Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2007
Mai-Juin 2007 (volume 8, numéro 3)
Sébastien Drouin

La conquête des lettres au Québec

La conquête des lettres au Québec (1759-1799), sous la dir. de Bernard Andrès, Québec, Presses de l’Université Laval, coll. « Les collections de la République des Lettres », 2007, 737 p.

1Qui connaît les « Lumières québécoises » ? Bien que le XVIIIe siècle au nord du quarante-neuvième parallèle ait été le théâtre des principaux événements qui scellèrent le destin de l’Amérique du Nord, il demeura, dans l’enseignement de la littérature, longtemps associé à une succession de dates vaguement inquiétantes dont la seule évocation rappelle que l’histoire s’écrivait, le long des berges du Saint-Laurent, à la pointe des baïonnettes. Or, si l’histoire politique a laissé une empreinte indélébile dans l’historiographie québécoise, il n’en va pas de même pour l’histoire littéraire. À Québec, à Montréal, à Trois-Rivières, point de Voltaire, de Rousseau ou de Montesquieu, donc point de chef-d’œuvres devenus très tôt, en France, partie intégrante du patrimoine littéraire. Mais si le Québec des Lumières n’a pas eu son patriarche de Ferney ni son citoyen de Genève, il faut avouer que les aventuriers des lettres n’y manquaient pas et qu’ils ont joué un rôle essentiel au sein de la construction de l’identité canadienne-française et de ce qui sera, bien plus tard, appelé la nation québécoise. C’est ce que vient nous rappeler avec bonheur l’anthologie La conquête des lettres au Québec (1759-1799) parue sous la direction de Bernard Andrès.

2L’ouvrage donne à lire plus d’une centaine d’extraits des « incunables canadiens » pour la plupart confinés dans les centres d’archives, loin du grand jour où on les retrouve maintenant. Issue des travaux de l’équipe « Archéologie du littéraire au Québec » (ALAQ) dirigée par Bernard Andrès, cette anthologie fut réalisée grâce au concours d’étudiants et de chercheurs qui, ces quinze dernières années, ont contribué à la publication de ce vaste éventail de la production littéraire entre la prise de Québec et la fin du XVIIIe siècle. Pour mesurer l’ampleur du défrichage qui attendait le chercheur encore au début des années 1990, il faut lire la préface et l’introduction, toutes deux signées par Bernard Andrès :

Malgré la glorieuse résistance des idées libérales après 1840, la mainmise graduelle du clergé sur le XIXe siècle avait laissé l’impression que rien de bon n’était à glaner dans la préhistoire des Lettres québécoises. Au mieux (si j’ose dire), faisait-on débuter cette littérature avec l’abbé Casgrain, au pire (mais c’est un mieux), avec la Révolution tranquille. On comprend qu’il ne fut pas évident, au début de notre entreprise, de justifier nos choix et notre époque » (p. 4).

3On le comprend d’autant plus aisément que peu de professeurs de littérature, dans la Belle Province, parlaient des lettrés contemporains de ce que Bernard Andrès appelle « la génération de la Conquête ». Si l’entreprise est en elle-même louable à plus d’un titre, il convient de souligner la grande exhaustivité de cette anthologie et l’intéressante répartition des textes en cinq parties : « Le trauma de la conquête (1759-1763) », « Le temps d’une paix (1764-1774) », « L’invasion des lettres (1775-1783) », « L’occupation de l’espace public (1784-1793) » et, enfin, « La valse-hésitation (1793-1799) ». Chacune de ces sections est toujours précédée d’une présentation du contexte historique et des auteurs. Compte tenu de l’extrême foisonnement de cette anthologie, nous ne pouvons évidemment pas rendre compte ici de tous ces textes. On tentera au mieux de présenter les traits généraux de chaque partie.

4La première section, « Le trauma de la conquête (1759-1763) », contient un texte de St. John Crèvecœur, « Description d’une tempête de neige au Canada », un autre attribué à Marie Joseph Legardeur de Repentigny, « Relation de ce qui s’est passé au siège de Québec », un « Journal du siège de Québec en 1759 » que l’on doit à Jean-Claude Panet, de même que le « Journal du voyage de M. Saint-Luc de La Corne », qui relate un saisissant naufrage au large du Cap-Breton. Ce dernier document, comme l’écrit Pierre Lespérance, « représente le premier texte original produit par un Canadien et publié sous forme de livre au Québec » (p. 24). Bien que publié en 1778 chez l’imprimeur Fleury Mesplet, le récit date en effet de 1761.

5« Le temps d’une paix (1764-1774) » présente des textes d’une autre nature : mémoires, poèmes, chansons, etc. La pétition signée par des habitants de Québec et envoyée au gouverneur Murray constitue un émouvant témoignage de la lutte des francophones pour leur accès à la magistrature : « Qui sont ceux qui veulent nous faire proscrire ? Environ trente Marchands anglois, dont quinze au plus sont domiciliés, qui sont les Proscrits ? Dix mille Chefs de famille […] » (p. 100). On retrouve également dans cette section des extraits de La Gazette de Québec/The Quebec Gazette, fondée en 1764 : étrennes, énigmes, un « Ode chanté au Château Saint Louis par les Etudiants du petit Séminaire de Québec », sans oublier des extraits du roman de Frances Moore Brooke, The History of Emily Montague et des Mémoires de Pierre de Sales Laterrière, un auteur auquel Bernard Andrès a consacré de très vastes recherches et dont il a fait le personnage central de son roman historique L’Énigme de Sales Laterrière (2000). Laterrière décrit avec humour les bals, les parties de cartes, tout comme la beauté des Canadiennes : « il est bien difficile à quiconque passera ici quelque année, d’éviter d’y faire alliance » (p. 127).

