Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2007
Mars-Avril 2007 (volume 8, numéro 2)
Franc Schuerewegen

Comment parler de Proust quand on a lu ses livres ? Enquête dans la bibliothèque de Pierre Bayard

Pierre Bayard, Comment parler des livres que l’on n’a pas lus ?, Minuit, coll. « Paradoxe », 2007.

1La première chose qu’on a envie de remarquer à propos de ce livre, c’est qu’il prend en otage ses lecteurs. Comment parler, sans l’avoir lu, d’un livre intitulé : Comment parler des livres que l’on n’a pas lus ? Pierre Bayard sait très bien que, dans le milieu cultivé auquel il s’adresse, on prendra soin de le lire, avant de parler de lui : vu le titre de l’ouvrage, le risque d’être pris en flagrant délit de non-lecture  — ce livre sur les livres que l’on n’a pas lus, l’avez-vous lu ? — est évidemment bien trop grand. C’est un premier coup de force. Il y en a quelques autres comme on va voir.

2L’argument que développe Pierre Bayard est désormais bien connu. Il n’existe pas quelque chose comme une lecture « intégrale », « toute lecture trop attentive, sinon toute lecture, est un empêchement à une saisie approfondie de son objet » (p. 41). Pierre Bayard poursuit en ces termes :

La lecture n’est pas seulement connaissance d’un texte ou acquisition d’un savoir. Elle est aussi, et dès l’instant où elle a cours, engagée dans un irrépressible mouvement d’oubli. (p. 55)

3L’ouvrage que nous lisons a donc pur but de décomplexer notre relation aux œuvres et aux textes. L’école est une institution intimidante et castratrice pour Pierre Bayard ; on a parfois l’impression, suggère-t-il, que l’activité de lecture est pour elle une corvée, notamment quand elle prend les textes littéraires pour objet. On comprend qu’à une époque où la culture littéraire est en perte de vitesse, où l’analphabétisme progresse, où le livre est de plus en plus concurrencé par d’autres supports n’ayant quant à eux aucun mal à séduire le public « jeune », les thèses de Pierre Bayard aient eu autant de succès. Les uns — on a pu s’en rendre compte tout récemment encore lors de l’émission « Campus » dont Pierre Bayard était l’un des invités — y voient comme une justification : la culture livresque a cessé de vivre, disent-ils, eh bien, c’est bien fait, il fallait en arriver là, et on les entend applaudir ; les autres, qui vont dans un sens contraire, lisent Pierre Bayard comme un réformateur et comme l’inventeur d’une pédagogie nouvelle de la lecture. Faut-il tout lire ? Ce n’est pas possible. Alors que faire ? Lisons un peu, moins encore, si possible. Ce sera toujours bien assez.   

4Je puis pour l’essentiel souscrire aux arguments de Pierre Bayard dont je retrouve également dans ce nouveau livre le style caustique et l’humour décapant qui sont un peu comme on sait la marque distinctive de notre brillant collègue de Paris 8. Du reste, si les formules choisies sont souvent ironiques, le fond est sérieux :

Prêter intérêt au contexte, c’est se rappeler qu’un livre n’est pas fixé une fois pour toutes, mais qu’il constitue un objet mobile et que sa mobilité tient pour une part à l’ensemble des relations de pouvoir qui se tissent autour de lui. (p. 130)

5Les livres font partie d’un « espace mondain » qui est

l’envers de l’espace scolaire, espace de violence où tout est fait, dans le fantasme qu’il existerait des lectures intégrales, pour savoir si les élèves qui l’habitent ont effectivement lu les livres dont ils parlent ou sur lesquels ils sont interrogés. (p. 119)

6Nous avons besoin de

nous dégager de toute une série d’interdits, le plus souvent inconscients, qui pèsent sur notre représentation des livres et nous conduisent à les penser, depuis nos années scolaires, comme des objets intangibles, et donc à nous culpabiliser dès que nous leur faisons subir des transformations. (p. 120)

7Je précise que ce ne sont pas des slogans vains, et qu’un véritable système de pensée se cache derrière ces affirmations si manifestement audacieuses. Pierre Bayard plaide en effet — comme le font aussi, d’une manière différente et pourtant proche, Michel Charles et Marc Escola en se servant du concept de « textes possibles »1 — pour une critique littéraire que j’appellerai ici pour aller vite post-herméneutique. La critique post-herméneutique telle que je la vois cherche à aborder d’une manière différente la très épineuse question du sens des œuvres. Pour elle, en effet, la  bonne question n’est pas (n’est plus) : quel est le sens de X ? mais bien plutôt : quelles sont les transformations possibles de X, dès lors que X a pu donner jour tout à la fois à une série de commentaires et à une série de récritures ? Comment conjoindre dans de nouvelles pratiques critiques récriture ou gestes hypertextuels et commentaire ou posture métatextuelle ? La critique post-herméneutique se conçoit en d’autres termes comme une rhétorique et, partant, comme un art d’écrire. Je ne cache pas que je suis sous le charme de ce nouveau mode d’approche auquel je prédis un brillant avenir. Je prévois en effet un véritable changement de paradigme dans les études littéraires, changement de paradigme dont Pierre Bayard, Michel Charles, Marc Escola — ainsi que quelques autres —  sont aujourd’hui les courageux pionniers.

