Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2007
Mai-Juin 2007 (volume 8, numéro 3)
Hélène Bouget

Une bibliothèque médiévale

Lectures françaises de la fin du Moyen Âge. Petite anthologie commentée de succès littéraires, par Frédéric Duval, Genève, Droz, « Textes littéraires français » n° 587, 2007, 474 p.

1La démarche de F. Duval part du constat suivant : les œuvres du Moyen Âge aujourd’hui étudiées à l’université et considérées comme des modèles de la littérature médiévale ont en réalité, pour un certain nombre d’entre elles, été peu diffusées durant cette période. Hissées au rang de chefs-d’œuvre par les chercheurs et critiques du xixe siècle, elles ne nous sont parvenues qu’à travers une tradition manuscrite restreinte peu représentative de la bibliothèque idéale d’un lettré de la fin du Moyen Âge. Chrétien de Troyes, Marie de France, Guillaume de Machaut, pour ne rien dire des premières chansons de geste, font partie de ces redécouvertes tardives du xixe siècle qui orientent de façon anachronique notre représentation de ce que furent la littérature médiévale et sa réception aux xive et xve siècles. Que lisait-on donc vraiment en français à cette époque ? Telle est la question à laquelle F. Duval s’efforce de répondre dans une perspective historique et littéraire à la fois.

2L’ouvrage est divisé en cinq sections précédées d’une introduction où l’auteur expose sa démarche et ses critères de sélection des textes. Une telle entreprise pose d’abord le problème de la notion de « littérature », qu’il faut tenter d’aborder selon les critères propres à la pensée médiévale. On oublie d’abord trop souvent qu’aux xie-xiie siècles, coexistent les corpus latin et vernaculaire : la littérature française du Moyen Âge est en réalité une littérature seconde qui se démarque du modèle latin à partir du xiie siècle. La notion d’auteur, inhérente à notre conception moderne de la littérature, est ensuite problématique au Moyen Âge où l’écriture est avant tout réécriture. C’est pourquoi F. Duval préfère l’idée de lecture à celle de littérature : plus qu’une série de morceaux choisis, son anthologie se veut une histoire de la lecture et de la réception des textes qui forment le soubassement culturels des auteurs de la fin du Moyen Âge. L’établissement des bornes chronologiques (1350-1500) repose sur des événements et des évolutions historiques (la Guerre de Cent ans, la Peste Noire) et littéraires à la fois. Le milieu du xive siècle voit en effet le développement de la pratique de la lecture silencieuse, des traductions savantes et du processus de dérimation des anciennes œuvres en vers dont la langue était devenue obscure. La fixation du corpus s’arrête assez logiquement aux débuts de l’imprimerie ; seule une petite partie de la production médiévale accédant alors à ce nouveau mode de diffusion. Le choix des manuscrits est enfin quantitatif : seuls les textes conservés à plus de cinquante exemplaires ont été retenus, hormis les cas où un grand nombre d’incunables témoigne d’une lecture toujours assidue. La première surprise vient des absents : on apprend en effet que la poésie lyrique et le théâtre, aujourd’hui largement considérés dans les études médiévales et présents dans toutes les anthologies, n’ont pas été diffusés sous forme manuscrite à cette époque.

