très grand art des mots et des vers qui l’habitait, est parvenu à déconstruire les frustrations d’enfance et de jeunesse pour en exprimer leur quintessence artistique à force de travail et de méthode (deux mots d’ordre hérités de la fréquentation d’Edgar Poe). Et le génie d’un tel homme, qui le hisse bien au-dessus des plates écritures cathartiques, est d’avoir eu la conscience très vive du déchirement intérieur de son être (et de tout être) entre avilissement du corps et élévation de l’esprit. Alain Vaillant nous montre qu’à aucun moment Baudelaire ne croit en un absolu de l’esprit qui effacerait la présence du corps et qu’à aucun autre moment il ne croit le contraire. Il aurait, suivant les propos du critique, cherché par son art à reconnaître le faiblesse du corps, en l’exagérant (posture de caricature), pour l’insérer dans la magnificence d’un esprit créateur seul capable d’en exprimer la beauté supérieure par une capacité de composition lisible à tous les niveaux de l’œuvre. C’est dans cette exceptionnelle maîtrise de la composition que le comique de Baudelaire se trouve — composition par renversements de sens qui opère dans les poèmes et entre les poèmes (art de la concaténation). La « biopoétique » se révèle ainsi être un moyen idoine pour entrer dans les arcanes de la création et pour se donner toutes les chances de comprendre l’œuvre en elle-même, dégagée de nos propres vues littéraires ou de nos engagements idéologiques. Il y a dans l’essai d’Alain Vaillant comme un souffle de lecture littéraire et critique bienfaisant et salubre.