Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2007
Mai-Juin 2007 (volume 8, numéro 3)
Jacques-Louis Lantoine

Une résistance est-elle possible?

Yoshiyuki Sato, Pouvoir et résistance, Foucault, Deleuze, Derrida, Althusser, éd. L’Harmattan, coll. Ouverture philosophique, 2007.

1L’ouvrage Pouvoir et résistance de Yoshiyuki Sato est issu d’une thèse de philosophie intitulée Le structuralisme et le problème de la résistance. Il faut saluer l’auteur pour sa capacité à poser clairement les problèmes, pour l’argumentation très dense et convaincante, ainsi que pour sa lecture éclairante et stimulante des principaux auteurs de son corpus, à savoir : Freud, Lacan, Foucault, Deleuze et Guattari, Derrida, et enfin Althusser.

2Le problème qui guide tout son travail est relativement simple : souhaitant conserver les acquis de ce qu’il est convenu d’appeler la « pensée structuraliste » et ses apports à la théorie politique, et refusant tout retour à une philosophie du sujet souverain, maître et auteur de sa vie, Sato explore au sein même de la théorie structuraliste la possibilité de dégager un « post-structuralisme » autorisant théoriquement une résistance au pouvoir établi. Le structuralisme, qui a, notamment par le biais de Lacan, affecté les philosophes Foucault, Deleuze, Derrida et Althusser, interdit, s’il est appliqué tel quel à la théorie politiquei, de penser toute forme de résistance en ce que le sujet, effet constitué par l’intériorisation-introjection du pouvoir, serait tout entier déterminé par celui-ci. Sato repère alors dans l’œuvre de ces auteurs une tentative de récupérer les concepts forgés par la psychanalyse, tout en les critiquant de l’intérieur, afin de dégager les conditions de possibilité de résister aux formations de pouvoir.  Si le pouvoir as-sujet-tit (produit le sujet en l’assujettissant), un sujet résistant est-il possible ? Bref, il s’agit de trouver une troisième voie, entre un déterminisme structural et le postulat d’un sujet doué de libre arbitre, « empire dans un empire »ii. Sato va explorer cette voie en compagnie de Foucault et Deleuze, réunis sous la notion de devenir de la « modalité subjective », puis de Derrida et Althusser, associés dans une pensée de la rupture ou de la contingence, devenir de la structure. Tous les quatre tentent, à leur manière, de penser le sujet à la manière structuraliste, notamment lacanienne, tout en échappant à ce qu’Althusser nommait la « philosophie du destin » de Lacan. Comment un sujet ex/dé-centré peut-il échapper à un pouvoir qu’il le constitue tout entier ?

3Cette question, Sato commence à l’adresser à Foucault qui, dans Les mots et les choses, s’en prend à l’anthropologie kantienne et à l’idée d’un sujet transcendantal non déterminé par un dehors, pour ensuite, dans Surveiller et punir et La volonté de savoir, mettre en évidence la constitution de ce sujet par un champ de rapports de force. Sato remarque que la référence à une résistance possible dans La volonté de savoir reste incompréhensible si l’on se réfère à Surveiller et punir. Ceci tient à la proximité entre la théorie foucaldienne du pouvoir et la topique freudienne, par le biais du concept d’introjection ou intériorisation des forces extérieures ; le sujet, effet, est entièrement passif et constitué par l’intériorisation de l’objet (le pouvoir) ; un moi empirique est surveillé par un sur-moi transcendantal, pouvoir intériorisé. L’aporie de la première philosophie du pouvoir de Foucault conduit Sato à examiner l’œuvre de Deleuze et Guattari, notamment L’Anti-œdipe, qui se situe dans une problématique économique et non pas topique, dégageant la possibilité d’une activité du sujet. C’est alors que l’auteur de Pouvoir et résistance note que la philosophie post-structuraliste des auteurs étudiés est toute entière traversée par une critique de la psychanalyse sur laquelle elle s’appuie (il parlera, à la fin, d’une « auto-hétéro-affection » de la philosophie par la médiation de la psychanalyse).

