Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2007
Mai-Juin 2007 (volume 8, numéro 3)
Ivanne Rialland

Constater/contester. Régis Debray et le débrayage médiologique

Régis Debray et la médiologie, études réunies par Stéphane Spoiden, Amsterdam - New York, Rodopi, CRIN, n° 47, 2007.

1Née il y a une vingtaine d’années, la médiologie est aujourd’hui encore en quête de légitimité. Son nom, obscur de l’aveu même de son créateur, l’attire du côté des media studies et de l’info-com, obligeant Régis Debray à d’infinies mises au point. Médio- et non média-, la médiologie, partant d’un étonnement face au devenir-force des idées, se penche plus particulièrement, sous le patronage d’André Leroi-Gourhan, sur leurs vecteurs techniques : contre l’opposition idéaliste du sujet et de l’objet, Debray n’a de cesse de mettre en lumière leur co-création. Ces « interactions entre valeurs et vecteurs1 » sont, de façon privilégiée, projetées sur un axe temporel, faisant de la médiologie un intermédiaire entre « l’histoire des techniques et l’histoire culturelle2 ». L’étude de la médiation est en outre située à un niveau collectif, substituant à l’analyse des effets cognitifs des médias sur l’individu dans la lignée d’un Mc Luhan3 celle de l’efficacité symbolique d’une idée dans un milieu défini par ses institutions et son appareillage. La définition la plus ambitieuse et la plus séduisante de la médiologie l’apparie ainsi métaphoriquement à l’écologie, cette passerelle « entre le vivant et l’inerte4 » : si la médiologie est bien un mode de connaissance nouveau, sa caractéristique la plus intéressante réside peut-être dans cette approche holiste de l’histoire culturelle qui lie, de manière certes parfois invérifiable, le geste et la parole.

2Plutôt qu’une région de l’info-com, la médiologie pourrait apparaître alors comme une version française des cultural studies : le regard américain porté ici sur la médiologie est l’apport le plus stimulant du recueil. Il permet de cerner son originalité en remplaçant les tentatives de délimitation par une interrogation de sa position par rapport aux approches américaines des faits de médiation et de culture. Le titre choisi, Régis Debray et la médiologie, trouve là toute sa pertinence : c’est la personnalité et le parcours de Debray qui confèrent à la médiologie son atypie qui, nous semble-t-il, lui permet d’interroger sans illuminisme technophile ou technophobe les nouvelles technologies d’information et de communication qui forment l’autre pôle de l’ouvrage dirigé par Stéphane Spoiden.

3La première partie, comportant, selon la quatrième de couverture, « des essais explicatifs clairs et précis sur la théorie et la pratique médiologiques par des médiologues eux-mêmes », est globalement décevante. Le bilan proposé par Debray est la transcription d’une intervention datée de 20025 et ne prend donc pas en compte les développements les plus récents de la médiologie, notamment le remplacement des Cahiers de médiologie, dont les textes étaient placés intégralement en ligne sur le site www.mediologie.org, par la revue Médium dont seuls les sommaires apparaissent sur le site : le changement de titre et de vecteur ne peut que frapper le médiologue amateur. Plus ancien, l’entretien de Régis Debray avec Stéphane Spoiden concluant l’ouvrage6 est cependant bien plus éclairant pour le néophyte qui peut y trouver un résumé véritablement « clair et précis » de la genèse de la médiologie, de ses thèses principales et de ses points chauds, avec des pistes suggestives, tel le parallèle entre médiologie et écologie qui charrie avec lui un questionnement sur l’engagement, sur lequel nous reviendrons. À l’inverse, les trois articles de Régis Debray, Daniel Bougnoux (« La condition médiologique », p. 21-28) et Louise Merzeau (« Penser la médiation », p. 29-36) constituant la première partie proposent une vulgate médiologique, qui donne d’abord l’envie de renvoyer, comme Debray lui-même7, à son Introduction à la médiologie8, qui, bien que publiée dans une collection destinée aux premiers cycles universitaires, forme une synthèse dense où Debray propose des vues particulièrement intéressantes sur les nouvelles technologies. Cependant, la circulation des mêmes références (« Ceci tuera cela »), exemples (le marxisme, l’horloge), expressions ou stylèmes (opposition de préfixes : média/médio, inter/méta), tout en posant la question de la dépendance de la médiologie vis-à-vis de son créateur, peut témoigner d’un moment de cristallisation de la discipline, fondée sur un corpus de textes comprenant, outre les ouvrages de Debray, les Cahiers de médiologie. L’article de Louise Merzeau lance en outre des pistes originales, en liant la réflexion médiologique sur la transmission à une capacité d’anticipation : « La transmission suppose en effet une dynamique, qui est moins de l’ordre de la réception que de l’invention. » (p. 34). Louise Merzeau permet ainsi d’articuler les processus de stockages mémoriels à la réflexion récente sur la valeur cognitive de la fiction et conclut, à la suite de Régis Debray, sur un appel à une prise en charge politique des normes techniques qui déterminent en grande partie aujourd’hui « les conditions de possibilité d’un “espace public de la mémoire” » (p. 35).

