Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2007
Mai-Juin 2007 (volume 8, numéro 3)
Dumitra Baron

Poïétique de La Jeune Parque littéralement et dans tous les sens

La Revue des Lettres Modernes, série Paul Valéry vol. 11 : “La Jeune Parque” des brouillons au poème. Nouvelles lectures génétiques, textes réunis et présentés par Françoise Haffner, Micheline Hontebeyrie et Robert Pickering, Caen, Lettres Modernes Minard, 2006, 238 pages.

« Le brouillon ne raconte pas la ‘bonne’ histoire de la genèse, l’histoire bien orientée par cette fin heureuse : le texte. Le brouillon ne raconte pas, il donne à voir: la violence des conflits, le coût des choix, les achèvements impossibles, la butée, la censure, la perte, l’émergence des intensités, tout ce que l’être entier écrit – et tout ce qu’il n’écrit pas. Le brouillon n’est plus la préparation, mais l’autre du texte. »

 (Jean Levaillant, éd., Écriture et génétique textuelle.

Valéry à l’œuvre, Presses Universitaires de Lille, 1982, p. 15)

1C’est sous la lumière des propos de Jean Levaillant sur le statut du brouillon que nous voudrions placer notre lecture du numéro 11 de La Revue des Lettres Modernes, portant sur les études du dossier génétique de La Jeune Parque de Paul Valéry. La revue accueille douze articles des membres de l’équipe « Paul Valéry » de l’Institut des Textes et Manuscrits Modernes, C.N.R.S., qui, entre entre 2000 et 2004, ont participé aux séminaires de critique génétique consacrés à la genèse de La Jeune Parque. En effet, les études regroupées dans ce volume montrent les brouillons du poème valéryen comme l’autre du texte, où l’autre renvoie à une multitude d’aspects que nous essaierons de développer dans les lignes qui suivent.

2Les brouillons se donnent à lire non seulement comme des fragments qui précèdent le texte final, mais aussi comme des « brouillons de soi » de l’écrivain, la question du Moi et du créateur étant au centre de toutes ces interrogations. L’activité du généticien consiste alors à trouver les voies de communication entre le moi du scripteur (le moi écrivant) et le moi biographique (le moi mondain), « dans la dynamique de l’écriture elle-même » (Michel Contat, L’Auteur et le manuscrit, Paris, PUF, 1991, p. 24). Ce dernier aspect nous paraît fondamental pour les approches génétique et poïétique qui observent l’écriture et la création de l’intérieur, in statu nascendi, avec les tâtonnements, les essais, les repentirs, les ratures et les aller-retour entre différents états du texte.

3L’Avant-propos apporte quelques éclaircissements sur les raisons d’une nouvelle approche du dossier génétique de La Jeune Parque. L’étude de la genèse du poème a déjà été entreprise à partir des 445 feuillets de brouillons par Florence de Lussy dans La genèse de La Jeune Parque de Paul Valéry (Paris, Minard, coll. Situation, 34, 1975) et par Bruce Pratt dans Rompre le silence. Les premiers états de La Jeune Parque (Paris, Corti, 1976) et Chant de cygne. Édition critique des premiers états de La Jeune Parque (Paris, Corti, 1978). Le présent recueil d’études se propose d’éclaircir les points suivants: l’interprétation et l’utilisation des « différents classements dont les feuillets portent la marque, et qui, selon les groupements opérés, incitent à une lecture plurielle », le statut du « cahier du brouillon » (objet uni, pourtant provenant d’un rassemblement de feuillets détachables), le projet d’édition éventuelle à envisager et ses bases « scientifiques » (p. 6). Les problèmes soulevés se réfèrent à la difficulté d’une datation sûre et au déchiffrement des manuscrits qui pourrait être fait en fonction des informations retrouvées dans d’autres écrits valéryens : « Les conditions de la genèse ne peuvent être évaluées sans le recours à d’autres sites d’écriture, source de richesse insoupçonnée » (p. 7).

4Les études proposées se complètent, reprennent et approfondissent souvent un certain aspect traité dans l’analyse précédente. La pluralité des perspectives rend compte de la complexité de la création et des diverses praxies : rimes, mots, syntagmes, temps verbaux, etc. Les notes renvoient à d’autres études importantes sur les sujets énoncés et indiquent des approfondissements ultérieurs. Nous retenons aussi la question de la sauvegarde des brouillons, de la transcription intégrale et rapide de ces manuscrits, vu l’effacement, lent mais constant, des traces du crayon de Valéry.