3L’établissement des cinq sections répond encore à cette préoccupation constante de soumission à l’esprit médiéval qui ne connaît pas la distinction entre « littérature de fiction » et « littérature didactique », et pratique encore moins la discrimination générique. Puisque « la seule constante à retenir des classements médiévaux est une organisation d’après le contenu et le sujet des livres, jamais selon le genre » (p. 23), F. Duval adopte un classement thématique en Lectures religieuses, Lectures morales, Lectures scientifiques, Lectures historiques et Lectures de fiction. Chaque section est d’ailleurs introduite par une notice synthétique claire « destinée à présenter rapidement la production textuelle qui s’y rattache et l’évolution qui se dessine au cours de la période considérée » (p. 27). Les subdivisions sont en revanche établies selon des critères variables, génériques ou thématiques. Les extraits choisis se veulent représentatifs des œuvres et/ou des sections des œuvres dont ils sont tirés. Chacun fait au préalable l’objet d’une contextualisation d’ensemble centrée sur les conditions de production et de diffusion du texte, avant d’être situé précisément dans l’œuvre. Ces présentations, brèves mais efficaces, vont à l’essentiel et offrent aux lecteurs spécialistes et non-spécialistes une introduction claire et pédagogique des textes. Une bibliographie sélective complète chacun des extraits établis d’après la version manuscrite la plus représentée. A titre de comparaison, l’auteur donne le cas échéant en note la version latine correspondant au passage traduit en langue vernaculaire. Un index des noms de lieux, de personnes et des œuvres présents dans les extraits édités se trouve à la fin de l’ouvrage, suivi enfin d’un copieux glossaire qui permet au lecteur peu familier de l’ancien et du moyen français d’apprécier les textes proposés dans la langue des lecteurs des xive et xve siècles.

4La première partie consacrée aux Lectures religieuses regroupe l’ensemble des formes que peuvent prendre le message divin, l’instruction des fidèles ou l’expression de la prière. Le développement de livres religieux en français aux xive et xve siècles répond à une demande croissante de la part des laïcs et aux campagnes massives d’instruction des fidèles. La Bible occupe la première section : malgré les condamnations de l’Église contre les traductions en français, celles-ci se multiplient toutefois à partir du xiiie siècle. Le texte religieux se diffuse particulièrement sous la forme de la Bible historiale qui « transcende les traductions antérieures en donnant au lecteur le texte de la Bible accompagné de son commentaire » (p. 40). Le caractère particulièrement orthodoxe des gloses explique l’importante diffusion d’un texte très proche de celui de la Vulgate. La deuxième section, consacrée à la pastorale, englobe des textes variés qui correspondent à cette vaste entreprise d’instruction de l’Occident chrétien. La doctrine y est rarement approfondie et cède notamment la place à la pastorale de la mort censée orienter les actes et la vie du chrétien comme l’Horloge de sapience de Heinrich Seuse ou La Science de bien morir de Jean Gerson. La pastorale revêt des formes diverses : exposé de morale chrétienne visant à développer l’examen de conscience dans le Livre des Vices et des Vertus de Frère Laurent, quatrains versifiés pour le Testament de Jean de Meung, ou songe allégorique dans le Pèlerinage de la Vie humaine de Guillaume de Digulleville. La section « Hagiographie » fait, de façon attendue, une large place à la Légende dorée de Jacques de Voragine, tandis que la dernière section « Spiritualité » retient trois prières attestées dans une centaine de manuscrits. Cette première partie offre dans son ensemble plus qu’une simple anthologie de textes religieux. Elle dessine une histoire de la pratique et de l’enseignement de la religion dans un contexte politique, moral et spirituel.

5La partie des Lectures morales pose le problème de la distinction avec les textes religieux qui exercent évidemment une fonction similaire. Les œuvres retenues se concentrent davantage sur la fonction sociale de la morale et exaltent, à travers des Miroirs du prince ou des traités d’éducation, les valeurs nobiliaires et chevaleresques. Faisant appel aux autorités antiques et au procédé allégorique, elles se différencient aussi de cette manière de la littérature religieuse. Y trouve ainsi sa place le célèbre Roman de la Rose, que l’on aurait pourtant tendance aujourd’hui à classer parmi la littérature de fiction. F. Duval note cependant que l’interprétation morale fut la plus fréquente au Moyen Âge : c’est un art d’aimer qui relève d’une morale naturelle, hors du cadre religieux. Le Livre des Echecs moralisés de Jacques de Cessoles illustre le genre du Miroir du prince à travers une description allégorique des attitudes politiques et sociales nécessaires à la vie de la cité. Des extraits des Dits moraux des philosophes, de l’Epistre Othea de Christine de Pizan, du Livre des bonnes mœurs de Jacques Legrand et du Bréviaire des nobles d’Alain Chartier complètent ce parcours de lectures morales à destination des Grands de ce monde.