4Cet appel est relayé, dans la deuxième partie de l’ouvrage intitulée « Médio/Sémio/Média », par l’article de Pierre Lévy : « Pour une langue de l’intelligence collective ». Spécialiste d’Internet et de l’enseignement à distance, Pierre Lévy livre ici les fondements du langage CIML qui doit permettre de réaliser le Web sémantique, où les informations ne seraient plus repérées par leur localisation matérielle (la situation physique des serveurs), mais par leur position dans un espace de signification dont il s’agissait dès lors d’établir la structure. À partir du trivium antique (rhétorique/dialectique/grammaire, transformé en conception/reproduction/croissance), croisé avec le triangle sémiotique (signifiant/signifié/référent, transformé en signe/être/chose), Pierre Lévy parvient à déterminer 540 zones sémantiques, représentées par des idéogrammes auxquels pourront être associés un nombre indéfini de mots-clés, adaptés à chaque langue et culture.  Ces zones sont combinées par des relations d’implication, produisant une grammaire des actes et des acteurs. Le Web sémantique reposerait alors sur une langue commune aux personnes et aux ordinateurs, qui permettrait de cartographier « l’intelligence collective » et donc d’intervenir consciemment sur celle-ci. Le caractère médiologique de la pensée de Pierre Lévy repose sur la prise en compte de l’influence d’un support technique sur la pensée humaine, considérée dans sa dimension collective — la noosphère ou « l’écologie des idées » (p. 47) — et le replacement des nouvelles technologies dans le temps long de l’évolution humaine9.

5Olivier Blondeau, dans « “Become the Media !” Du post-media au médiascape », interrogeant les nouveaux médias, fait également le détour par l’histoire, dans une étude globalement synchronique : il met en parallèle le malaise actuel de la presse face aux médias alternatifs avec celui des journalistes à la fin du xixe siècle face à l’émergence de la presse populaire, qui les aurait menés à la revendication de l’objectivité comme « fondement d’une légitimité professionnelle » (p. 64). Cette nouvelle confrontation reposerait « la question de l’existence d’un espace public populaire » (p. 65) et mettrait en cause le régime de vérité des médias traditionnels. Analysant les particularités des vidéos militantes telles que les manipulations d’images (found-footage) ainsi que la convocation des possibilités techniques offertes par le web — P2P, licences type creative commons — Olivier Blondeau montre comment des « dispositifs machiniques » permettent l’élaboration d’ « agencements collectifs de subjectivité » (p. 68). Plutôt qu’un système parallèle d’information, les médias alternatifs mettraient à la disposition de tous les éléments d’une identité collective et modulable à partir d’un répertoire d’images et de récits rendant possible une saisie du réel : l’objectivité placée à l’horizon du journalisme traditionnel cèderait la place à la recherche d’un « devenir commun » qui « réussisse à concilier à la fois la dimension individuelle ou minoritaire et la dimension collective » (p. 68)10.

