Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2007
Mai-Juin 2007 (volume 8, numéro 3)
Catalin Hriban

L’Occident sur ses marges (VIe-Xe siècles). Formes et techniques de l’intégration

Médiévales, No 51, automne 2006. Revue publiée avec le concours du Centre National du Livre et CNRS, Presses Universitaires de Vincennes, Saint Denis, 2006, 192 p. ISSN 0751-2708 ; ISBN 978-2-84292-193-4.

1Le 51ème volume de la prestigieuse collection de l’Université Paris VIII-Vincennes approche la thématique de l’interaction tripartite entre la géographie réelle, la géographie politique et la géographie culturelle de l’Europe carolingienne. Au moment de l’extension politique de l’Europe contemporaine, un thème qui attaque le problème des frontières, de leur unification avec l’intérieur, et de leurs relations avec le centre, soit-il politique ou culturel, ne peut être qu’une initiative bienvenu, d’autant plus que la figura dominante de Charlemagne est étroitement liée au patronage historique de l’idée de l’Europe contemporaine unifiée.

2L’initiative de l’étude de la périphérie politique et culturelle de l’Occident des VIe-Xe siècles a ramassé, sous la coordination de Geneviève Bührer-Thierry (l’un des rédacteurs de la collection) et de Stéphane Lebecq, les articles des membres du séminaire d’étude du Haut Moyen Age, déroulé entre 1998 et 2000 à l’Université Lille III. Les six articles qui forment le nucléus thématique du volume, disposés dans l’ordre chronologique des sujets, sont suivi par deux sections Essais et Recherches et, respectivement, Points de vue, contenant deux études chacune. Les dix articles sont accompagnés aussi des rubriques Notes de lecture et Livres reçus.

3Après une Introduction, succincte, mais dense, rédigée par les coordinateurs du volume,  la section thématique est ouverte par l’article Montanus et les Schismatiques: la reprise en main d’une périphérie hispanique au début du VIe siècle, de Céline Martin (Université Lille III-Charles de Gaulle). Proposant une nouvelle lecture de la correspondance de l’évêque de Toledo Montanus avec les notables du territoire subordonné à l’évêché de Palencia (Toribius et les clercs de l’éparchie), l’auteur analyse le processus d’intégration de la frontière d’ouest du Royaume  Visigot, de la perspective de la lutte contre l’hérésie priscillianiste et contra l’influence du Royaume des Suèves, exercé depuis l’ouest, par l’intermède des clans des nobles locaux, à branches des deux côtés de la frontière, représentées dans le texte de la source, par l’abbé Toribius de Palencia. La carte jointe à l’analyse clarifie, pour les lecteurs moins familiarisés avec la géographie ibérique, la localisation des principaux acteurs de l’épisode.

4Le deuxième article reste dans la région méditerranéenne, plus précisément dans l’Italie lombarde des VIe-VIIIe siècles: Le royaume lombard et les duchés: forme set moyens d’une intégration progressive, par Yves-Mary Verhoeve (Université Lille III-Charles de Gaulle). L’auteur explore le transfère graduel du pouvoir politique du Royaume Lombarde de l’Italie, à partir des familles ducale, représentant des vestiges de l’aristocratie guerrière tribale, vers le centre royal, par l’intermède des alliances matrimoniales, de la diplomatie plus ou moins agressive, ou même par la violence directe (assassinat ou guerre déclarée). La centralisation du Royaume Lombard est suivi aussi bien de la perspective des réactions aux pressions externes (des Francs et, respectivement, des Byzantins), que de la perspective de sa „dynasticisation”, les rois, choisis même parmi les ducs, étant de moins en moins légitimés par leurs connections à la descendance royale agilulfide, jusqu’au « coup de palais » et l’ascension au trône du Roi Liutprand et à l’invasion des Francs. Les tables de descendance et les lignées ajoutés par l’auteur au texte de l’article facilitent considérablement la lecture du nomenclateur de la royauté et de l’aristocratie lombarde.

5Manger et boire à la mode étrangère: Adoption, adaptation et rejet des pratiques festives continentales dans la Grande-Bretagne du VIe siècle est signé par Alban Gautier (Université Lille III-Charles de Gaulle) et analyse le lien entre la distribution de la vaisselle importé dans les royaumes brittoniques et anglo-saxons des Îles britanniques et les relations politiques et culturels avec le continent. Les conclusions révèlent que la vaisselle importée, en tant qu’objet de prestige, continue à être présente même après la décadence des centres de production, soit sous la forme des répliques et des imitations locales (verrerie rhénane et ses imitations dans le Royaume Kent, dans le sud-est de l’Angleterre), soit sous la forme des produits d’une moindre qualité, provenant de Gallia, remplaçant la céramique ibérique et occitane (dans les Royaumes brittoniques de Cornwall ou gaëliques du sud de l’Écosse). La comparaison au phénomène anthropologique de la consommation festive accompagnée de dons, telle qu’on la rencontre dans les sociétés primitives, sert à souligner l’existence possible d’une conduite similaire, caractérisée par l’emploi des produits importés, dans les résidences royales brittoniques, situation suggérée par la présence de la céramique d’emballage d’origine gallique – méditerranéenne longtemps après la retraite romaine de Bretagne. Une fois de plus, la présence de l’illustration cartographique s’avère être un élément positif, qui permet l’appréciation du texte à sa juste valeur.