8Il n’empêche que tout dans Comment parler des livres que l’on na pas lus ? ne me paraît pas également convaincant, et qu’il est certains points qui me laissent malgré tout sceptique. Il me semble ainsi que Pierre Bayard a parfois tendance à amalgamer dans ses analyses les notions de livre et de texte. J’explique ce que j’entends par là. Si j’accorde volontiers, comme l’affirme Pierre Bayard, qu’un livre est un objet « mobile » sans contours fixes — les livres dont nous parlons, même ceux qui existent vraiment et que nous avons lus, sont toujours peu ou prou de ce point de vue des objets imaginaires —, le texte, en revanche, peut être défini en ce qui me concerne comme une entité stable. Certes, sa stabilité n’est jamais sans failles et je n’oublie pas la leçon déjà ancienne de Louis Hay : « Le texte n’existe pas », il est, à sa manière, une fiction éditoriale et institutionnelle2. Il n’empêche qu’une fois fixé et imprimé — même si la fixation est électronique et virtuelle — le texte fournit au lecteur un matériau de base, une structure à manipuler, à transformer.

9Peut-être y a-t-il intérêt ici, afin de mieux définir cette dialectique de la variation et de l’invariance que font apparaître les notions de livre et de texte, à mobiliser le vocabulaire du logicien américain Charles Sanders Peirce. Celui-ci appelle type une notion générale qui ne varie pas, alors que le token est pour lui un particulier, une « occurrence » du type3. Un livre que nous avons lu — mais aussi, dans l’ordre d’idées que défend Pierre Bayard, celui que nous n’avons pas lu, dont nous avons seulement entendu parler et qui demeure pour nous un objet de discours — peuvent être définis tous les deux dans cet ordre d’idées comme des tokens construits à partir d’un type unique qui serait le texte. J’insiste sur l’idée que la non-lecture d’une œuvre — étant donné qu’il s’agit chez Pierre Bayard, d’une non-lecture parlée : je m’exprime sur un livre que je n’ai pas lu — est elle aussi la réalisation d’un token. C’est pourquoi Pierre Bayard peut écrire que

notre relation aux livres n’est pas ce processus continu et homogène dont certains critiques nous donnent l’illusion, ni le lieu d’une connaissance transparente de nous-mêmes, mais un espace obscur hanté de bribes de souvenirs, et dont la valeur, y compris créatrice, tient aux fantômes qui y circulent. (p. 18)

10Mais il faut être conscient du fait que ce commentaire porte sur le livre-token et non sur le texte-type. La création de « textes possibles » n’est possible, si je puis dire, que parce que son point de départ est le type qui — quand bien même chacun le lirait « à sa manière » — est aussi le garant du processus de transformation.   

11L’autre objection que je me permettrai de faire à Pierre Bayard porte sur ce que j’appellerai — je ne trouve pas mieux pour l’instant — le postmodernisme facile qui entache quelque peu à mon sens les pages de conclusion de cet ouvrage. J’entends par postmodernisme une logique du « nivellement des rangs » et un processus de mise à plat des valeurs et des formes au sens où le décrit Jean-François Lyotard4. Il me semble que Pierre Bayard se fait à sa manière l’apôtre de ce processus en en tirant, pour la lecture littéraire, certaines conclusions que je juge pour ma part hâtives.

12J’explique le raisonnement. Dans le chapitre final, l’auteur de Comment parler des livres que l’on n’a pas lus ? écrit d’abord ceci :

De l’analyse de toutes les situations délicates que nous avons rencontrées dans cet essai, il ressort qu’il n’existe d’autre issue, pour nous préparer à les affronter, que d’accepter une évolution psychologique. (p. 159).