6Dans cette deuxième partie, organisée autour des possibilités offertes par ce nouveau dispositif technique qu’est Internet, l’article qui l’ouvre, « Sémiotique et médiologie : frères de lait, plus que jamais » de Nathalie Roelens, est isolé. Revenant sur les relations entre sémiotique et médiologie, il fait écho au premier article de la troisième partie, « Régis Debray et la médiologie en Amérique », qui établit des liens entre la médiologie et les media studies. Alors que Régis Debray, dans son Introduction à la médiologie, multiplie encore les distinguos pour établir l’originalité de la discipline, ces parallèles plaident bien davantage en faveur de la consistance de la médiologie, apte à trouver sa place parmi, et non pas contre, des disciplines déjà instituées. L’article de Nathalie Roelens, déjà publié dans une version antérieure dans la rubrique « Tribune des internautes » du site mediologie.org, reste cependant d’un intérêt limité : opposant avec humour une analyse sémiologique des représentations de l’Annonciation au traitement médiologique du thème de l’incarnation et de la figure de l’ange, le propos ne quitte que vers sa fin cette dimension ludique pour évoquer, trop brièvement, l’évolution conjointe de la médiologie et de la sémiotique visuelle. Cet article a du moins l’avantage de montrer que la virulence de l’opposition de la médiologie à la sémiotique est due à des raisons tactiques, répondant à la domination, à un moment de l’histoire des sciences humaines, de la sémiotique et plus généralement des structuralismes issus de la linguistique saussurienne.

7La troisième partie, consacrée à la réception de l’œuvre de Debray et de la médiologie aux États-Unis, comporte elle aussi trois articles : Wayne Woodward, « Dialogue transatlantique : Harold Innis, James Carey et le projet médiologique »11 ; Stéphane Spoiden, « Les rendez-vous manqués : de la médiologie en Amérique » ; Jeffrey Mehlman, « Du tour néo-conservateur dans la pensée française : réflexion d’un ami américain »12. La lecture du premier article est rendue assez pénible par le choix du traducteur de laisser dans leur langue originale les citations d’auteurs anglo-saxons, pourtant très abondantes13. Faisant le point sur les thèses d’Innis, cité par Debray comme l’un des ancêtres de la médiologie, expliquant que la communication de James Carey est la transmission de Debray et réciproquement, Wayne Woodward pose les bases d’un dialogue entre media studies et médiologie, que les deux articles suivants vont pourtant montrer comme, sinon impossible, du moins improbable. Le portrait sensible que Jeffrey Mehlman propose de son ami Régis Debray est ainsi, dans le même temps, l’histoire d’un malentendu que l’Américain explore à partir d’une anecdote, la traduction d’un article de Debray destiné au Times : l’expression traduttore, traditore prend à cette occasion tout son sens. Il revient en parallèle, à partir des mémoires de Régis Debray, sur son parcours : celui-ci se confondrait avec un progressif et douloureux désenchantement, conduisant à un désengagement, un « débrayage », pour reprendre, à la suite de l’auteur, le mot de Régis Debray. Et c’est ainsi, selon Jeffrey Mehlman, qu’un révolutionnaire devient un réactionnaire de gauche. Et c’est ainsi, peut-on ajouter, que la médiologie manqua sa conquête de l’Amérique.

8En effet, parmi les arguments avancés par Stéphane Spoiden pour rendre compte de la méconnaissance américaine de l’œuvre médiologique de Debray, deux attirent particulièrement l’attention : le débrayage debrayen et la place des institutions dans la médiologie. La médiologie, apparentée aux cultural studies, aurait pu à première vue trouver un terrain d’implantation favorable aux États-Unis où son interdisciplinarité aurait été un atout. Cependant, les rapports complexes de Régis Debray avec les États-Unis ainsi que l’occupation du champ à la fois par les media studies et les cultural studies rendaient sa pénétration difficile. Conjuguant un fond philosophique et un goût du temps long avec une valorisation des techniques, la médiologie serait à la fois trop française et pas assez exotique pour s’implanter14. La dimension fortement historique de la médiologie, articulée avec le désengagement de Debray, donne à la médiologie des accents nostalgiques tout à fait opposés à l’activisme des media studies, concentrées sur une étude du présent. En même temps, la mise en avant du rôle des institutions — État, école — fait plus qu’opposer la transmission — culturelle — à la communication — personnelle ou commerciale — mais place au cœur du processus de transmission le citoyen plutôt que le consommateur, soit un sujet actif membre d’une communauté historique, récepteur mais aussi créateur de mémoire et de sens.