5Nicole Celeyrette-Pietri ouvre le recueil par une étude sur la transcription du dossier de La Jeune Parque et se propose de faire des lectures plurielles relatives à l’origine du poème. Le contact direct avec ces « belles » pages manuscrites ne peut que donner satisfaction au chercheur et lui faire en même temps constater la fragilité du document. Le dossier volumineux implique un véritable travail méthodique dans le souci de tout transcrire et l’auteur s’arrête sur les caractéristiques du brouillon valéryen : écrit sur des supports hétérogènes, dont la plupart non-datés, la période de travail est assez courte (cinq années) et la chronologie de l’écriture parfois délicate à établir (p. 16). La transcription suppose un double travail de déchiffrement et de codage de la transcription. À la transcription linéaire des textes poétiques, Nicole Celeyrette-Pietri préfère la transcription quasi diplomatique, qui « conserve le dessin ou la géométrie de la page » (p. 17). Le déchiffrage réclame aussi une connaissance approfondie du dossier entier et le travail de mémorisation s’accompagne de la lecture des autres dossiers du poète. Les caractéristiques de l’écriture poétique valéryenne sont ensuite analysées et l’auteur se penche surtout sur les éléments de prosodie – le rythme et la rime, les contraintes formelles et la musicalité du texte. Ces aspects mettent en évidence la recherche « presque artisanale de la réussite acoustique » et graphique (p. 19). L’article finit par la proposition d’une possible continuation du travail de transcription par une édition hypertexte qui suivra l’édition de la transcription intégrale des manuscrits de La Jeune Parque sous la direction de Françoise Haffner et Micheline Hontebeyrie.

6L’étude « Le Contexte scriptural de La Jeune Parque (1913-1917) » faite par Micheline Hontebeyrie identifie le « contexte scriptural » de la période de création du poème et parle de la datation possible de ses origines selon les indices retrouvés dans les textes et les lettres de l’époque. L’article établit des réseaux thématiques entre les Cahiers de 1913-1917 et le chantier des brouillons et comporte trois parties dont la première essaie de répondre aux questions suivantes : « où, quand, comment, pourquoi "La Jeune Parque" ? ». Cette section se veut aussi une lecture de la correspondance de Valéry avec ses amis très proches – André Gide, Pierre Louÿs et André Lebey. Sont analysés dans ce sens l’arrière-plan personnel et événementiel et son rôle dans l’écriture du poème. La deuxième partie, « sous et dans la forme, l’autobiographie », se réfère au substrat psychologique et identifie la constante de l’analyse de Soi et de la connaissance de soi (l’image du « créateur créé »). Du point de vue thématique, l’auteur observe le caractère opérationnel de plusieurs couples de notions comme Veille / Sommeil ou Attente / Surprise que sous-tendent Mémoire et Temps (p. 33). La dernière partie, « écrire sur fond de guerre », concerne la lecture des brouillons de l’œuvre dans une perspective ancrée dans le contexte historique de l’époque.

7Régine Pietra se livre dans « De La Jeune Parque à Album de vers anciens et vice versa – de la source au commencement » à une lecture comparative et relationnelle (une véritable lecture intratextuelle) des brouillons datés de 1912-1913 et des poèmes qui composeront le futur Album de vers anciens. Dans « de quoi partir ou comment commencer ? » l’auteur analyse les feuillets des brouillons de 1912 –1913 et constate que la rédaction de La Jeune Parque marque une étape essentielle dans la vie du poète, un moment de bilan poétique et personnel. L’auteur distingue toute une série de thématiques mêlées : le temps et la mémoire, le thème de la faute et de la honte, le thème du souvenir de la vie intellectuelle de Valéry. Dans la deuxième partie, les poèmes de jeunesse qui composent « Album de vers anciens » datant de l’époque de 1890-1900 font l’objet d’interrogation. L’auteur se réfère tout d’abord aux poèmes non-retenus (et à la raison de cet ‘oubli’ : les poèmes renvoyaient à une atmosphère religieuse ou évoquaient certaines influences des poètes comme Hugo, Verlaine, Baudelaire ou Poe) et ensuite aux seize poèmes retenus dans l’édition de 1920. Les rapports entre les sonnets et La Jeune Parque s’établissent au niveau du contenu (identité des thèmes : l’eau, le sommeil, la quasi-nudité féminine) et de la forme (modifications minimes dans la ponctuation, variations entre majuscules et minuscules, etc.). « Féerie », « Un Feu distinct » et « Episode » représentent les trois poèmes qui retiennent l’attention de Régine Pietra, notamment parce que leur travail de rédaction ressemble au travail de La Jeune Parque. L’auteur observe en dernier lieu que le poème a pu prendre sa source en ce « refus » de 1913, attribué par Valéry à sa Parque d’ ‘être en moi-même en flamme une autre que je fus’.