6La troisième section, « L’invasion des lettres (1775-1783) », s’ouvre sur la Révolution américaine et l’invasion des armées insurgées en terre canadienne. Chansons, descriptions de batailles, journaux : tout contribue à nous brosser un tableau très saisissant de l’époque à laquelle le Québec aurait pu devenir américain. Cette période est également celle de la fondation, à Montréal, en 1778, de la Gazette littéraire dirigée par Fleury Mesplet et Valentin Jautard. La mort de Voltaire fournit tout naturellement aux deux « philosophes » la matière des débats qui remplirent bien des pages de la Gazette. Pour ou contre Voltaire ? « […] l’imprimeur opte pour une stratégie éditoriale prudente, mais non dépourvue de hardiesse : il alterne les articles pour et contre Voltaire, faisant mine de laisser ses lecteurs s’exprimer librement » (p. 147). Bernard Andrès reconstitue à merveille les débats qui agitèrent alors Montréal autour de l’ombre du grand homme ou du suppôt de Satan (c’est selon), et nous permet de mesurer l’audace des fondateurs de l’Académie voltairienne, la poigne de fer des autorités, tout comme « les mouvemens jaloux du petit Corps Scholastique de cette Ville » (p. 247), soit les Sulpiciens. Emprisonnés sans procès, Fleury Mesplet, Valentin Jautard et Pierre de Sales Laterrière tentent pendant trois ans d’obtenir leur libération en sollicitant la clémence du gouverneur Frédérick Haldimand. À la lecture de leur correspondance, nous avons le privilège de découvrir les procédés qu’ils mirent en œuvre afin d’être libérés. Enfin, l’occupation de cet espace public ne saurait être entière sans la fameuse querelle qui opposa Monseigneur Jean-François Hubert à Charles-François Bailly de Messein, coadjuteur de Québec. Ce dernier, conquis aux idées des Lumières, avait osé proposer la fondation d’une université mixte, c’est-à-dire neutre sur le plan religieux :

Quoi, sous la sanction des Loix de la Grande-Bretagne, la promesse royale, la protection du Gouverneur et du Conseil de sa Majesté, au plein midi du dixhuitiéme siécle, il craint : pour moi tout m’anime : j’y vois avec plaisir que le Catholique et le Protestant seront également protégés sous une administration sage et prudente. Il n’y aura dans les chairs de nos écoles que de sçavants professeurs, sur les bancs que les Ecoliers studieux ; dans les rues et les places publiques que des Citoyens qui se supportent et s’aiment les uns les autres selon l’Evangile (p. 484).

7Nous sommes en 1790 : l’opinion public se passionne désormais pour une actualité autrement plus brûlante que les projets de l’aimable Bailly de Messein.

8Dans la dernière partie de son anthologie, Bernard Andrès nous convie à entrer dans une singulière « Valse-hésitation », alors que la Révolution fait rage en France. Les « Gazettes » ne retentissent que du son du couperet régicide. Le loyalisme canadien fleurit. Le clergé, hors d’atteinte des griffes révolutionnaires, a trouvé le coupable derrière tous ces bouleversements : le philosophe des Lumières. Le prélat Joseph-Octave Plessis, avec la gravité et le style majestueux de Bossuet, qu’il imite admirablement, écrira des pages qui méritaient depuis longtemps de figurer dans une anthologie :

Ames mondaines, qui si souvent gémissez sous le poids de votre inutilité et de votre nonchalance, venez apprendre de notre illustre mort comment remplir ces jours vuides de bonnes œuvres qui occupent la plus grande partie de votre temps. Interrogez ce cercueil qui renferme ces précieux restes […] (p. 627).

9Remercions Bernard Andrès de ne pas clore ce recueil par le Discours à l’occasion de la victoire remportée par les forces navales de sa majesté britannique prononcé par Plessis en 1799, texte aussi sinistre que sublime dans lequel « Plessis construit le mythe de la Conquête providentielle » (p. 568). L’ouvrage se termine plutôt par diverses pièces fugitives d’un ton plus gai : des poèmes de Joseph Quesnel et des extraits des étrennes de 1799 dans lesquels certains lettrés encore épris « d’un siècle révolu » perpétuent l’esprit et l’humour de toute une époque dont on méconnaissait jusqu’à maintenant la verve et l’esprit.

10Au terme de ce survol, il apparaît que l’immense mérite de cette anthologie consiste à rendre accessibles des textes que seuls les chercheurs consultaient, il y a peu de temps encore, sur des microfilms. Ceux qui, après avoir lu l’ouvrage, le rangeront dans leur bibliothèque, auront sans doute une bonne pensée pour Bernard Andrès et son équipe, dont les patients travaux nous permettent maintenant de traverser, dans le confort du foyer, cette époque de plume et de plomb qu’est celle de La conquête des lettres au Québec.