9Les nouvelles technologies paraissent ainsi paradoxalement proposer au médiologue un domaine d’étude particulièrement fructueux. Ni technophile ni technophobe, il serait à même d’apprécier, au regard de l’histoire des techniques, les modifications qu’elles peuvent apporter à nos représentations du monde, sans tomber dans un déterminisme simpliste. La conclusion des articles de Daniel Bougnoux et de Louise Merzeau offrent deux versions de ce regard médiologique sur la mutation numérique. Daniel Bougnoux appelle à se garder d’évaluer « Internet avec les valeurs du livre » (p. 28), la mise en lumière du rôle joué par les artefacts techniques dans la culture devant au contraire garder de la nostalgie. Ce rôle culturel de la technique conduit justement Louise Merzeau à appeler une politique des dispositifs techniques. Le terme de dispositif, récurrent sous la plume de Louise Merzeau et plus généralement dans les études des médias, paraît pouvoir trouver dans ce cadre une définition plus proprement médiologique, que nous empruntons à Giorgio Agamben15, mais pour en tirer des conséquences toutes différentes.

10Dans un ouvrage récent, Giorgio Agamben s’interroge sur la place stratégique occupée par le terme dans l’œuvre de Foucault et finit par le définir comme « un ensemble de praxis, de savoirs, de mesures, d’institutions dont le but est de gérer, de contrôler et d’orienter — en un sens qui se veut utile — les comportements, les gestes et les pensées des hommes. » (p. 28) Quittant l’œuvre de Foucault, il élargit encore la définition : « j’appelle dispositif tout ce qui a, d’une manière ou d’une autre, la capacité de capturer, d’orienter, de déterminer, d’intercepter, de modeler, de contrôler et d’assurer les gestes, les conduites, les opinions et les discours des êtres vivants » (p. 31). Il réduit alors le réel à deux classes : les êtres vivants et les dispositifs. Entre elles se tiennent les sujets : « J’appelle sujet ce qui résulte de la relation, et pour ainsi dire, du corps à corps entre les vivants et les dispositifs. » Si le capitalisme dans sa phase extrême se caractérise par une prolifération des dispositifs, en même temps ceux-ci, selon Giorgio Agamben, ne s’accompagneraient plus de processus de subjectivation, mais de désubjectivation. Dans ce sens, le téléphone portable serait plus violent que le dispositif de la  prison qui produisait au moins un sujet et un milieu délinquants. Médiologique, ce raisonnement l’est dans la mesure où Giorgio Agamben dénonce la vanité des discours sur le possible « bon usage » de la technique, chaque dispositif apportant avec soi son processus de subjectivation propre. Cependant, en élargissant la définition du dispositif, Giorgio Agamben tend à le confondre avec un support technique — le téléphone portable, Internet — dont l’action s’exercerait fatalement sur chaque être pris isolément. La comparaison entre le téléphone portable et la prison révèle en réalité une incommensurabilité : ce n’est pas la prison qui crée le sujet délinquant, mais le dispositif carcéral en tant qu’il crée un milieu, voire une communauté. Conserver la définition par Foucault du dispositif, où celui-ci apparaît comme un complexe technico-culturo-institutionnel, invite à considérer les nouvelles technologies comme des éléments de dispositifs plus larges, potentiellement multiples et concurrents. On pourrait notamment faire l’hypothèse de trois dispositifs en concurrence mettant en jeu les nouvelles technologies : un dispositif commercial où de grandes entreprises, détentrices de brevets, fixant les normes techniques, tenteraient de capter et de contrôler un internaute-consommateur — ici serait à l’œuvre un processus de désubjectivation — un dispositif institutionnel et étatique où il s’agirait, en France par exemple, de mettre ces technologies au service des valeurs de la République (développement de l’esprit critique, accès à la culture, création d’un sujet-citoyen autonome), et enfin un dispositif mettant en jeu des communautés transnationales et contestataires cherchant à inventer un nouveau processus de subjectivation16. En invitant à prendre en compte les techniques, mais sans les séparer ni de la société qui leur a donné jour ni de l’histoire des interactions entre l’homme et les artefacts, la médiologie ouvre ainsi la voie d’une réflexion engagée mais dépassionnée sur la révolution technologique.