Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2007
Mars-Avril 2007 (volume 8, numéro 2)
Sandrine Bretou

De la compassion

Cajetan Larochelle, L’Autre visage de la guerre de Troie, Québec, Les Presses de l’Université de Laval, 2006, 148 p.

1L’Autre visage de la guerre de Troie est présenté comme « le deuxième volet d’une trilogie sur les fondements de la culture occidentale », sans plus de précision sur le titre du premier volet.

« À la suite d’un Socrate condamné, ironique défenseur de la vertu des héros militaires, l’auteur descend au royaume des morts en tirer une parole vers nous les vivants, pour écoute et mémoire. »1

2L’auteur, philosophe et « témoin du monde », recourt au style de l’oratorio. En effet, la première partie du présent ouvrage est constituée de dialogues tels que « l’exode du prince troyen Enée »2 ou « Le sacrifice de Polyxène »3 : dix dialogues traitent des troyens vaincus et quatorze autres « des vainqueurs grecs vaincus » qui, à leur retour de Troie, deviennent des victimes.  Ce sont des dialogues adaptés, mais l’auteur prend soin de ne pas trop s’éloigner de leur réalité dramatique, en s’inspirant de

« plusieurs sources anciennes — philosophie, épopées grecques et romaines, tragédies. Tout comme à l’époque de Socrate, je réhabilite le dialogue, et ce, dans le but éthique de questionner, sans détour, la bonne conscience des vainqueurs, leur vertu militaire ainsi que la justesse des épopées. »4

3Sources dûment détaillées : pour le dialogue sur « l’arrivée de Socrate chez Hadès » par exemple, l’essayiste s’inspire de L’apologie de Socrate, du Criton ainsi que du Phédon de Platon, et pour les autres dialogues : Virgile, Euripide, Homère, Sophocle, Fénelon, Eschyle, etc. La bibliographie compte auntant d’auteurs anciens que de contemporains (Louis Aragon, Martin Heidegger, Emmanuel Lévinas, George Steiner et d’autres encore) pour une meilleure mise en perspective du parallèle du monde antique avec notre monde moderne qui connaît des guerres tout aussi tragiques — car telle est bien en effet la finalité d’un ouvrage qui se veut à la fois littéraire (faisant une part à la création fictionnelle) et philosophique (méditant la valeur de la compassion).

4C’est donc d’abord, avec ces dialogues, une guerre de Troie étudiée sous l’angle des victimes, des vaincus et non plus des victoires, le plus souvent sanglantes, où la compassion et la justice sont prônées. Mais l’interrogation du pourquoi du laisser-faire des dieux reste omniprésente.

« Moi, Hécube, veuve du roi Priam, esclave exilée. Cheveux blanchis ; de poussière, souillés. Femme maudite. Sans mes enfants pour m’entendre, me défendre, me consoler. Femme oubliée. Tantôt en sanglots, tantôt prostrée d’effroi par le sinistre ressac d’une marée d’afflictions. Ô dieux de l’Ether, de la mer et de l’Hadès, dans votre infinie bienveillance, pourquoi donc n’êtes-vous pas venus à mon secours ? Dieux démasqués ! Sans cœur ni raison. »5

5La deuxième partie vient ensuite constituer un essai. Les troyens sont les victimes évidentes, mais nombre de grecs (vainqueurs de fait sur les troyens) se retrouvent aussi sous les traits de vaincus. La liste de ces vainqueurs vaincus est assez longue : Ulysse à son retour à Ithaque, Agamemnon dont « la ruine (phtoran) de sa famille fait écho à celle de la famille royale troyenne »6, Ajax qui se suicide et d’autres encore.

6Le malheur de ces héros serait dans l’ordre des choses, ou plutôt dans « l’ordre du temps », selon Cajetan Larochelle. Ce serait une sorte de justice. « L’histoire dé-masquée » que propose l’auteur tient dans une démarche de distanciation et « présuppose donc le passage du culte du héros épique à la considération portée au vaincu. »7 En effet, « même l’arbitraire jugement — trop souvent empreint de vengeance — des dieux est mis en cause par la raison des victimes qui, suivant son principe, demande comme chose due que certains d’entre eux rendent des comptes — processus propre à l’attitude ouverte de la société démocratique née en Grèce au Ve siècle avant J.-C. »8

7L’auteur rend compte de la miséricorde, de la compassion des vainqueurs, à l’instar d’Achille qui en éprouve pour le roi Priam revendiquant le corps de son fils Hector. En effet, « si consciente de sa souffrance, la victime revendique justice, elle doit donc le faire à visage découvert, dans le souci de la justesse, dans ce que Raymond Klibansky appelle « les limites de la tolérance […] quand les droits fondamentaux sont en danger », en affrontant avec force le vainqueur sans pour autant donner de la vengeance, dans la loi du Talion. »9

8L’auteur projette ensuite cette situation antique sur nos sociétés actuelles : l’histoire se répète.

« À cet effet, le rapt de la belle Hélène, cet ancien prétexte des grecs de réduire à néant la magnifique Troie, a laissé place, à notre époque, à la pratique d’une politique étrangère qui, derrière le masque pervers d’une rhétorique pathétique d’épuration et de salut national, n’en demeure pas moins tout aussi insensée parce qu’elle dissimule le même refus de l’autre – de l’altérité – somme toute, de la différence identitaire née dans un contexte démocratique. »10

9On découvrira ainsi un parallèle très engagé entre les épopées grecques et le monde dans lequel on vit, associant une critique de notre actualité empreinte d’une volonté de compassion et de justice pour les victimes innocentes d’actes violents (attentats du World Trade Center  par exemple), ou tout simplement des projets de paix et de protection pour l’homme.

« Il faudra exactement 150 ans pour que le Projet de paix perpétuelle d’Emmanuel Kant (1795) trouve enfin écho lors de la création du Tribunal de Nuremberg (1945-1949) chargé de juger plusieurs dirigeants nazis. »11

10Mais malgré la création de l’UNESCO, nous pouvons tous constater que nous sommes toujours dans des temps de génocides. Le cas du Rwanda en 1994 en donne un sinistre exemple…