Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2007
Mai-Juin 2007 (volume 8, numéro 3)
Catherine d’ Humières

Écrire sur l’eau

In aqua scribis. Le thème de l’eau dans la littérature, Études réunies et préfacées par Michal Piotr Mrozowicki, Wydawnictwo, Uniwersytetu Gdanskigo, Gdansk, 2005.

1L’expression latine In aqua scribis se réfère à l’inanité de l’action, écriture ou autre, de l’interlocuteur auquel on s’adresse. Mais ce n’est pas dans cette acception qu’il faut comprendre le titre de cet ouvrage: il ne s’agit pas de l’eau comme support, mais de l’eau comme sujet de travail ou de création, et plus particulièrement de l’eau lorsqu’elle est mise en scène par l’écriture. En effet, de nombreux écrivains ont choisi d’utiliser dans leur œuvre, de façon plus ou moins manifeste, des références aquatiques positives ou négatives selon la fonction qu’ils voulaient leur donner. Le livre présenté ici réunit cinquante-trois articles qui étudient les relations entre l’eau et la littérature de langue française, fruit d’un colloque international qui s’est tenu à Gdansk. Il est donc logique qu’une bonne trentaine des auteurs soient des universitaires polonais; parmi les autres la France est la plus représentée, mais il y a également quelques chercheurs issus d’autres universités européennes (Allemagne, Espagne, Pays-Bas, Roumanie et Suède) et de plus loin encore (États-Unis et Turquie). Ce livre est un bel ouvrage d’un point de vue visuel : papier d’une belle couleur écrue, couverture d’un bleu profond, titre encadré d’une jolie gravure. On regrettera toutefois qu’il n’y ait pas eu de véritable relecture-correction car les approximations syntaxiques et orthographiques ainsi que des choix lexicaux très discutables rendent laborieuse la lecture de certains articles et difficile l’appréciation de la qualité de leur analyse littéraire.

2Comme le dit Michal Piotr Mrozowicki, dans sa préface, “le titre In aqua scribis invite aussi à la réflexion sur les rapports de l’eau, élément liquide, et de l’écriture elle-même. Il invite à « mêler l’encre à l’eau », pour reprendre la belle expression de Danièle Chauvin. En effet, il semble bien qu’il existe ou que l’on puisse établir un lien étroit entre ces deux liquides « nourriciers ». C’est pourquoi l’ensemble des articles se penche sur la symbolique de l’eau telle qu’elle apparaît dans de nombreuses ouvres littéraires, quelle que soit la forme sous laquelle elle se présente : source, puits ou fontaine, ruisseau, rivière ou fleuve, lac, étang ou marécage, mer ou océan, glace, pluie ou brouillard, et même larmes ! Car depuis l’Antiquité, l’élément liquide a toujours fasciné les écrivains, et c’est l’écho de cette fascination que l’on retrouve dans les textes littéraires étudiés ici.

3Cet ouvrage au fil de l’eau suit le fil du temps car il est organisé selon un parcours chronologique qui commence à la création du monde puisque Lucienne Bozzetto-Ditto propose une approche des eaux dans la Bible, mais qui s’accélère ensuite singulièrement puisqu’il s’agit essentiellement d’explorer la littérature française : Anna Kukulka-Wojtasik envisage la symbolique de l’eau chez Chrétien de Troyes, Véronique Duché-Gavet étudie la fonction de l’eau dans le roman à la Renaissance à travers la traduction d’Amadis de Gaule, et on arrive ensuite rapidement au xviiie siècle avec un article de Catriona Seth sur Bernardin de Saint-Pierre. Une dizaine d’articles porte ensuite sur le xixe siècle et mettent en valeur les images aquatiques, empreintes d’une bivalence de vie et de mort selon qu’elles sont vives et limpides, ou lentes, noires et troubles, dans les romans de Nerval, Michelet, Zola, Mirbeau et Rachilde, ainsi que dans la poésie de Rimbaud et Rodenbach.

4Mais ce sont les œuvres contemporaines sous toutes leurs formes qui se taillent la part du lion puisque une bonne trentaine d’articles leur sont consacrés. En ce qui concerne la poésie, la mer tient une place importante dans l’œuvre de Cendrars, de Saint-John Perse et de Supervielle, et elle s’allie à la rivière ou au fleuve chez Reverdy, Eluard et Ponge. Signalons l’originalité de l’article de Danièle Chauvin qui propose un parcours poétique sur la pluie et de celui de Magdalena Sawiczewska-Lorkowska qui étudie le thème de l’eau dans le très récent haïku français. L’importance de l’eau dans l’œuvre de Claudel est l’objet de quatre articles qui l’envisage de façon fort différente : Pierre Gille s’attache à l’œuvre poétique de l’auteur alors que Rajmunda Plata et Halina Sawecka ont choisi d’étudier son théâtre et que Thi Hoai Huong Nguyen propose une analyse comparative originale de sa poésie et de celle du poète chinois Li Po.

5Le théâtre contemporain est, lui aussi, bien représenté, d’abord par un article de Ryszard Siwek sur l’univers de Pelléas et Mélisande de Maeterlinck, à l’aube du xxe siècle, puis par quatre autres textes étudiant l’image de l’eau dans le théâtre plus récent : Claudel, bien sûr, nous l’avons vu, et également Giraudoux, Anouilh, Schehadé, et enfin Beckett et Lenormand dont Tomasz Kaczmarek étudie deux pièces qui lui permettent d’envisager le rôle de l’eau dans la nouvelle conception du personnage dramatique.

6La symbolique de l’eau et sa fonction onirique sont également bien présentes dans le roman, depuis Pierre Loti jusqu’aux auteurs qui font le lien avec le xxie siècle : Ben Jelloun, Darrieussecq, Le Clézio, Makine, Poulin et Tournier, en passant, bien entendu, par Alain-Fournier, Rolland, Giono, Camus, Butor, Duras et Robbe-Grillet. L’ensemble des articles offre d’ailleurs un hommage appuyé à L’eau et les rêves de G. Bachelard et aux Structures anthropologiques de l’imaginaire de G. Durand.

7Au milieu de toute cette littérature française, il faut saluer l’audace d’Agnieszka Klosinska-Nachin dont l’article sur Unamuno permet de transcender les frontières de la francophonie et de justifier, en partie seulement, le sous-titre de cet ouvrage. Elle insiste sur le fait qu’Unamuno s’inscrit bien dans la continuité littéraire espagnole qui lie l’image de l’eau à la vie de l’esprit, et souligne l’originalité du point de vue profondément pessimiste de l’auteur par rapport à la poésie mystique entièrement tournée vers le renouveau spirituel.

8De l’eau lustrale de la purification aux eaux noires de la mort, l’eau est polymorphe et polyvalente, chargée de toute une symbolique collective et individuelle. Par sa nature mouvante et changeante, souvent imprévisible, elle apparaît bien comme l’image du temps, impossible à appréhender dans sa totalité. En tension entre un amont mémoriel et un aval énigmatique, l’eau s’écoule de façon irrégulière comme la vie. Comment s’étonner alors qu’elle puisse participer à la construction et à la déconstruction d’une trame narrative : écrire, en fin de compte, n’est-ce pas aussi « se jeter à l’eau » ? Comme le dit Zbigniew Naliwajek dans son article sur Alain-Fournier, « la présence et la représentation de l’eau […] permet de comprendre l’importance et la spécificité de la question principale que se posait l’écrivain : "Comment dire cela ?" Énoncer pour donner du sens ».