Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2007
Mai-Juin 2007 (volume 8, numéro 3)
Guillaume Pinson

Enfin une grande étude sociale et culturelle sur la mondanité

Antoine Lilti, Le Monde des salons. Sociabilité et mondanité à Paris au XVIIIe siècle, Paris, Fayard, 2005, 568p. ISBN 2-213-62292-2.

1Le livre d’Antoine Lilti fera date dans le champ de recherche des sociabilités, ouvert il y a bientôt quarante ans par les travaux pionniers de Maurice Agulhon. Les quelques imperfections techniques de l’ouvrage (coquilles relativement fréquentes, ou encore un problème dans la numérotation des notes du chapitre 2) sont rapidement oubliées grâce à la richesse de son contenu et le défi intellectuel qu’il entend relever. En convoquant de façon tout à fait appropriée la notion de « formation sociale », que Norbert Élias avait façonnée dans son analyse de la société de cour, et en démontrant tout le potentiel heuristique qu’il y a de considérer la forme salon comme le centre d’un ensemble de pratiques et de représentations qui structurent la mondanité, Lilti présente son livre comme « une contribution à l’histoire de la mondanité » (p. 12) de la seconde moitié du xviiie siècle.

2L’ouvrage, qui est découpé en neuf chapitres regroupés en quatre parties, s’ouvre sur un chapitre liminaire (« L’invention du salon (xixe- xxe siècle) ») qui vise à montrer que la mondanité est un objet historique qui ne va pas de soi. L’historien qui s’attaque à la mondanité du xviiie siècle doit avoir conscience que cet objet d’étude s’accompagne de nombreuses références mémorielles, littéraires et imaginaires. En ce sens, le salon d’Ancien Régime est avant tout une construction contemporaine : mémorialistes, historiens, écrivains (qui n’a Proust en tête lorsqu’il s’agit de mondanité ?), critiques, tous ont contribué à la construction d’un mythe fortement enraciné dans l’imaginaire national français.

3Fort de cette synthèse critique de l’historiographie de la mondanité, Lilti part donc « À la recherche des salons » (chapitre 2), qu’il considère comme un ensemble de pratiques : l’espace domestique enracine la pratique dans un lieu, qui ne se confond pas avec la cour mais lui est fortement lié, tandis que la mondanité a son lexique et ses pratiques linguistiques. Au troisième chapitre (« Sociabilité et hospitalité »), Lilti fait de l’hospitalité une contrainte déterminante qui pèse sur l’hôte ou l’hôtesse : recevoir a un prix, suppose une disponibilité de temps, d’espace, et la gestion d’un capital social entretenu et protégé. « L’espace mondain » (chapitre 4) s’attaque à l’interdépendance des salons : chaque salon est unique, mais n’existe que dans la position qu’il occupe dans le « monde » – le terme prend alors ici sa juste valeur topographique. Le monde est bien un « espace social » (p. 148) fortement structuré et hiérarchisé. Dans cet espace, les hommes de lettres jouent un rôle essentiel, mais mesuré (chapitre 5, « Les hommes de lettres et la sociabilité mondaine »). Mécénat, reconnaissance, amitié, structurent les relations qu’ils entretiennent à la mondanité : les hommes de lettres participent à la logique de la distinction mondaine et s’emploient donc à produire des représentations liées à ces pratiques. Mais le salon est aussi l’espace du divertissement (chapitres 6 et 7, « Les plaisirs du salon » et « Jeux de mots : littérature et sociabilité mondaine ») : céder aux plaisirs de la gastronomie, boire le thé, jouer aux cartes, assister au théâtre de société, à une lecture, converser, écrire des lettres qui prolongent l’échange social, telles sont quelques-unes des activités qui permettent aux mondains d’échapper à l’ennui. Enfin, pour prouver que l’espace domestique du salon n’est pas un calque de l’espace public, Lilti s’est employé à fonder une « politique de la mondanité » (chapitre 8, « Jugement de société et opinion mondaine » et chapitre 9, « la politique au salon »), reposant sur la circulation de la nouvelle, des rumeurs et des opinions à travers les réseaux mondains. La mondanité des ambassadeurs et des hommes politiques prouve que le salon est un espace intermédiaire entre la cour et les élites, qui a ses propres enjeux sociopolitiques.

4Ce résumé, beaucoup trop bref pour rendre compte de toutes les facettes de la mondanité explorées par Lilti, peut au moins permettre de saisir l’ampleur de l’ouvrage. Lilti entend très clairement se démarquer de certaines analyses qui font autorité en la matière : la conversation, à laquelle on a tendance à restreindre la pratique de la mondanité, les analyses du champ littéraire, qui postulent le caractère littéraire des salons, et les théories de l’espace public. Même si, dans bien des passages de son ouvrage, Lilti a tendance à marteler plus qu’à réellement prouver ce qui oppose ces diverses approches à la sienne, qui gagneraient sans doute à être associées plus que confrontées, il n’y a pas de doute que face à des points de vue critiques aussi prégnants et institutionnellement légitimes que ceux-là, l’ouvrage de Lilti apparaît comme une réponse complémentaire de l’histoire sociale et culturelle. Mais là où Lilti est le plus convaincant, c’est dans l’aspect fondamental de son ouvrage, et notamment dans son retour à la pensée de Norbert Élias. Le sociologue allemand est dans le texte de Lilti un interlocuteur stimulant, source d’inspiration à la formulation d’hypothèses originales. En s’attaquant à la mondanité, Lilti devait bien entendu prendre position sur la relation des salons et de la cour. Or, Lilti démontre tout au long de son travail que les deux formations sociales sont toujours étroitement liées au xviiie siècle tout en se distinguant l’une de l’autre, mais aussi que cette perspective ne s’oppose pas à la pensée éliasienne, contrairement à la lecture commune que l’on fait généralement de l’auteur de la Société de cour. Pour reprendre un maître mot de la sociologie d’Élias, la relation cour-salon relève plutôt de l’interdépendance : la mondanité est une formation sociale relativement autonome, mais dont l’horizon culturel et politique est la cour.

5On comprend mieux dès lors que les salons de la seconde moitié du siècle des Lumières marquent une étape décisive de la mondanité : si les salons existent notamment par cette position intermédiaire qu’ils occupent entre certaines élites urbaines et le pouvoir centralisé, c’est dire qu’ils allaient connaître de radicales transformations après la période révolutionnaire et la modification brutale des équilibres sociaux. Lilti donne à penser, en certains passages fort inspirants, que la mondanité, fondée sur la connivence sociale et la réputation, allait se modifier profondément dans la culture de masse du xixe siècle, culture fondée quant à elle sur la célébrité, l’individualisme et le triomphe de l’imprimé. Cahotante tout au long de ce nouveau siècle, quoique s’adaptant à des régimes politiques encore fortement centralisateurs, la mondanité brille de ses derniers feux au début du xxe siècle et disparaît, lors de l’instauration définitive de la République, pour se figer en mythe national et littéraire.