Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2007
Mai-Juin 2007 (volume 8, numéro 3)
Natacha Levet

Entre jeu sur les limites et enfermement générique : les marges du roman policier selon Steeman.

Arnaud HUFTIER, Stanislas-André Steeman. Aux limites de la fiction policière, Les Belles Lettres, Encrage, 2006.

1Dans son essai intitulé Stanislas-André Steeman. Aux limites de la fiction policière, Arnaud Huftier s’attache à analyser l’ensemble de l’œuvre de l’un des piliers du roman d’énigme, en dépassant cette représentation réductrice. Il fonde son analyse sur un double constat : Steeman a jusqu’alors été peu étudié, et les analyses menées gomment généralement la complexité d’une œuvre qui ne se réduit pas au roman policier, et qui par ailleurs est moins asservie qu’il n’y paraît aux règles du genre. Le mérite de cette étude est de balayer l’ensemble du parcours d’écrivain de Steeman, et d’interroger son œuvre dans une perspective générique. Ainsi, dans cette production foisonnante et complexe, Arnaud Huftier dégage un principe fondateur, éclairant l’ensemble des romans publiés : la transgression des cadres génériques, le dépassement des limites imposées.

2Un parcours d’écrivain : une dynamique de fuite.

3L’analyse du parcours d’écrivain de Steeman, menée dans la première partie éclaire en le contextualisant le rapport de l’auteur au genre. Elle permet en effet de saisir Steeman dans les différentes limites qu’il a rencontrées : celle d’un territoire, la Belgique, celle des genres, en particulier le récit d’énigme, les deux posant la question de la conquête de la légitimité littéraire. La participation de Steeman à l’aventure belge de la Revue Sincère montre un auteur désireux de faire carrière dans la littérature légitime, par des nouvelles réalistes, des poèmes. C’est par le pastiche qu’il aborde le roman policier, grâce à la publication en Belgique, en collaboration avec Sintair, du Mystère du zoo d’Anvers, en 1926-1927. D’emblée, par conséquent, il aborde le genre par ses contraintes, en assume les codes tout en les mettant à distance. C’est cet exercice littéraire sur une forme codifiée, le récit d’énigme, qui lui permet de traverser les frontières, puisque le roman est rapidement republié par Albert Pigasse dans sa nouvelle collection, Le Masque. De roman en roman, de jeu en jeu, Steeman obtiendra le Grand Prix du Roman d’Aventures en 1931 : au succès s’ajoute la reconnaissance critique, mais Steeman prend alors conscience qu’il s’agit là d’un enfermement générique, reposant en quelque sorte sur un malentendu. Il est désormais l’un des auteurs phares du récit d’énigme, lui qui entendait avant tout mettre à distance les codes du genre en les exacerbant. Il continue à explorer ce « territoire uniquement générique », notamment en abandonnant dans ses romans le cadre de la Belgique pour adopter au cours des années 30 un cadre anglais, comme un code générique supplémentaire, loin de tout réalisme. Dans ses dernières œuvres, Steeman tentera aussi de renouveler le cadre du suspense avec Le Condamné meurt à cinq heures, ou de retourner les conventions du roman policier, avec Autopsie d’un viol, où pas moins de trois personnages s’accusent d’un crime. La mise à distance des codes génériques passera également dans les années 40 par la réécriture de certains romans, tirés vers le roman psychologique, s’écartant donc des règles de Van Dine. Par cette pratique de l’écart, Steeman, comme d’autres auteurs belges à l’époque, s’éloigne de l’imitation pour tendre vers la création littéraire. Une autre distorsion consistera pour lui à mâtiner ses romans, essentiellement dans l’après-guerre, de roman noir. L’influence du film noir se fait également sentir dans sa pratique du dialogue et du découpage des scènes. C’est ce qui le pousse à abandonner son détective Wens, typique du whodunit, pour proposer un personnage de dur-à-cuire, en forme de double ironique. Cela s’accompagne d’une nouvelle phase de réécriture, par laquelle Steeman introduit le behaviourisme dans son écriture. Le lectorat a du mal à suivre ces changements, tout comme son éditeur français. Steeman se tourne alors vers les Presses de la Cité, mais cela ne l’empêche pas de se sentir, encore et toujours, enfermé dans des carcans génériques.