8L’article de Laurent Mattiussi, « De “Igitur à La Jeune Parque – le destin d’une ombre » se veut une lecture intertextuelle, mettant en dialogue le poème de Valéry avec plusieurs poèmes dramatiques de Mallarmé : « L’Après-midi d’un faune », « Hérodiade » et « Igitur ». L’accent est mis sur les ressemblances avec le dernier poème mallarméen, qui présente la même inquiétude générée par l’énigme du moi. Les similitudes de La Jeune Parque et d’Igitur (d’ailleurs Valéry en avait lu le manuscrit en 1904) s’inscrivent au niveau du décor et des circonstances, de la signification du conflit interne et des motifs présentés. L’association du moi et de l’ombre se trouve au coeur de ces poèmes et le « paradoxe du moi » est explicité textuellement par des jeux de lumière et d’ombre. Si dans le poème de Mallarmé, le noir prédominait, étant signe de mort, « le soleil noir du Moi pur » (p. 72), le poème de Valéry met l’accent sur « la splendeur de l’univers » et sur « cet éclat des choses qui signale de la part de Valéry une version athée du divin » (p. 72). C’est pour ces raisons que l’auteur considère que « L’Ombre qui hante La Jeune Parque est double : l’ombre de Mallarmé et l’ombre du moi » (p. 64).

9 Dans « La Fulgurance de 1913 et “l’embryon fécondé” de La Jeune Parque » Paul Gifford projette un regard intratextuel au corpus des brouillons et met l’accent sur la ‘fulgurance’ originelle — l’instant créateur — qui déclenche le geste de l’écrivain. Le généticien ne doit absolument pas « passer à côté de l’embryon fécondé » de 1913 et se donne comme objectif d’étudier les « tous premiers pas de l’écriture » afin de percevoir la trace du ‘choc’ qui est à l’origine de l’acte scriptural. « Le sens des Pas » aborde la question de la rédaction du poème en parallèle avec ce que le poème décrit : « par une réciprocité naturelle et nécessaire, le même motif se rattache au travail scriptural qui, pas à pas, fait accéder la persona à une existence imaginaire, vocale, textuelle » (p. 77). L’aventure de La Jeune Parque correspond à la démarche du sujet scripteur, à ses recherches, à ses tâtonnements, à son acte d’écrire. L’auteur évoque aussi le thème de « la Voix surprise », pour faire ensuite, dans « l’Attente déchiffrée », la psycho-biographie occultée de son Attente. Genèse et exégèse se nouent dans une lecture qui renforce l’identification de la « profondeur méconnue de soi-même » et de la « figure voilée » caractéristique de la sensibilité secrète du scripteur : « l’écriture a comme immanente finalité de se représenter la figure voilée de l’être de désir afin de mieux appréhender le principe dynamique qui s’y exprime » (p. 96).