6Quant aux Lectures scientifiques, elles trouvent d’abord leur source dans la littérature latine, et témoignent de l’influence constante au Moyen Âge de la classification des sciences héritée de saint Augustin et d’Aristote. La langue française demeure ainsi un instrument de vulgarisation de connaissances à visée morale, sociale et politique. Les différentes sections regroupent des domaines qui peuvent sembler hétéroclites aux yeux du lecteur contemporain. À côté de la « littérature encyclopédique » de Gossuin de Metz ou de Brunet Latin, et des « sciences philosophiques » représentées par l’unique Consolation de Philosophie de Boèce, prennent place les récits de voyages ou les écrits géographiques, combinant, comme les Voyages de Jean de Mandeville, une géographie de cabinet tributaire des sources antiques et une géographie vécue, entre livre des merveilles et information scientifique. Les traités de médecine pratique, mais aussi d’art de la guerre (L’arbre des batailles d’Honorat Bovet) ou de la chasse (Livre de la Chasse de Gaston Fébus) relèvent encore de ces lectures scientifiques dont le succès reflète les préoccupations ou activités de la noblesse.

7Les Lectures historiques, soumises au Moyen Âge au double impératif de l’instruction et du divertissement, ont aussi valeur d’exempla et s’organisent en trois catégories selon les périodes auxquelles elles s’intéressent. L’histoire de l’Antiquité englobe l’histoire sainte, les récits mythiques de Troie et surtout l’histoire romaine, seule représentée dans l’anthologie à travers L’Histoire ancienne jusqu’à César, l’Histoire Romaine de Tite-Live ou la partie de la Cité de Dieu de saint Augustin consacrée aux Romains. Les Chroniques, Grandes Chroniques de France ou Chroniques de Froissart, constituent un deuxième ensemble où le sentiment national et les valeurs chevaleresques sont à l’honneur. La fonction exemplaire de l’Histoire s’exprime enfin dans une série de récits ou d’anecdotes particulièrement diffusés au Moyen Âge dans le Livre de Valere le Grant. Malgré la diversité des domaines parcourus, de la mythologie antique à la bataille de Crécy, les lectures historiques trouvent leur unité dans leur fonction didactique et leur souci d’exemplarité.

8La dernière partie consacrée aux Lectures de fiction présente la seule littérature totalement affranchie à l’époque du latin. Au Moyen Âge, le qualificatif « fictionnel » ne s’oppose cependant pas au « didactique », et la littérature de fiction peut, comme toutes les autres, présenter une visée morale. La répartition des œuvres médiévales en « littérature de fiction » et « littérature didactique » se révèle donc, en contexte, hors de propos. La plus grande part de cette littérature est représentée par le genre romanesque et les grands cycles du Lancelot et du Tristan en prose. Alors que la plupart des romans lus à la fin du Moyen Âge sont rédigés en prose, les versions versifiées du Tristan sont vite tombées dans l’oubli, contrairement à ce que l’attention de la critique contemporaine portée aux récits de Thomas et Béroul pourrait laisser penser. L’épopée connaît une évolution similaire : la prose se développe au détriment des chansons en vers, peu diffusées, et dont l’ancienne langue nuit déjà à la compréhension. La dernière nouvelle du Decameron de Boccace, « Griselda », dont le succès reposa notamment sur la valeur exemplaire, clôt l’ensemble de ces lectures de fiction, assez différentes des corpus universitaires où La Chanson de Roland, Chrétien de Troyes et des hapax comme Le Bel Inconnu tiennent le haut du pavé.