Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2007
Septembre 2007 (volume 8, numéro 4)
Jean de Guardia

Points de vue sur le théâtre

Bénédicte Louvat-Molozay, Le Théâtre, Paris, Flammarion, coll. « GF Corpus », 2007, 255 p.

1Il y a quelque chose d’un peu inquiétant dans toute anthologie. Parce qu’elle fait des choix qui deviendront ceux de ses lecteurs comme malgré eux, elle porte la responsabilité directe de l’élaboration de la doxa — d’autant plus lourde ici que la collection où paraît cette anthologie de textes sur le théâtre a une audience relativement large. Élaboration sans débat : parce que tout choix anthologique est par définition contestable, aucun n’est jamais vraiment contesté. Heureusement — et surtout sur un thème qui est l’objet de controverses chroniques (opposant en gros les « littéraires » aux partisans des « études théâtrales ») — Bénédicte Louvat-Molozay s’acquitte de sa tâche avec la compétence qui lui est coutumière, mais surtout avec beaucoup d’honnêteté intellectuelle.

2L’anthologie elle-même est composée de six parties : I. La théâtralité ; II. Mimèsis et illusion théâtrale ; III. Les genres du théâtre ; IV. Le langage dramatique ; V. Le texte et la scène. VI. Le théâtre et la cité. Cette composition volontairement traditionnelle permet d’aborder la plupart des grandes questions de théorie du théâtre, et l’anthologie répond ainsi très franchement au besoin des étudiants de premier ou de deuxième cycle, et notamment aux candidats au Capes, qui cherchent à acquérir une véritable culture générale sur la question en se confrontant aux textes théoriques originaux, et non aux sempiternels slogans.

3Il faut ici signaler d’emblée une réussite du livre, qui est d’éviter la redondance avec la fameuse anthologie dirigée par Jacques Scherer, intitulée Esthétique théâtrale, textes de Platon à Brecht (Paris, SEDES, 1982), réunissant elle aussi un grand nombre de textes théoriques sur le théâtre. Non seulement le choix de textes de Bénédicte Louvat est différent, mais de plus, les textes sont organisés par type de questionnement, et non chronologiquement, ce qui le rend plus pédagogique et plus conceptuel. De plus, les textes sont beaucoup plus longuement introduits. Par ailleurs, cette anthologie mêle textes de théâtre et métadiscours, ce qui n’est pas le cas de celle de Scherer. Bref, les deux anthologies sont complémentaires et non concurrentes.

4On trouvera dans cette anthologie, bien « coupés », référencés et nettement introduits, des passages déjà « anthologiques » de la Poétique d’Aristote sur la représentation, de Corneille sur la « comédie héroïque », de la préface de Cromwell sur le « miroir concentrique », de Brecht sur la distanciation, d’Artaud sur le théâtre extrême-oriental, etc. — tous textes destinés d’abord aux étudiants. Mais les spécialistes du théâtre y prendront aussi un grand intérêt. Sont en effet réunis ici des textes dont ils ont fréquemment besoin, mais surtout quelques belles pépites théoriques : textes mal mis en valeur jusqu’ici — comme un merveilleux passage de Marmontel sur le fonctionnement de l’illusion théâtrale (p. 101 sqq.), mis en regard avec le fameux passage de Racine et Shakespeare sur le même sujet (p. 108 sqq.) — ou textes difficiles à trouver — notamment deux courts passages passionnants de Vitez (p. 186 sqq.).

5À ces textes théoriques sont mêlés, selon le principe de la collection, des textes littéraires : certains sont classiques — la préface d’Andromaque sur le fonctionnement de la double énonciation, Macbeth pour une réflexion sur les genres — d’autres rares et frappants, comme le scenario de commedia dell’arte traduit pour l’occasion par un spécialiste du sujet, Claude Bourqui. En intégrant des textes de théâtre, cette anthologie — ce n’est pas le moindre de ses mérites — crée des rapprochements qui donnent à penser : Racine et Jarry dans la partie sur le langage dramatique, Shakespeare et Koltès dans la partie sur les genres, etc.

6Globalement, le parti-pris de la section anthologie semble extrêmement intéressant : elle inscrit dans une même continuité les textes classiques de la poétique dramatique et les textes fondateurs des théories modernes du théâtre : Craig, Brecht, Novarina, etc. Cette continuité semble aller de soi pour l’anthologiste, qui ne la commente guère. C’est sans doute la meilleure manière de liquider en silence l’éternelle querelle des études littéraires (le théâtre comme texte à « actualiser ») et des études théâtrales (le théâtre comme spectacle total) : élaborer un corpus théorique large et commun.

