Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2007
Mai-Juin 2007 (volume 8, numéro 3)
J. Rachwalska von Rejchwald

Que reste-t-il ?

Le Reste. Actes du colloque de Montpellier, 12-13 mars 2004, textes réunis et présentés par Suzanne Lafont, Université Paul Valéry, Montpelier III, 2006.

1« Le reste ». Le mot semble être à la mode à l’époque postmoderne qui s’étouffe de ses restes et qui a mis en œuvre tout un appareillage technique et linguistique pour les faire évacuer. Quand on parle du reste, c’est l’acception négative du terme qui prédomine. On y voit un résidu qui subsiste, qui est en trop, qui dérange par sa présence souvent encombrante et/ou honteuse.

2Le dictionnaire étymologique rappelle que « rester » vient du latin « restare » — « persister, demeurer », de « stare » ce qui veut dire « être debout ». C’est, peut-être, ce sens-là qui impose, au contact de ce mot, l’idée de lourdeur et d’une fatigante opacité matérielle.

3Et pourtant, avant de commencer la lecture du volume en question, il faut se libérer de tous les a priori, abandonner les notions qui alimentent notre circuit intellectuel depuis des années, telles que le recyclage ou la réutilisation (recycle/reuse, en anglais), pour appréhender autrement la notion : telle est l’ambition des textes réunis dans le présent volume.

4Cette notion de reste, il faut le dire clairement, est une question épineuse, ce que nous fait déjà croire la lecture de l’« Avant-propos » de Suzanne Lafont. Effectivement, le problème majeur semble résider dans la définition même du terme de reste.

5Suzanne Lafont, dans son article introductif, intitulé Du reste : avant-propos, pour pouvoir circonscrire l’aire sémantique de ce terme, commence par donner sa définition négative en essayant d’éliminer ce que le reste n’est pas. Nous apprenons donc que pour comprendre la notion de reste, il faut se défaire des termes tels que : « déchet, relique, fétiche, ruine », qui sont, traditionnellement, le plus souvent associés à la conception du reste. Pourquoi faut-il s’en défaire ? Il s’avère que ces notions versent soit dans l’idolâtrie (reliques) ou la célébration de la part fantasmatique du reste (fétiches), soit ils déplorent la partie disparue (ruine, déchet). Par conséquent, elles oscillent toujours entre le trop et la perte, et se tournent irrémédiablement vers le passé. Qui plus est, ces notions, compromettent le potentiel du reste en l’appauvrissant et en le réduisant à son aspect tangible. Et pourtant, il n’y a pas de matière tangible dans la conception du reste qui est développée par S. Lafont et par les coauteurs du volume. Le reste évolue hors de la dimension matérielle, car son élément favori, c’est le temps. Le reste est habité par le temps.

6L’enjeu primordial de S. Lafont est de redéfinir, de reconfigurer la notion de reste et « d’arriver à penser le reste au présent, comme processus ouvert à un à-venir possible et non comme résidu tourné vers un passé immanquablement figé » (p. 8). Cette phrase fait clairement apparaître le cœur du problème : l’immersion du reste dans le temps, et plus précisément dans l’instant qui est affranchi de la successivité chronologique. Il s’agit donc du temps libéré de sa plus grande contrainte — de la mesure ; ce temps libéré peut désormais traverser le reste à tout moment, avec une intensité qui fait vibrer.