6Si les trois premiers textes ont pour objets d’étude des espaces géographiques situés, géométriquement, à la périphérie de l’Europe carolingienne, l’article de Rodolphe Dreillard (Université Lille III-Charles de Gaulle), La fission du noyau: Anciens et nouveaux centres dans l’espace alpin (fin VIIe-début Xe siècles) traite une périphérie géographique qui se trouve en plein centre géométrique de l’Europe: la zone des Alpes helvétiques. Le texte analyse la formation de nucléus d’agrégation politique dans l’espace d’une ancienne périphérie géographique (une „marge” climatique et démographique) à partir de points d’importance stratégique le long des voies de communication transalpine. Le contrôle de ces points devient donc capital pour la communication terrestre entre le centre politique (Aix) et le centre spirituel (Rome), entre le nord et le sud de la „Lotharingie”, au moment de la division de l’Empire Carolingien. L’emplacement des monastères d’Agaume et de Novalèse et de l’évêché de Coire en ces points stratégiques est, aux yeux de l’auteur de l’article, le point de départ dans le développement des nouveaux centres régionaux, en même temps avec la diminution du pouvoir central. Bien que le texte se réfère à plusieurs reprises à une carte qui y serait jointe, celle-ci n’est pas pourtant présente dans le volume, dans les conditions où sa présence aurait été très utile.

7La frontière d’est du monde carolingien fait l’objet de l’étude de Thomas Lienhard (LAMOP, Université Paris I-Sorbonne), intitulée d’une manière très suggestive: A qui profitent les guerres en Orient? Quelques observations à propos des conflits entre Slaves et Francs au IXe siècle. La comparaison des informations existant dans les Annales de la période en question permet à l’auteur de conclure que la violence de la frontière orientale de Francia n’a pas son origine dans le désir d’indépendance des peuples slaves, qui se trouvaient en plein processus de formation de l’identité politique, mais elle est plutôt due à la politique expansionniste des magnats francs de la zone de frontière. Par le monopole des informations, ceux-ci ont manipulé le pouvoir impérial et royal dans la mise en œuvre d’une politique de force contre les Slaves. La conclusion de l’auteur s’appuie sur la contradiction entre les informations contenues dans les Annales Fuldense concernant la „trahison” et les incursions du prince slave Zventibald, et les efforts réels des Moraves de maintenir la paix avec les Francs, tel qu’il en résulte de la lettre du comte franc Arbo adressée au roi des Francs d’est, Arnulf, en 890.

8Le dernier article du nucléus thématique du volume, intitulé Cambrai-Magdebourg: les reliques des saints et l’intégration de la Lotharingie dans le Royaume de Germanie au milieu du Xe siècle, signé par Paul Bertrand (CNRS, Institut de Recherche et d’Histoire des Textes) et Charles Mériaux (Université Lille III – Charles de Gaulle), analyse une zone plus subtilement  politique du processus d’intégration de la périphérie dans le complexe du Royaume Germanique de la dynastie saxonne. La translation de reliques saintes, définitoires pour la dévotion traditionnelle d’une région, vers le centre religieux et politique du royaume sert d’ancre spirituelle pour assurer le lien de la périphérie au centre. La mention dans les sources de la translation des reliques de Saint Aubert, Saint Gery, Sainte Madelberte et Sainte Maxellende de Cambrai à Magdebourg démontre l’importance à part accordée à l’époque à cet événement, tout comme le fait que la translation a fonctionné en double sens, à savoir aussi bien en dirigeant la dévotion traditionnelle de la région vers le centre, qu’en transformant le centre dans un espace intégrateur, ouvert à la périphérie. L’utilisation de reliques importantes pour les cultes régionaux en tant que moyens d’intégration politique marque, aux yeux des auteurs, l’étroite liaison entre la dévotion religieuse et la loyauté politique dans l’Empire du Xe siècle.

9La section d’Essais et recherches inclut deux articles, dont le premier, signé par An Smets (Faculté de Lettres de l’Université Royale de Leuven), étudie la variation du vocabulaire français dans la domaine de la fauconnerie, conformément aux traductions françaises des textes latins: „Poux, vers et vermine”: Etude sémantique sur les parasites des rapaces dans les traductions cynégétiques françaises; le second, signé par Julien Véronèse (Université d’Orléans), est une étude érudite sur l’œuvre de l’un des auteurs des opus de magie de la fin du Moyen Age: La notion d’« auteur - magicien » à la fin du Moyen Age: Le cas de l’ermite Pelagius de Majorque († v. 1480).

10La section Points de vue inclut deux textes, le premier étant une étude d’historiographie, qui constitue une révision par endroits polémique du développement du domaine de l’Histoire de l’Art Médiéval, depuis ses débuts pendant le XIXe siècle et jusqu’à nos jours: Réflexions sur les objets et les pratiques de l’histoire de l’art médiéval. A propos de « L’objet de l’histoire de l’art », de Roland Recht, signée par Daniel Russo (Université de Bourgogne, Dijon), et le second appartenant au Norvégien Einar Mar Jonsson (Université Paris IV-Sorbonne), intitulé Les « miroirs aux princes » sont-ils un genre littéraire?, et qui dresse une analyse judicieuse de la tendance des médiévistes modernes à encadrer tale-quale la littérature politique médiévale dans la catégorie des « Miroirs » (specula), réalisant en même temps une courte mais érudite étude littéraire du soi-disant „genre”.

11La section de Notes de lecture, qui clôt le volume, inclut une majorité de titres du domaine du nucléus thématique et chronologique du volume, élément qui vient continuer une tradition de rigueur scientifique des rédacteurs de la série. Le 51ème numéro des Médiévales est un volume bien conçu, à ses mérites scientifiques s’ajoutant l’initiative de la promotion des jeunes chercheurs et de la valorisation des ateliers de recherche et des séminaires d’études médiévales.