Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2007
Mars-Avril 2007 (volume 8, numéro 2)
Claire Riffard

Vers un nouvel orientalisme ?

Identités hybrides. Orient et orientalisme au Québec. Sous la dir. de M. Benlalil & J. Przychodzen, Montréal, Paragraphes, vol. 25, 2007 (Publ. du Dépt. des littératures de langue française, Univ. de Montréal, 2007.

1Nombreuses sont les parutions récentes qui contredisent par leur existence même la rumeur de la mort annoncée de l’orientalisme tel que défini par Edward W. Saïd en 1978 (Orientalism, Penguin Books1). Le département des littératures de langue française de l’Université de Montréal se propose de questionner ce concept d’orientalisme, c’est-à-dire d’Orient créé par l’Occident, en le confrontant à un corpus donné, celui de la littérature québécoise. L’introduction est confiée à Janusz Przychodzen, de l’Université de York, qui a coordonné le numéro avec Mounia Benalil. Il souligne l’aspect fondateur pour le Québec de son rapport avec l’Orient, « qui n’a cessé de marquer cette culture et en constitue aujourd’hui une référence incontournable »(p.7.). Mais quel Orient ? Et quelles relations ? L’orientalisme québécois se fonde autant sur des représentations venues de l’histoire que sur des rencontres réelles avec l’Asie. Ses limites géographiques sont également fluctuantes ; il est suivant les époques et les auteurs l’Orient chinois ou indien, ou encore celui des déserts…

2Les articles du recueil s’attellent à cette tâche délicate de la définition de l’orientalisme, en proposant chacun un angle d’approche précis qui permet de reprendre dans le détail les analyses d’E.W.Saïd pour développer un discours nouveau qui les intègre tout en suggérant de possibles dépassements.

3L’ouvrage s’organise en deux temps : l’Extrême-Orient (contributions de Boris Chukhovich, Serge Granger, Vijaya Rao, Gilles Dupuis et Janusz Przychodzen), le Proche et Moyen-Orient (contributions de Anne Caumartin, Rachel Bouvet, Johann Sadock, Mounia Benalil et Denise Brassard).

4Boris Chukhovich réfléchit à la part de l’orient dans l’art canadien, en montrant qu’il a influé paradoxalement sur les représentations des autochtones indiens, qui sont souvent décrits avec les attributs des « Orientaux » : « sauvages », « primitifs », « mystérieux »… Un lien est même établi par certains des écrivains autochtones eux-mêmes avec les tribus nomades du conquérant mongol Gengis Khan2. Au Québec, un autre Orient est lisible dans les représentations artistiques, un Orient français paré de tous les raffinements de l’art classique. Les habitants de la Belle Province ne rêvent que paysages et architecture de France. Ce n’est qu’au début du XXe siècle que des artistes canadiens auront la possibilité de se rendre en Afrique du Nord ou au Proche-Orient. Ainsi la peintre Caroline Armington, qui peindra des scènes de marché à Constantine. Mais L’Orient reste davantage un thème qu’un style. Son impact est indirect sur ces peintres qui sont davantage influencés par le regard européen sur l’Orient, fascinés qu’ils sont par les tendances réalistes, impressionnistes et post-impressionnistes de la peinture européenne. Plus récemment, on retrouve le thème oriental dans le travail de plasticiens canadiens qui reprennent la technique de la calligraphie dans leurs œuvres post-automatistes (Guido Molinari, Pauline Gagnon, Gaston Petit…). Le plus souvent, l’artiste déploie encore des images orientalistes stéréotypées, transmises par sa culture américaine. Mais les choses sont en train de changer avec le développement des migrations transcontinentales.