7Cette façon de comprendre la notion de reste va à l’encontre de la pensée commune. De toute évidence, nous avons une fâcheuse tendance intellectuelle à associer « le reste » au passé, à la vieillesse, et à l’envisager sous un angle négatif, celui de la caducité, de la décrépitude ou de la finitude. Rien de plus faux selon la conception proposée par S. Lafont. Puisque le reste n’a ni de consistance physique ni de contours matériels, sa forme, comme nous l’avons déjà précisé, semble être le temps. Mais, il ne s’agit pas du temps passé, du temps des archives, celui de la conservation et de l’immobilisation des traces. Ce reste est immergé dans le présent vivifiant et fait partie vitale de l’instant, de l’événement qui peut apporter un changement. Avant tout, le reste n’a rien de figé, de marmoréen, de chosifié ; au contraire, il est vivant, agissant, protéen, riche en avenir et en dynamisme originel. Du passé, elle véhicule, tout au plus, un certain élan énergétique, une force, un potentiel multiple. Car le reste est porteur de puissance, étant un facteur inépuisable du possible. S. Lafont milite encore pour l’abolition du lien métonymique entre la partie et le tout que la notion de reste pourrait connoter. Il s’agit donc d’arrêter de penser le reste comme une partie d’un tout déjà inexistant. Pour mieux expliquer le fond de sa pensée, S. Lafont a recours à la photographie qui a été mise en couverture à ce volume. Cette photographie en noir et blanc, de Hermann Sogeloss (pour Le dernier spectacle de Jérôme Bel), représente une scène vide où il n’y a que le microphone sur son devant. La scène est vide, mais éclairée. Nous avons l’impression d’être en attente et il se dégage de cette photographie une sorte de tension ou d’excitation qui précède un spectacle ou un événement. On est presque sûr que cette scène est un lieu où le possible adviendra.

8Il faut saluer l’effort fourni par les auteurs de toutes les contributions qui ont essayé d’explorer ce qu’il en est de l’idée de reste dans les domaines qui sont les leurs : la critique, la littérature, la philosophie et l’esthétique. La présence de cette riche matière pluridisciplinaire, réunie dans un seul volume, constitue l’un des atouts de cette publication. Le lecteur peut observer comment la reconfiguration du concept de reste se réalise chez différents auteurs qui explorent des champs d’investigation aussi différents que la poésie de R. Char, de P. Torreilles, de P. Celan, les rébétika dans le cinéma d’Angelopoulos, les textes d’Adorno, de Bataille, de Pinget et de Barthes et les tableaux de Dali…

9Les auteurs, qui ont contribué à cet ouvrage collectif, selon l’expression de S. Lafont, n’ont pas cédé « à l’abattement devant la tâche sisyphéenne qu’ils se sont donnée (...) » (p. 11). Ce qui inquiète un peu, c’est le fait de qualifier leurs efforts d’une « tâche sisyphéenne ».

10Tiphaine Samouyault dans son article intitulé La relique, le reliquat, le relief : pour les oiseaux, en se donnant pour analyse un passage de Barthes ( « Roland Barthes par Roland Barthes »), pense le reste comme une « réalité » distincte de la triade énoncée dans le titre. Puisque tous ces trois termes sont « contaminés » par un reste métonymique, cela prouve que ce sont des restes tangibles et matérielles, qui maintiennent un rapport au Tout.

11Pourtant, pour retrouver un reste « délié », T. Samouyault rappelle l’intérêt que Barthes portait à la forme fragmentaire. Pourtant, la discontinuité et la rupture avec une discursivité argumentative, propres au fragmentaire, le gênaient visiblement, car il voulait toujours rattacher le fragment soit à un autre fragment soit à une totalité inexistante. Cependant, sa réflexion sur le haïku, alimentée par la pensée de John Cage sur la co-présence aléatoire, l’amène à réfléchir sur le fragment aléatoire, sur le fragment « en lui-même », libre de tout contexte. Ainsi, comme le souhaite T. Samouyault, le reste, dont la forme est le temps (p.17), peut être envisageable « en lui-même » (p.17), comme « différence indifférente » (p.26), non-rattachable à une totalité.

12Paule Plouvier dans Pour une poétique de la trace : reste d’un tout ou insaisissable scansion ? étudie la poétique de la trace chez René Char et Pierre Torreilles. Elle interroge la nature du poème : est-ce qu’il s’agit d’un certain ordre langagier enfermé dans une formule dont la fonction primordiale est de stabiliser le sens ? Elle répond par la négative et insiste sur le fait que le poème est plutôt la trace-force où rien n’est figé. Elle fait téléscoper la trace–force, « cette énigme évanescente » (p. 31), une sorte d’élan énergétique où vibre - inépuisable et archaïque - la signifiance poétique, à la trace – lieu de stabilisation du sens et, en même temps, lieu de sa déperdition, car là où la forme se fige, le sens s’enkyste et l’énergie se bloque.