10 Après l’identification des rapprochements qui s’établissent entre l’œuvre de Valéry et les dominantes de la culture italienne, allemande, anglaise ou grecque, Monique Allain-Castrillo fait dans « “Sans arrimages et arrimé” - réminiscences et rémanences (Paul Valéry et saint Jean de la Croix) » une lecture intertextuelle du poème valéryen et de l’héritage mythique et mystique espagnol tel qu’il est représenté par le Cantique spirituel de saint Jean de la Croix. Entre les deux poèmes il existerait des ressemblances étonnantes non seulement au niveau du contenu et de la symbolique, mais aussi au niveau de la forme interrogative, qui suppose une intensité affective, « une cadence musicale particulière » (p. 101). Le désir des deux artistes de traduire l’ineffable et l’indicible, l’existence d’une « prégnance sensuelle sublimée » (p. 106), d’une « corporéité féminine de l’écriture » (p. 108) et du « self-control poétique » (p. 109) soutiennent l’observation initiale de l’auteur qui voyait dans l’œuvre de Jean de la Croix « un déclic de la cristallisation du retour à la poésie » (p. 101) chez Valéry. Si l’inquiétude de l’attente « s’achève pour le saint dans la sérénité de l’union divine » (p. 105), dans le poème de Valéry, la Jeune Parque renonce au suicide et se résigne, attitude qui indique une sorte d’intuition « du divin sans dieu, de l’adjectif sans substantif, une conscience de la conscience, celle de la virtualité d’une transcendance humaine » (p. 105). Les deux poètes sont deux « intellectuels très physiques » qui apprécient le « maigre » du poème : Saint Jean de la Croix « dans le dénuement, le dépouillement », Valéry, « dans la rigueur et l’abstraction » (p. 109). Malgré toutes ces ressemblances, il est fort significatif de parler aussi du détournement de certains éléments du mystique espagnol tel que Valéry l’opère, l’intertextualité supposant aussi le dépassement du modèle. Pourtant, il ne s’agit pas d’une simple imitation ou d’une réécriture du Cantique des Cantiques biblique. Dernièrement, l’auteur analyse avec finesse le dialogue silencieux mais très significatif entre les deux poètes et leurs œuvres.

11Benedetta Zaccarello identifie dans « Profondeur et clarté : le statut du moi dans les brouillons de La Jeune Parque » les éléments de la représentation spatiale d’une conscience et fait une approche philosophique du statut du moi dans les brouillons, fondée sur l’antithèse profondeur/clarté (traduite aussi métaphoriquement par les images alternantes d’ombre et de lumière). Après une première partie portant sur « la prégnance théorique qui informe la représentation de l’espace de la Parque » (p. 113), la deuxième partie offre une lecture ancrée sur deux éléments « chair et lumière : intériorisation de l’espace et matérialisation du regard » (p. 117). Si la première partie prenait en compte l’analyse du décor et du paysage qui concrétisent « la chronologie du conte d’une conscience au cours d’une nuit » (p. 114), l’auteur met ensuite l’accent sur les jeux de la perception. Il se livre aussi à une analyse d’orientation mythologique qui se combine avec l’étude des croquis et des schémas pour mieux rendre compte du « tortueux parcours du dévoilement de soi à soi-même » qui se transpose en jeux de lumière (p. 114). Les dessins témoignant des différentes stratégies de la pensée valéryenne et les éléments textuels et graphiques (qui font l’objet de la troisième partie) s’associent volontairement afin de montrer le « vécu dans son intégralité » (p. 127). Leur rôle est de présenter « une stratégie de la représentation […] qui émerge de l’espace virtuellement infini des variations textuelles comme la dilatation des ratures et des modulations qui se multiplient » (p. 127).

12Le texte de Jacqueline Courier-Brière, « Modulation et substitution (analyse du dossier des brouillons JPmsIII, ff. 3, 23, 24, 25, 25vo, 33) », ouvre la série des analyses dédiées au fonctionnement lexical, syntaxique, prosodique et modulatoire qui sont réunies dans ce recueil. L’auteur focalise son étude sur le travail de deux concepts valéryens « conjoints mais opposés » (p. 132) : la modulation et la substitution. L’article se veut une lecture en parallèle des feuillets et des Cahiers et a comme but la description de la « démarche analytique » de Valéry. Structurée en deux parties, l’étude propose une interrogation sur la signification et le fonctionnement des deux notions fondamentales dans la réflexion valéryenne et examine leur pouvoir opérationnel. La modulation et la substitution sont des phénomènes appartenant à un même système et Jacqueline Courier-Brière s’intéresse de près à la manière dont ils ont été défins ou employés par Valéry dans ses textes. Le mot modulation paraît « s’attacher à tout un réseau de concepts qui ont préoccupé le chercheur et l’analyste, toujours dans la perspective de construire son propre système » (p. 133) et se rattache à d’autres mots comme « modification », « passage », « transition », « transformation », « phase » (p. 133). Il trouve sa pertinence et son importance d’autant plus qu’il est associé par Valéry à la composition du poème : « La Jeune Parque fut une recherche, littéralement indéfinie, de ce qu’on pourrait tenter en poésie qui fût analogue à ce qu’on nomme ‘modulation’, en musique. » (Paul Valéry, texte paru dans la Revue de Paris, 15 décembre 1937 ; repris dans Variété V, Œuvres, éd. Jean Hythier, Paris, Gallimard, La Pléiade, 1957, t. 1, p. 1473).