5C’est dans ce sens d’un renouvellement des approches que se déploie l’analyse de Serge Granger, qui analyse l’impact de la rencontre du Québec avec l’Asie réelle dans son article « Les coureurs de l’Extrême-Orient ». A l’inverse, Vijaya Ra revient sur l’influence de l’héritage colonial sur le discours littéraire du Québec sur l’Inde pendant la deuxième moitié du XXe siècle. Il repart de la définition d’E .W. Saïd de l’Orient comme invention européenne, et propose de l’actualiser en le détachant de son contexte colonial. A ce titre, l’orientalisme québécois est porteur de nouvelles perspectives, même si le fantasme reste la clé de la représentation orientale au Québec. L’Inde est en effet toujours perçue comme mystique et spirituelle, érotique et éternelle, comme en témoignent les romans Le Dieu dansant, de Yolande Villemaire (Montréal, l’Hexagone, 1995), ou Le nombril des aveugles, de François Landry (Montréal, Triptyque, 2001). Qu’est-ce qui distingue au fond l‘orientalisme québécois de l’orientalisme européen ? L’identification avec la victime. La compréhension du désarroi. On regrette que Vijaya Rao ne développe pas ce dernier aspect, car on perçoit ici une différence essentielle et une piste de réflexion féconde.

6Dans son article « L’Orient désorienté », Gilles Dupuis analyse le topos du Chinatown chez quatre romanciers contemporains : Ying Chen, Guy Parent, Ook Chung et Aki Shimazaki. Selon Gilles Dupuis, ces nouvelles écritures prennent le contre-pied de l’orientalisme en lui opposant une résistance, ils désorientalisent la Chine. Comment ? Par l’absence de référent géographique précis (Ying Chen), une présence diffuse et diffractée (Guy Parent), ou un déni conscient ou inconscient des origines chez des romanciers désorientés (Ook Chung et Aki Shimazaki). Janusz Przychodzen retrouve pour sa part des caractéristiques du théâtre dans le film du même nom de Robert Lepage. Selon Janusz Przychodzen, l’évocation de la dramaturgie japonaise permet en filigrane au réalisateur de poser la question des origines du Québec.

7Dans la deuxième partie de l’ouvrage, les rédacteurs réfléchissent aux modes de représentation du Proche et du Moyen-Orient dans la littérature québécoise. Rachel Bouvet travaille sur les modes de représentation des femmes orientales dans la littérature québécoise, à travers une lecture de Hypatie ou la fin des dieux, de Jean Marcel (Montréal, Léméac, 1989), tandis que Mounia Benalil analyse « La prose brève au Québec dans le parcours de l’esthétique orientaliste », en s’appuyant sur les recueils de Marie-José Thériault.

8Anne Caumartin et Johann Sadock étudient plus précisément la vision de l’Orient des romanciers québécois juifs. Anne Caumartin, de l’université d’Ottawa, analyse les « Variations sur le thème du lointain et de la profondeur dans le discours culturel de Naïm Kattan », un auteur qui porte en lui une mémoire ancienne de l’Orient de part son ascendance juive. Le propos de Johann Sadock élargit l’analyse à d’autres écrivains juifs francophones au Québec comme Victor Téboul. Selon lui, chez ces écrivains, « L’Orient de se réduit pas à ce qu’on a laissé derrière soi. Il est une matière première des identités en reconstruction » (Sadock, p.142). Ces deux analyses de Anne Caumartin et Johann Sadock montrent bien que les écritures québécoises juives se construisent dans un contexte d’antagonisme et une situation de tension identitaire, qui peut aboutir en définitive à une paradoxale orientalisation du pays d’accueil, le Québec.

9Enfin, dans une étude consacrée au poète Serge Patrick Thibodeau, Denise Brassard montre une autre possibilité d’échapper à l’orientalisme, par l’errance essentielle. L’auteur du Quatuor de l’errance suivi de La Traversée du désert fait l’expérience de l’altérité à un point tel qu’elle devient un espace en soi, hors de toute géographie binaire.

10En somme, ce recueil invite, comme le souligne Janusz Przychodzen dans son introduction, « à une interrogation sur le degré de résistance de la parole littéraire à la contamination de l’imagination par les préjugés de la société ambiante »( Przychodzen p.14). Cette démarche semble aujourd’hui plus que jamais salutaire.