Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2007
Mai-Juin 2007 (volume 8, numéro 3)
Maud Gouttefangeas

Autour de Valéry

Paul Valéry, 12. Image, imagination, imaginaire autour de Valéry, textes réunis et présentés par Sang-Tai Kim, Caen, La Revue des Lettres Modernes, 2006.

1Le colloque international de Séoul, qui s’est tenu du 22 au 25 octobre 2002 à l’Université de Sung Kyun Kwan, a interrogé l’imagination valéryenne dans la situation d’entre-deux où elle affirme sa nature contradictoire : imagination située entre deux processus de création, abstraction et vision sensible ; entre deux modes d’expression, spatial et temporel ; entre deux cultures, orient et occident ; entre deux types d’images enfin, poétique et médiatique.

2Une étude comparée de l’imagination poétique et de l’image picturale ouvre un premier champ de recherche où peuvent s’apercevoir les tensions et les contradictions qui caractérisent la pensée valéryenne.

3Cette perspective comparatiste, Brian Stimpson la met en pratique pour saisir l’essence du regard artistique chez Valéry et Degas, ouvrant ainsi sur l’autoreprésentation qui s’interroge dans l’écriture des Cahiers comme dans le dessin. L’imaginaire valéryen est processus visuel intériorisé et transformé par rapport à la vision habituelle. Aussi l’acte de voir devient-il le préalable fondamental de toute représentation poétique ou picturale et revient toujours à interroger la représentation de soi. « Manière de voir » autant que de se voir, l’imagination valéryenne peut être aussi traitée par le biais des images qu’elle a pour fonction de combiner : images obsédantes, celle du peintre Léonard de Vinci en particulier (Kunio Tsunekawa, « Lecture imaginative de Léonard de Vinci chez le jeune Valéry ») ; langage spatial spécifique des images de serpent suggérées par l’écriture ou dessinées dans la poésie valéryenne, que Sang-Tai Kim compare à celles mises en œuvre par Breton dans Nadja ; ou encore image de l’arbre qu’étudie Hai-Young Park, comparant cette fois la poétique valéryenne à celle de Verlaine, Mallarmé, Rimbaud et Baudelaire. L’image du serpent fournissait un exemple d’application de la pensée asiatique à la création poétique de Valéry ; Kye-Jin Lee reconsidère le dialogue entre ces deux cultures à la lumière de la réception du poète en Corée et de son influence sur Suk-Cho Shin. L’étude comparatiste s’achève sur le travail de Karl Alfred Blüher : la « logique imaginative » valéryenne est saisie au regard du concept de self-consciousness emprunté à Poe, qui permet d’envisager un nouveau point de passage entre le domaine cognitif et la création esthétique.

4Faculté qui crée des images en même temps qu’elle prospecte elle-même sur son propre pouvoir, l’imagination n’est plus évasion incontrôlée, mais introspection mesurée, expression du fonctionnement de la conscience et expression poétique tout à la fois.

5Comment dès lors l’imagination, qui se confronte toujours aux règles de l’abstraction, fournit-elle effectivement un moyen d’expression à faire valoir non plus contre l’esprit, mais en accord avec lui ? Pour Valéry, l’imagination a toujours son mot à dire dans l’expression de la pensée, qu’elle soit poétique ou intellectuelle. Aussi recouvre-t-elle un imaginaire prophétique qui a rendu possible, dès l’issue de la première guerre, l’analyse historique de cette crise européenne que nous vivons aujourd’hui (Ynhui Park, « Imaginaire prophétique de l’histoire chez Valéry »). Elle engendre encore un imaginaire de l’abstrait qui éprouve, dans l’activité ornementale cette fois, la corrélation entre les deux opérations poétique et rationnelle (Jürgen Schmidt-Ratefeldt, « La théorie de l’ornement et l’abstraction chez Valéry »). Elle construit un imaginaire fabuleux où se développe un art de la composition (Toshinao Nakamura, « Réflexions sur les contes de Valéry. Valéry lecteur de Villiers de L’Isle-Adam »), et, à l’opposé, ouvre à l’imaginaire mathématique si déconcertant des Cahiers, mais dont on reconnaît définitivement le sérieux pour mieux articuler celui-ci avec les recherches valéryennes sur le fonctionnement de la conscience (Andrea Pasquino, « Valéry et l’imaginaire mathématique »). Pour finir, l’imagination élabore un imaginaire onirique qui vaut à nouveau comme expérience intellectuelle et expérience de création tout à la fois (Masanori Tsukamoto, « Le langage du rêve, le langage d’images »). L’imagination valéryenne est au bout du compte une fonction sérieuse qui ne cesse de rappeler que l’expression abstraite doit pour réussir, passer par le sensible des images.