7Les rares critiques que l’on pourrait faire sur le choix des textes tiennent au fait que le livre s’inscrit dans une collection déjà très riche, et de grande qualité, qui aborde de manière systématique les grandes notions de la théorie littéraire. Quatre volumes déjà parus touchent le théâtre par un côté ou par un autre : La Mimésis, Le Tragique, Le Comique et La Fiction. Certains textes canoniques ne sont donc pas cités, et certaines notions peu abordées, pour l’avoir été ailleurs. C’est le cas de l’épineuse question de la catharsis, qui est rapidement abordée dans l’introduction mais pas dans l’anthologie elle-même qui renvoie aux développements de M. Escola dans le volume Le Tragique. Bref, la collection fonctionne en cohérence, mais cela oblige un peu à consulter tous les volumes, au bénéfice d’une sorte d’anthologie d’anthologies…

8La section anthologique du volume Le Théâtre est encadrée par plusieurs éléments qui l’architecturent et en orientent la lecture. D’abord, des introductions abondantes qui contextualisent chacun des textes, d’un point de vue historique et théorique tout à la fois. Ces introductions, toujours utiles, aident la lecture, mais créent surtout une cohérence réelle en tissant à chaque fois des liens étroits entre un texte donné, l’introduction générale qui problématise le tout et le lexique qui détaille les notions secondaires. Ensuite, une bibliographie maîtrisée, sélective et intéressante, chose rarissime comme on sait. Cette bibliographie ne contient que les références majeures dont les étudiants ont besoin, et elle est parfaitement en prise avec l’actualité de la recherche : les étudiants et les chercheurs ont ici un outil de premier ordre. Enfin, un lexique (le « Vade-mecum ») donne une série de définitions très nettes d’un ensemble canonique de notions. Sur ce point, l’anthologie remplit parfaitement sa fonction d’élaboration de la doxa.

9L’introduction générale est particulièrement remarquable, par sa qualité conceptuelle et sa clarté. Elle est en prise sur la modernité de la pratique théâtrale et de la théorie du théâtre, et se place symboliquement et d’emblée sous le haut parrainage de l’édition 2005 d’Avignon et des polémiques qui l’ont entourée (p. 13). Il s’agit d’un véritable questionnement contemporain, et l’auteur parvient fort bien à n’utiliser sa compétence en matière de théâtre classique — Bénédicte Louvat-Molozay est l’auteur de plusieurs essais et éditions de texte de théâtre classique — que lorsqu’elle est vraiment nécessaire pour éclairer le théâtre en général. Cette introduction aborde sans complexe et sans simplification les grandes questions de théorie du théâtre, en assumant la nécessité d’un discours net et pédagogique pour faire comprendre aux étudiants des questions complexes. Elle s’articule ainsi : I. Le lexique dont le discours sur le théâtre s’est doté ; II. La nature des relations entre le texte et la scène ; III. La mimésis ; IV. Le théâtre comme archigenre. V. L’utilité du théâtre. Ainsi, cette introduction noue les textes entre eux et les met en perspective. Son leitmotiv, qui sera l’axe directeur de l’anthologie elle-même, est l’idée barthésienne que la théâtralité est une « donnée de création » et non de réalisation : « La représentation ne fait au fond qu’actualiser un constituant essentiel et distinctif du texte de théâtre qui préexiste à tout passage à la scène » (p. 24). L’auteur met ainsi en valeur la place centrale de la conception barthésienne du théâtre dans la modernité critique. Cette introduction alterne explications très pédagogiques et passages plus complexes ou plus personnels. On y trouve par exemple un développement pointu sur les unités où réaffleure la spécialiste (p. 30), ou un rapprochement un brin provocateur entre Brecht et Corneille (p. 32-33). Par ailleurs, l’introduction elle-même a un côté anthologique. On y trouve en effet quelques brèves citations très éclairantes mais pas assez copieuses pour faire l’objet d’une section et d’une introduction : une magnifique citation de Sartre sur l’acteur dans L’Idiot de la famille (p. 23), un bref passage des Politiques d’Aristote sur la catharsis que les théoriciens du théâtre oublient bien souvent (p. 45), une série de références très difficiles à réunir sur le rapport entre tragédie et comédie (p. 35-36), etc.

10Bref, on ne saurait trop recommander aux étudiants, aux amateurs de théâtre et aux spécialistes la lecture de cette anthologie savamment mise en scène.