4Deleuze et Guattari échappent à l’aporie foucaldienne en ce qu’ils rejettent la topique freudo-foucaldienne d’un doublet empirico-transcendantal moi/sur-moi, sujet assujetti par un objet intériorisé assujettissant. Ce n’est alors pas tant à Freud qu’ils s’opposent, qu’à Lacan, emblème précisément du structuralisme. Pour ce psychanalyste, le sujet est un produit passif structuré par un centre, le manque, le Signifiant, ou Phallus, qui transcende toute la chaîne signifiante et oriente tous les flux de désir. Appliquer tel quel ce modèle théorique, comme le fait Zizek, à la théorie politique, rend impossible une activité de résistance. Si Deleuze et Guattari conservent et réélaborent l’idée d’un sujet-effet, sujet assujetti, « reste » ou « résidu », celui-ci n’est pas l’effet d’un élément transcendant privilégié (manque, phallus, pouvoir) mais d’une multiplicité en devenir ; si bien que le sujet lui-même est en devenir, pris dans un « devenir-autre ». L’activité productive du désir sera en revanche réprimée par les formations de pouvoir, dont le refoulement familial opéré par la psychanalyse est un moyen d’intérioriser cette répression. Ainsi, le sujet topique, clivé en sujet transcendantal et sujet empirique, qu’on retrouve chez Freud, Lacan, et Foucault, est l’effet non pas tant d’une production ou d’une constitution, que d’un refoulement/répression visant à contenir dans certaines limites le décodage sans limites intrinsèques du capitalisme. Faire fuir le capitalisme par tous les bords, résister au pouvoir établi, ce sera donc s’inscrire dans un devenir-autre, se décentrer au profit d’une activité impersonnelle jusqu’alors refoulée. Où l’on voit que c’est à partir de la psychanalyse et de ses apports que Deleuze et Guattari résistent à la psychanalyse comme agent de pouvoir, en refusant la primauté d’un centre, d’un moi transcendantal produit par une instance transcendante, qui rendrait toute résistance impossible.

5C’est alors que Sato revient à Foucault et aux ouvrages qui suivent La volonté de savoir, que sont L’usage des plaisirs et Le souci de soi. Selon lui, Foucault tenterait par une réflexion sur l’éthique, de dépasser l’aporie de Surveiller et punir, en dégageant les conditions de possibilité d’une résistance, qui passerait par l’invention de « nouvelles possibilités de vie », pour reprendre une expression nietzschéenne. L’éthique, par opposition à la morale, serait précisément la recherche d’une « subjectivation comme désassujettissement » qui consisterait en une nouvelle pratique des plaisirs et du corps, projet annoncé d’ailleurs dans La volonté de savoir. Cette singularisation du soi, contre la normalisation du sujet assujetti, nécessite la figure du philosophe. Ainsi, la possibilité d’une résistance au pouvoir politique passe par une éthique, un « souci de soi », mais repose cependant, note Sato, sur la philosophie antérieure de Foucault, qui a montré la rareté de l’a priori, l’historicité du transcendantal qui nous déterminait. Repérer la contingence des systèmes de pouvoir qui nous traversent et nous constituent, permet une résistance et un « devenir-soi », qui fait écho au « devenir-autre » de Deleuze et Guattari. Ainsi Foucault dépasse-t-il l’aporie.

6Le sujet décentré, absolument passif dans une théorie structuraliste du pouvoir calquée sur la théorie lacanienne du sujetiii, se voit alors doté d’une capacité théorique de résistance aux pouvoirs établis, résistance qui, note Sato, passe non par une révolution, mais une pratique constante de la critique et de la transformation de soi. Ceci distingue radicalement Foucault d’Althusser, qui cherche à penser le devenir des structures elles-mêmes, non le devenir immanent du sujet au sein de ces structures.

7Avec Althusser, Sato rencontre une autre modalité de sa problématique, qui consiste à penser la possibilité pour une structure de s’altérer et de devenir, malgré la reconduction par le sujet lui-même de la formation sociale. C’est alors qu’Althusser, à l’instar de Derrida mais différemment, introduira peu à peu dans son œuvre le concept de contingence, ce qui équivaudra à altérer pour les deux auteurs le système lacanien, qui, lui, exclut toute contingence.

8Sato commence sa deuxième partie par l’étude de Derrida et de son rapport à Lacan. Celui-ci, on l’a dit, rapporte tous les désirs au seul signifiant du manque, et explique ainsi notamment la compulsion de répétition. Le désir, chez Lacan, tourne essentiellement en rond, puisqu’il provient du manque, et retourne au manque : « une lettre arrive toujours à destination », selon le Séminaire sur « la lettre volée ». Derrida oppose à cette unité de la lettre-signifiant qui assure la circularité du désir l’idée d’une dissémination de la lettre « qui n’arrive pas toujours à destination », du fait de la résistance qui est différance, en tant qu’elle consiste à différer l’investissement dangereux. La chaîne devient multiple, disséminée, et Derrida exclut le manque comme centre organisateur. C’est ainsi qu’il pense la contingence qui altère la structure et diffère la destination, la mort. Sato, par le biais d’une confrontation, certes remarquable mais pour le moins complexe, entre Freud et Derrida sur la pulsion de mort, dégage alors la déconstruction qu’opère Derrida de la psychanalyse, en introduisant l’élément de la contingence. Derrida pense en effet à partir de Freud un « au-delà de l’au-delà du principe de plaisir », un « au-delà de la pulsion de mort » qu’est la compulsion de répétition, manifestation d’une pulsion de mort non mortifère, qui possède la même forme que ce à quoi elle résiste, mais résiste « sans cruauté ». C’est ainsi que la résistance est pensée comme non-résistance, à l’image de la passivité, non-passive en ce qu’elle résiste, de Bartelby ; le don qui résiste à l’échange capitaliste, l’hospitalité qui résiste à la cruauté de l’ordre souverain (intégration conditionnelle), le pardon, toutes figures qui font évènement, rupture, surgissement de l’impossible, de la contingence, et perturbent, résistent à l’ordre souverain, en ne résistant pas. L’inconditionnalité de ces pratiques les oppose à la conditionnalité des pratiques liées par la maîtrise souveraine de l’Etat. Cette inconditionnalité n’est pensable qu’une fois écartée la théorie lacanienne d’une liaison univoque et unitaire des pulsions par un signifiant transcendant(al), qui interdisait la transformation (du sujet ou de la structure sociale) par l’intervention d’une altérité imprévisible.