13Alexis Nouss dans Un reste chantable (sur Paul Celan) nous rappelle que la ruine de Babel est au coeur de l’interrogation poétique de P. Celan. Cette poésie parle encore d’autres « ruines » - surtout des victimes de la Shoa dont il ne reste même pas des cadavres, rien que des cendres. Dans le contexte de cette thématique, il est plus aisé de comprendre la présence des trois motifs conducteurs qui traversent ce texte :  silence - cendre – air. Est-ce qu’ils signifient une certaine trajectoire de la pensée ?  La ruine de Babel a fait tomber le silence. Dans ce silence pourra, peut-être, mieux résonner la question sur la parole comme « vecteur d’entente mutuelle » (p.43). Les corps des victimes, néantisés, réduits à presque rien, à la cendre, resteront et s’enracineront dans l’air. Ce qui restera, c’est cette racine qui se trouve profondément implantée dans l’air, dans la mémoire des disparus et dans les nuages qui passaient au-dessus des crématoires.

14Sylvie Rollet dans Lambeaux musicaux : devenir des « rébétika » dans « Voyage à Cythère » d’Angelopoulos, étudie l’intrication entre le registre sonore et le tissu filmique. Il s’agit, plus précisément, des rébétika, chansons des marginaux grecs. Les fragments musicaux, ces lambeaux, comme les appelle S. Rollet, semblent ne pouvoir s’intégrer dans aucune scène filmique, étant systématiquement en constante discordance, hors cadre et hors contexte. Et pourtant, ils semblent jouer « un rôle structurel » dans le film » (p.63). Il s’avère que le sonore, apparemment si décalé, devient un espace autre, une sorte de niche temporelle, peuplée par des fantômes qui viennent d’un autre temps. La scène musicale, chaque fois, quand elle intervient dans le tissu filmique, fait une cassure et libère tout un pan du passé refoulée qui refait surface. S. Rollet dit que les rébétika, par leur caractère fragmentaire, par leur parcours erratique sur les limbes des images, assurent le rôle de passeur et de transmetteur du passé. Ces chants-traces sont du côté du passé et de l’oubli qui l’a englouti, que le présent remet à la vie, et non pas du côté de la mémoire-momie qui fige le passé et signifie, par ce fait, sa mise à mort.

15Francis Théron dans La part de l’intraitable chez Georges Bataille constate que le reste, ce « produit de l’excès de l’humain » (p. 76), demeure au centre des principales préoccupations humaines. D’ailleurs, selon F. Théron, le reste est « un mot fascinant » (p. 75) qui constitue « la racine d’une des familles de mots les plus importants en français » (p. 75). F. Théron insiste sur le fait qu’on ne peut pas envisager une réflexion sérieuse sur le reste sans parler du Tout. Par conséquent, dans le contexte de cette dyade partie vs tout, traditionnellement indissociable, il parle d’une obligation de défaire un lien métonymique qui désigne le reste comme partie d’un tout.

16F. Théron lance une question-boutade : « Que reste-t-il du reste ? ». Pour répondre à cette question, il propose de différencier deux groupes de restes : les restes-ruines qui désignent un substratum lié irrémédiablement au passé figé et immuable ; et l’autre, qui apparaît quand il ne reste rien du reste. Et quand il ne reste pas grand chose du reste, il en reste toujours le Rien. Ce Rien, au contraire des restes-ruines, permet de penser le reste au présent, riche de potentialités et hélant le devenir.

17Marie-France Borot dans Deux petits restes de Salvador Dali soumet à l’analyse un tableau de Dali, intitulé « Le Jeu lugubre » de 1929. Dans ce tableau, Dali transgresse les règles de la bienséance, en représentant l’excrément, ce reste inacceptable, qui demeure pourtant le « reste par excellence » ( p. 94). Dali surprend son spectateur par d’insolites objets qui peuplent son tableau : objets hétéroclites, inquiétants et informes. Le corps humain, désagrégé et désarticulé, a été aussi frappé par ce grouillement de la laideur et de la dysharmonie.

18Et pourtant, l’image du corps humain, qui n’est pas celle du papier glacé – aseptisée et normativisée, a une fonction primordiale. Au bout du compte, ce reste excrémentiel n’est pas un reste honteux, mais il s’inscrit dans la logique de vie, dans le flux énergétique de la plénitude de l’être humain. Dali disait que : « Dans l’acceptation de la scatologie, de la défécation et de la mort, il y a une énergie spirituelle [...] ; il s’agit d’accepter l’homme dans sa totalité, caca inclus, mort incluse » (p. 106).