13Quant à la substitution, elle semble se définir plus aisément et devenir, par le fait qu’elle indique explicitement l’idée de remplacement, « une opération intimement liée à la genèse du texte et par là même à l’étude génétique » (p. 136). Une partie importante de l’étude est consacrée à la typologie des substitutions et des modulations, typologie exemplifiée d’une manière pertinente par des textes valéryens, un véritable dialogue entre les fragments des Cahiers et les feuillets de La Jeune Parque. Les substitutions peuvent être d’ordre morphologique, sémantique, syntaxique, lexicale ou phonique et les modulations d’ordre thématique, physique et psychique, d’ordre des sensations ou des modifications qui jouent entre « signifié/signifiant/signifié ». Il est intéressant à voir que la modulation formelle est surtout musicale, « portant horizontalement sur le vers » et « verticalement sur l’ensemble du poème » (p. 147). Dans cette perspective, la modulation significative, donc linéaire, s’inscrirait aussi dans le domaine de la substitution, les deux concepts n’étant plus de notions bien distinctes mais plutôt complémentaires. L’analyse minutieuse de tous ces aspects et l’accent mis sur leur force créatrice aident le chercheur à examiner « les traces d’un remarquable va-et-vient, allant des idées aux mots, des mots aux idées, et qui se laisse guider par le seul pouvoir du chant » (p. 145-146).

14En prenant pour objet les « faits minuscules », les détails à importance apparemment mineure ou restreinte, qui représentent toutefois « une part considérable du travail d’écriture » (p. 149), William Marx, met en valeur les changements syntagmatiques et paradigmatiques des brouillons. Son article intitulé « Grammaire et genèse – le travail syntaxique dans les brouillons de La Jeune Parque » commence par la précision de la méthode de travail adoptée (toutes ces variantes grammaticales qui participent essentiellement et explicitement à la construction du sens sont traitées « en masse, sans trop les isoler les unes des autres » - p. 150). L’auteur structure son article en deux parties, dont la première présente, comme le montre d’ailleurs le titre, des « corrections paradigmatiques et syntagmatiques » (distinction qui trouve son origine dans le travail de Roland Barthes portant sur la phrase de Flaubert). Dans le cas de Valéry, la syntaxe est capable de fonctionner sur les deux niveaux syntagmatique et paradigmatique puisqu’elle « donne sa cohésion grammaticale au syntagme » (sa fonction de base). Grâce à sa structure transformationnelle, elle donne aussi la possibilité de varier paradigmatiquement les formulations, en particulier pour mieux les intégrer dans les contraintes de la versification (p. 151). William Marx procède aussi à un inventaire des variantes grammaticales suivant quatre catégories : variantes grammaticales à valeur sémantique forte, à valeur littérarisante forte, à valeur paradigmatique forte et à valeur syntagmatique forte (p. 152-158). Le rôle de la grammaire dans la genèse de La Jeune Parque apparaît clairement analysé dans la dernière partie et l’auteur souligne le fait que Valéry ne s’autorise aucun jeu avec la grammaire, ses pratiques de composition étant plus proches de celles des Surréalistes, au détriment de celles des poètes antérieurs (Mallarmé ou Racine) auxquels il se rapportait constamment. En conclusion, les deux phases de la genèse du poème valéryen seraient : premièrement, la construction d’éléments paradigmatiques (dont le moteur est essentiellement lexical et phonétique) et deuxièmement, leur assemblage, praxis poétique qui « contredit paradoxalement la théorie linguistique de Valéry, qui dénonce l’illusion sémantique créée par les mots » (p. 160).