9Derrida, par une altération du schème psychanalytique, peut donc penser l’altération de la cruauté de l’Etat et la résistance à toute reproduction de l’ordre, par le surgissement de la contingence. Ayant mis ceci en évidence, Sato peut rapprocher ce philosophe d’Althusser, qui pense lui aussi à partir des concepts psychanalytiques et de leur transformation (qui va consister cette fois en une matérialisation de la théorie lacanienne) le devenir des structures. Comme Derrida, son rapport à Lacan peut se résumer par l’idée selon laquelle « une lettre peut ne pas arriver à destination ».  C’est dire qu’une structure, en l’occurrence sociale, peut s’altérer sous l’effet de la contingence, chose inconcevable si l’on applique sans critique le structuralisme lacanien à la théorie politique (ce que fait Zizek). Si chez Lacan, le sujet est produit comme effet du signifiant, chez Althusser, le sujet est effet du discours qui incarne matériellement l’idéologie dominante, et qui assure l’assujettissement du sujet par le biais de l’inconscient. C’est cette matérialisation-altération de la théorie psychanalytique qui va permettre à Althusser, selon Sato, d’introduire la possibilité d’une résistance. C’est que le transfert, expliqué non plus par un désir de l’Autre transcendant chez le sujet, mais par la pratique, ne peut s’opérer qu’en se réalisant dans des appareils idéologiques d’Etat multiples ; cette matérialité du discours et cette multiplicité des interpellations rend la résistance possible, en ce que des contradictions peuvent faire dévier l’intériorisation par le sujet du pouvoir ; la « suturation » du sujet par  l’idéologie n’est alors pas totale, et laisse un champ libre pour une altération de la structure, pour une résistance. Le champ immanent des forces en présence n’exclut pas la contingence, « une lettre n’arrive pas toujours à destination. » C’est ainsi que, selon l’expression d’Althusser relevée par Sato, la « philosophie du destin » de Lacan se voit altérée par l’élément de la contingence, et ce par le refus de l’Un transcendant qui suturerait complètement le sujet. Nous pourrions ajouter que c’est par un recours à la notion de multiplicité, de champ de forces, comme Deleuze/Guattari, qu’Althusser peut, tout en puisant son appareil théorique dans la psychanalyse, l’altérer et accéder à un « post-structuralisme. » Ici, la multiplicité permet de penser le surgissement, l’évènement, en décalage avec la loi nécessaire (on a là un refus de la vulgate marxiste d’un déterminisme économique unilatéral).

10Ainsi Sato, par l’étude attentive des théories du pouvoir de Foucault, Deleuze/Guattari, Derrida, et Althusser, peut dégager le structuralisme de ses impasses par le concept de résistance, résistance qui, chez Deleuze et Foucault, consiste en un devenir (soi ou autre) subjectif ; et qui, chez Althusser et Derrida, consiste en un devenir de la structure sociale. Ce qui réunit ces quatre auteurs, c’est une résistance à (mais nourrie de) la psychanalyse lacanienne ; si bien que Sato parle d’un processus d’« auto-hétéro-affection de la philosophie par l’intermédiaire de la psychanalyse. » L’auteur semble cependant accorder, à la fin de son ouvrage, un privilège à Foucault et Althusser, ou du moins encourage à poursuivre leurs travaux, dans la constitution d’une « philosophie de l’actualité » encore à venir.

11On peut néanmoins regretter, à la lecture de cet ouvrage intitulé Pouvoir et résistance, que les concepts mêmes de pouvoir et de résistance ne soient pas précisés. S’il est clair que la résistance chez Derrida et chez Althusser par exemple n’a pas la même forme ni le même contenu, et que le pouvoir auquel elles répondent n’est pas de même nature, il peut sembler dommage de ne pas voir ces concepts mieux définis. Si bien que, malgré la finesse des analyses, la cohérence du propos et la pertinence du problème, qui font de cet ouvrage un texte de première importance pour la recherche, on ne peut s’empêcher de regretter l’abstraction de la solution, due notamment au fait que Sato s’attache essentiellement à dégager les conditions de possibilité de la résistance, non ses conditions d’existence.