6La grande force de l’imagination est donc de pouvoir faire « Système », et de faire coexister dans ce système abstraction et création. L’imagination produit simultanément et inextricablement un imaginaire pour penser l’abstraction et un imaginaire pour penser la création.

7Qu’est-ce que cet « imaginaire abstrait, imaginaire mystique valéryen » ? C’est une mise en relation d’images destinées à l’intellect ; ce sont les signes mathématiques d’un langage pur, à partir duquel l’imagination expérimente le fonctionnement de l’esprit. Cette « géométrie d’images » analysée par Nicole Celeyrette-Pietri vient trianguler dans le Système les rapports de l’imagination, de l’abstraction et du Moi. L’imaginaire valéryen est marqué par une grande hétérogénéité : à la variété des représentations mathématiques viennent s’ajouter une série d’images mystiques que décrypte Paul Gifford (« L’imaginaire de la source origine »), et un imaginaire de la danse que Kwang-Heam Jeang rapproche de la mythologie indienne (« La danse divine ou érotique chez Paul Valéry »). Continuant l’exploration de cet imaginaire abstrait, Anna Lo Giudice revient quant à elle sur la place de la vision dans l’imagination valéryenne en examinant le processus autoscopique dans la Soirée avec M. Teste : l’œil intérieur regarde ; l’imagination voit ; les images sont intériorisées pour construire les phénomènes mentaux qu’incarne M. Teste. Atsuo Morimoto, prenant enfin le contre-pied de l’intellectualisme, propose une relecture de l’imaginaire valéryen en réévaluant la place de l’inconscient dans son Système à la lumière des théories associationistes contemporaines.

8Pour cerner l’autre imaginaire, celui de la création, Huguette Laurenti fait servir le théâtre, merveilleux révélateur de l’univers psychologique ; Monique Allain-Castrillo convoque, elle, la notion d’inspiration, et Tatsuya Tagami celle d’espace – l’imagination, dans la lignée de la géométrie de Riemann, est essentiellement affaire de « champ » où se croisent les images mentales. L’imaginaire se resserre finalement dans l’incipit et se condense dans la figure de cette fameuse marquise, dont aucun critique n’a jamais trouvé la véritable source… mais qui lance le travail de Niels Buc-Leander sur la piste de la conception valéryenne du roman.

9L’étude se clôt, à rebours, sur la généalogie des images. Régine Pietra distingue ainsi, à la source de l’imaginaire valéryen, l’élasticité comme caractéristique de l’image, à la suite des études de Paul Ryan et Atsuo Morimoto qui avaient aussi mis l’accent sur le mouvement. D’où une image liée à la sensation, une image incarnée, et une logique imaginaire qui doit se confronter au corps, tantôt pour dépasser la sensation, tantôt pour s’y soumettre. L’image à affaire quelque part avec le corps ; elle fonctionne également avec sa part de mystère : quelle est cette « image du mystère » qui se reflète dans La Jeune Parque, tentative poétique pour pénétrer les secrets du Moi ? C’est ce qu’Huldrych Thomann cherche à saisir. Il y a aussi dans l’image une part de souffrance, montre Kyung-Ha Kim ; et l’ « image de la souffrance » est encore une nouvelle manière d’approcher l’identité valéryenne. Revenant sur La Jeune Parque, Cornelia Klettke insiste sur l’image de la morsure comme étant représentative du fonctionnement de l’imaginaire valéryen. À l’autre bout de l’imaginaire enfin, dans la perspective non plus de son élaboration mais de sa réception, Pascal Michelucci a envisagé les fonctionnalités nouvelles qu’offre la technologie informatique pour l’étude critique des Cahiers.

10L’imagination donne naissance à des imaginaires tous plus différents les uns des autres et qui tentent de cerner dans leurs images un Moi que l’on découvre fondamentalement hétérogène. Ces variations autour de l’imagination, de l’imaginaire et de l’image sont au bout du compte autant de résolutions possibles pour cette célèbre équation du fonctionnement de l’esprit : I + R =K (Imaginaire + Réel = Constante).