15Le deuxième article de Micheline Hontebeyrie, « Rimer – (se) mirer – le rôle génétique des rimes dans les brouillons de La Jeune Parque », porte, comme l’indique le titre, sur la fabrication des rimes. Les alignements des rimes en attente, leur potentiel créateur, sonore et évocateur, les exercices, les tests sur leur valeur créatrice constituent autant d’indices d’une thématique « déjà bien engagée » qui forme un « socle prolifique » à exploiter. Le jeu des rimes serait dans ce cas une manière de faire de la poésie, une possibilité d’arriver « à l’état d’invention perpétuelle » (Valéry). Les choix de rimes faits par le poète correspondent plutôt « au phénomène d’attraction exercé par l’expression métaphorique d’un moi multiforme » qu’à la convention (p. 163). La section dédiée au « choix générateur » identifie et analyse les rimes masculines (nef-chef-bref, -fus, -euil) et les rimes féminines (-onde, -nue, -ance/-ence) et met l’accent sur le fait que Valéry semble avoir choisi ses mots en fonction de leur euphonie et de leur « aptitude à susciter des images clés » (p. 164). Les conclusions de l’étude insistent sur l’idée que, du point de vue de la méthode scripturale, le travail poétique valéryen correspond à ses réflexions sur la flexibilité du langage. Une autre observation importante se réfère à l’incertitude qui demeure dans l’établissement de la chronologie sûre, vu la diversité des papiers et leur caractère fragmentaire. Ainsi, souligne justement Micheline Hontebeyrie, « nous ne possédons aucune garantie de parvenir à définir la genèse exacte des brouillons de La Jeune Parque » (p. 174).

16Dans « Les “Fréquences” d’un esprit – une génétique de l’imaginaire » Huguette Laurenti explore les brouillons de La Jeune Parque afin d’y identifier l’imaginaire profond composé de plusieurs éléments d’une « thématique primordiale » comme la larme, la transparente mort, le sein et le serpent (p. 178). La recherche formelle s’accompagne d’une recherche de l’ordre du significatif (p. 179) et l’auteur y découvre des ressemblances avec Mallarmé, surtout au niveau syntaxique. La sensation de l’espace et du monde est en rapport étroit avec le moi, l’espace en mouvement se développant sur trois niveaux : l’espace-tableau, l’espace du corps et l’espace du non-dit. Est analysé ensuite le thème de la mort et l’auteur s’arrête sur le lien entre l’activité de la pensée, la mer et la mort (p. 182). Le sein et le serpent font l’objet des interrogations suivantes et représentent « deux images venues de l’intime » valéryen (poétique et philosophique) (p. 185). L’auteur s’arrête sur l’approfondissement de leur symbolique et de leur interaction. L’écriture est rapide, fragmentée, les ébauches constituant un « système de résonances et de relations » (p. 186). Valéry associe deux procédés de l’imaginaire baroque, la métaphore et la métonymie, et réussit à rendre une « vision détournée et fragmentaire du personnage » (p. 187). La dernière partie de l’étude est consacrée à l’activité génétique en soi, le manuscrit mettant en relief « le jeu de l’intime et de sa représentation, de l’informe et du formel » (p. 190). L’auteur conclut sur l’idée que le « faire » est possible seulement si l’imaginaire et le réel entrent dans une relation constante qui implique la constitution de l’imaginaire en activité énergétique, suivie de la re-construction des éléments du réel, préalablement déconstruit (p. 192).

17Robert Pickering fait de la parole intérieure le thème central de son article « La “parole intérieure” : conditions d’émergence – de la conceptualisation à la dynamique créatrice », suivi par une Annexe : La “parole intérieure” chez Valéry, relevé des principaux éléments de définition ». La première section est consacrée l’évolution du concept de « parole intérieure » dans une perspective scientifique et littéraire, qui insiste sur les Cahiers et les brouillons de La Jeune Parque. L’esquisse du feuillet « ce timbre m’étonne comme d’un étranger » contient en effet les ressorts essentiels de la « parole intérieure » : « le ressort de l’écoute de soi et celui de l’étonnement, de l’étrangeté qui découle de ce va-et-vient acoustique » (p. 198). Après la synthèse du « fonds médico-psychologique » qui a déterminé l’apparition d’une problématique de la ‘parole intérieure’, à partir des années 1860, l’auteur s’intéresse à l’identification des éléments valéryens qui se rattachent au fonctionnement de « l’intériorité parlante ou dialoguante » (p. 203). Le rapport parole-pensée est au coeur des analyses et constitue une véritable source de richesse, « la parole engageant toutes les ressources de la voix » (p. 205). Comme le montrent judicieusement les occurrences dans les Cahiers et les réflexions des premiers brouillons du poème (centrées sur la notion bipolaire d’Attente/Surprise), la « parole intérieure » est étroitement liée à l’inventivité poétique chez Valéry (p. 211). La dernière section est réservée à la comparaison du fonctionnement de la parole intérieure chez Valéry et du monologue intérieur qui est en pleine expansion à la même époque. L’auteur retrace les moments importants dans l’évolution de la technique littéraire du monologue intérieur et essaie une lecture de La Jeune Parque en tant que monologue intérieur « dans les mêmes termes que ceux compris par Dujardin, Larbaud et Joyce » (p. 217). Pourtant, le fonctionnement du style indirect libre serait la forme stylistique la mieux adaptée à représenter la parole intérieure. Dans ce sens, Robert Pickering reprend et applique au niveau de la poésie les théories d’Alain Rabatel auxquelles s’associe la problématique de la « subjectivité éclatée » empruntée à Jean Levaillant.