4« Le jeu des limites ».

5De fait, Steeman n’aura cessé de travailler sur les frontières du genre policier, ce qui conduit Arnaud Huftier à étudier dans sa deuxième partie ce qu’il appelle « Le jeu des limites ».

6Il montre que le romancier travaille sur les limites du roman policier, en retournant le principe rationnel contre le genre : mettant à distance les explications possibles des actes criminels, multipliant les approches logiques, le roman policier exhibe une impossibilité de rationaliser, rendant inopérants les procédés du genre.

7La construction, la dénomination des personnages sont également révélatrices d’un double mouvement : d’un côté la volonté de reprendre à son compte les lois du genre, par des types fonctionnalisés, de l’autre un jeu sur les limites par l’exploration psychologique de ses personnages. Les deux principes se révèlent pourtant contradictoires : c’est précisément cette difficulté qui stimule Steeman. Le romancier travaille particulièrement sur les limites du genre à travers le personnage du détective, en multipliant les déclinaisons, en retournant les représentations, par l’utilisation du contre-emploi. Lorsqu’il écrit des romans influencés par le roman noir, notamment avec Faisons les fous, il joue avec les personnages types du genre, en inversant les figures de la femme fatale, du tough guy, du privé, en saturant ses personnages de références littéraires qui les rendent incapables d’affronter le réel.

8De même, Steeman s’efforce de déjouer les pièges de la sérialité, tuant par exemple son détective fétiche, Wens, pour le ramener à la vie ensuite. Mais lors de son retour, Wens se révèle un grand lecteur et connaisseur de romans policiers : l’univers de Steeman ne copie pas le réel, mais fait référence au fictionnel. C’est aussi en ce sens que Steeman travaille sur les limites du genre : littérature du soupçon, le récit policier fonctionne selon un « régime indiciaire », qui met à mal l’illusion romanesque « pour fonctionnaliser les éléments narratifs ».

9Par ailleurs, Steeman travaille les limites du genre en introduisant le récit d’enfance dans ses romans policiers. Cela lui permet de dépasser la borne temporelle traditionnellement imposée au roman policier. En outre, le récit d’enfance fait écho à la capacité réflexive du récit policier.

10Arnaud Huftier reprend dans cette partie l’analyse du virage générique de Steeman vers le noir, en l’analysant d’un point de vue stylistique. Dans les romans écrits après 1945, la violence criminelle prend plus de place, et s’accompagne d’une plus grande sécheresse du langage. Parce que les personnages passent à l’acte, leur langage est plus rude, plus violent. Comme dans les romans et films noirs, la langue de Steeman cherche plus volontiers la sensation que la raison. Mais il ne faut pas voir là un simple changement d’assignation générique : Steeman ne saborde pas le récit d’énigme par l’introduction du style hardboiled, il pratique le roman noir en distanciant, voire en critiquant ses conventions génériques. Il reprend les clichés du langage et leur redonne leur sens littéral, montrant l’usure d’un langage soumis à la répétition et aux tics d’écriture générique.

11S’il était entré dans le roman policier en interrogeant ses codes par le pastiche, Steeman va s’attacher à échapper au carcan de la paralittérature et du genre policier par « une déconstruction radicale des principes du roman policier ». Tout l’intérêt de cette étude est d’envisager l’ensemble de l’œuvre romanesque en contexte et dans une perspective générique. La très complète et détaillée bibliographie dressée par Arnaud Huftier atteste de la complexité de cette œuvre, tout comme l’analyse de la réception (dans la troisième partie) permet de comprendre à quel point Steeman a été piégé par les enfermements génériques.

12Steeman est un romancier qui n’aura cessé de travailler sur la notion de genre, soit en mêlant les modes d’écriture policière (roman d’énigme, roman noir, roman à suspense), soit en repoussant les limites du récit policier. Somme toute, Steeman a toujours eu la volonté de sortir des assignations génériques, de toucher aux rives du roman, tout simplement.