19David Ruffel dans un article « Manque un raccord » : débris et démultiplication chez Pinget nous démontre que la notion de débris est la catégorie par le biais de laquelle on peut étudier la question du reste chez Pinget. Comme le précise D. Ruffel, tout le Nouveau Roman puise sa force dans l’imaginaire des débris, surtout ceux de l’histoire du XXe siècle qui a mis à bas les vieilles valeurs de l’humanisme européen. Par conséquent, le Nouveau Roman met en place « une écriture d’une crise [...] (p.108), et parle ouvertement de son incapacité à comprendre le monde. Un tel parti pris impose une nouvelle esthétique qui consiste à ne pas se lancer dans l’élaboration d’une structure aboutie, mais juste dans la construction d’une forme pétrie avec du potentiel caché dans des débris. Au niveau du langage, il y a des « débris lexicalisés » ( p. 114) qui font partie de la remémoration langagière. A côté de ces clichés lexicalisés, ressassés et impotents, il y a une répétition qui ne soit pas le retour à l’identique, mais qui opère dans la différence. Cela est posssible, car dans ce genre de répétition il y a toujours du reste qui change tout. Comme le conclut un personnage de Fable de Pinget : « une volonté de tout redire pour tout renouveler » (p.116).

20Gilles Moutot dans Dans l’angle-mort des Lumières : le non-identique selon Adorno s’interroge sur la notion phare de la pensée d’Adorno: il s’agit de la notion de non-identique. Ce « non-identique », comme nous l’explique G. Moutot serait synonyme « d’extrême singularité, d’extrême particularité: l’inexprimable auquel l’art seul peut donner une forme expressive » [...] (p. 128). Dans le domaine esthétique, le reste est envisageable comme quelque chose à inventer, à faire naître plutôt que quelque chose à restaurer.

21Ce qui paraît fondamental, c’est de vouloir s’abstenir de considérer le reste comme « un résidu indestructible de la pensée discursive » ( p.128) ; il faut l’envisager  plutôt comme un jalon-limite posé à ce qui peut être conceptualisé. Car le concept, agissant avec une force d’« opérateur critique » (p.129), dans les domaines esthétique, épistémologique, éthicopolitique, permettrait de se libérer du diktat logocentrique. Le non-identique est au centre de la pensée adornienne à condition de signifier non pas « le reste, intraitable, de la pensée » (p. 129), mais le halo énergétique de ce qui reste à penser.   

22L’article de Franck Salaün : Survivances et devenirs : fragments sur la notion de reste constitue la clôture du présent volume. Cet article se détache des autres par sa forme fragmentaire qui impose un dispositif spécial de lecture. Le lecteur est libéré de l’obligation de l’enchaînement discursif, ce qui lui permet de faire l’école buissonnière de discursivité argumentative qui était de rigueur dans la totalité du volume. Le tout est en morceaux ; la pensée en suspens laisse quelques interstices pour y loger sa propre réflexion. De toute évidence, c’est une pensée qui veuille plutôt interroger et/ou déranger que conclure.

23Le titre du présent article nous met en face d’une double perspective temporelle: le reste est empreint de temps, mais du temps qui ne connaît pas de limites. Pour cette raison, le reste nous met, nous qui sommes déterminés par la finitude, en contact avec une durée infinie qui n’est pas la nôtre. Par conséquent, dans le reste se rencontrent un présent lourd des survivances du passé et un passé lourd d’un à-venir en gestation et surtout un devenir qui n’est pas, mais qui s’invente « comme reviviscence et métamorphose » (p.153).

24Si « la puissance d’un concept se mesure à ce qu’il permet de penser » (p. 154), comme écrit Franck Salaün, dans son article qui clôt le volume, nous pouvons constater que le concept de reste a encore de beaux jours devant lui. Car rien n’y semble définitif, ni tranché; tout au contraire, le volume respire la liberté et ouvre des perspectives vertigineuses de pensée.

25Mais que reste-il de la lecture de ce volume ? Eh bien, justement de la pensée, une pensée-reste qui, ancrée dans la fulgurance du temps présent, mieux que rien d’autre, symbolise un à-venir en gestation.