18L’Annexe qui suit comporte une liste des réflexions théoriques de Valéry sur la « parole intérieure », inscrites surtout dans les pages de ses Cahiers. Robert Pickering a réparti ces occurrences en fonction de plusieurs nœuds structurels : classification des « phénomènes intérieurs », « conditions et interrogations de la genèse du concept de la ‘parole intérieure’, « ‘parole intérieure’ et acte », « connexités — ‘parole intérieure’ et accommodations ; ‘parole intérieure et pensée, images, attention, voix, sensibilité, regard introspectif/regard intérieur », « ‘parole intérieure’ et absence/interrogation de signification — saisie en deçà de la signification », « ‘parole intérieure’ située en deçà de la systématisation stylistique », « ‘parole intérieure’, ‘représentation vraie’ – ‘collinéation’ avec des phénomènes physiques », « distinction ‘parole intérieure/inspiration ; conature ‘parole intérieure’/images traduites », « la nature auditive, non signifiante de ‘la parole intérieure’ », « ombres : le versant risqué de la ‘parole intérieure’ », « les phénomènes intérieurs – source de ‘marques’ vives, ‘cicatrices’, ‘traces’ », « fonction et action de la ‘parole intérieure’ excitatrice, agent résonateur de la conscience », « la ‘parole intérieure’ et les images constitutives d’une ‘apparence de moi’ ; le jeu du dehors et du dedans, la conscience suivant un processus exponentiel de regard en regard introspectif », « conditions de surgissement de la ‘parole intérieure’ : ‘boucheoreille’ attente-surprise », « échappée sur une ‘parole intérieure’ enfin traduisible, scriptible ; perspectives de réception (vers un ‘lecteur idéal’) » et « ‘parole intérieure’ et poésie ». L’importance d’un tel inventaire réside dans les modalités d’établir un ordre cohérent dans ce corpus hétérogène qui se rattache à la notion clé abordée dans l’article.

19Nous avons pu observer lors de la lecture des études réunies dans ce numéro de la Revue des lettres modernes, la constitution d’un véritable dialogue intertextuel qui s’est tissé entre les textes, les avant-textes et les méta-textes de La Jeune Parque. Le recours fréquent aux fragments des Cahiers de Paul Valéry, regardés aussi comme un véritable document poïétique, s’avère dans ce sens obligatoire afin de mieux voir comment la création, le faire, le poïenin, s’accompagne d’un véritable regard réflexif, critique, introspectif, devenant une sorte de poïenin réfléchi. La complexité des approches trouve sa pertinence dans la complexité du poème en soi que Valéry décrivait d’ailleurs comme « l’enfant d’une contradiction. C’est une rêverie qui peut avoir toutes les ruptures, les reprises et les surprises d’une rêverie. Mais c’est une rêverie dont le personnage en même temps que l’objet est la conscience consciente » (Paul Valéry, Lettre à Aimé Lafont, septembre 1922, Œuvres, éd. Jean Hythier, Paris, Gallimard, La Pléiade, 1957, t.1, p. 1636).

20L’ensemble des douze articles, constituant un travail remarquable, rigoureux et solide, représente une contribution importante à l’exégèse valéryenne et à la recherche génétique et confirme les propos de Pierre-Marc de Biasi sur le rôle des documents de genèse : « Les manuscrits enseignent que le texte ne vit que par la mémoire vive de sa propre écriture, que le sens est instable et la vérité problématique » (La Génétique des textes, Paris, Nathan, 2000, p. 86).