13Or quelle est cette « évolution psychologique » que le critique appelle de ses vœux ? Si elle a pour effet dans un premier temps de rapprocher l’acte de lecture, et celui de la non-lecture dont le premier ne peut être séparé, de la talking cure — « Cette écoute autre des textes et de soi-même n’est pas sans rappeler celle que l’on peut raisonnablement attendre d’une psychanalyse, laquelle a pour fonction première de libérer celui qui s’y prête de ses contraintes intérieures et de l’ouvrir par là, au terme d’un itinéraire dont il demeure le seul maître, à toutes ses possibilités de création » (p. 160) —, la chose curieuse est que le recours au langage analytique sert aussi à justifier une sorte d’égalitarisme du livre où tous les acteurs du champ littéraire se voient soudainement placés au même niveau. Pierre Bayard continue en effet en ces termes :

Devenir soi-même le créateur d’œuvres personnelles constitue donc le prolongement logique et souhaitable de l’apprentissage du discours sur les livres non-lus. Cette création marque un pas de plus dans la conquête de soi et dans la libération du poids de la culture, laquelle est souvent, pour ceux qui n’ont pas été formés à la maîtriser, empêchement à être, et donc à donner vie aux œuvres. (p. 160).

14Plus loin :

Nos étudiants ne se donnent pas le droit, l’enseignement ne jouant pas pleinement le rôle de désacralisation qui devrait être le sien, d’inventer des livres. Paralysés par le respect dû aux textes et l’interdit de les modifier, contraints de les apprendre par coeur ou de savoir ce qu’ils ‘contiennent’, trop d’étudiants perdent leur capacité intérieure d’évasion, et s’interdisent de faire appel à leur imagination, dans des circonstances où celle-ci leur serait pourtant le plus utile. (p. 161).

15Suit alors ceci, où l’auteur abandonne soudainement la posture ironique qui lui était familière, par où l’ironie devient utopie :

Quel plus beau présent peut-on faire à un étudiant que de le sensibiliser aux arts de l’invention, c’est-à-dire de  l’invention de soi ? Tout enseignement devrait tendre à aider ceux qui le reçoivent à acquérir suffisamment de liberté par rapport aux œuvres pour devenir eux-mêmes des écrivains ou des artistes. (p. 162).

16Les intentions, à coup sûr, sont bonnes. L’homme qui écrit ces lignes est aussi, à n’en pas douter, un excellent enseignant. Mais on entre également ici dans une logique du « tout se vaut » qui personnellement me dérange : tout le monde artiste, tout le monde auteur… Que vous soyez Balzac ou Tartempion, qu’importe ? Tous les « fantasmes » sont à mettre au même niveau et il n’y a aucune différence à faire entre un livre écrit, un artefact, et un fantasme ; c’est pareil, et cela a exactement la même valeur…  

17Une phrase de Philippe Sollers me revient ici en mémoire, dans la préface qu’il a écrite à Pourquoi lire les classiques ? d’Italo Calvino. Je ne suis pas un fanatique de Philippe Sollers dont je n’ai pas lu tous les livres — loin s’en faut. Mais le passage que je vais citer m’est précieux parce qu’il indique assez bien quelle est à mes yeux la difficulté à laquelle nous achoppons :

La Bibliothèque n’est pas en cours de destruction, c’est nous qui sommes en destruction par rapport à elle. Ecrire et lire sont comme deux fonctions s’éloignant de plus en plus l’une de l’autre : tout le monde se croit capable de la première (d’où le nombre des prétendants), mais personne ne s’imagine capable de la seconde (et pourtant, il est facile de constater à quel point la misère de la lecture s’accroît)5.

18Sollers, en ce qui me concerne, a raison. La lecture est une propédeutique nécessaire à l’écriture ; et sans doute est-il vrai aussi que mieux on lit, mieux on écrit. Pour dire la même chose d’une autre manière encore : on ne peut ici éviter la question de la valeur, si l’on préfère : de la qualité propre de l’artefact. Pour qu’on puisse passer de la rêverie, du fantasme au texte écrit, au type, il y a un chemin à faire. Il me semble que Pierre Bayard a parfois tendance à le raccourcir exagérément.

19Je termine par deux mots sur Proust. Pierre Bayard a consacré un autre excellent ouvrage à cet auteur6. Dans les pages initiales de Comment parler des  livres que l’on n’a pas lus ?, il prend soin de préciser qu’il est en outre un critique proustien. Il le fait, je crois, exprès :

Ainsi sera-t-il quasiment impensable pour des universitaires de lettres de reconnaître — ce qui est pourtant le cas de la plupart d’entre eux —, qu’ils n’ont fait que feuilleter l’œuvre de Proust sans la lire également. (p. 14)

20Plus loin et plus explicitement :

Si j’ai peu lu moi-même, je connais suffisamment certains livres — je pense là aussi à Proust — pour pouvoir évaluer, dans les conversations avec mes collègues, s’ils disent ou non la vérité quand ils en parlent, et pour savoir que tel est rarement le cas. (p. 15)

21En clair donc : si Pierre Bayard n’a pas lu tous les livres, il a lu Proust ; or il faut qu’on sache qu’il l’a lu attentivement, contrairement, précise-t-il, à bon nombre de ses pairs. Ce serment d’allégeance proustienne me paraît lui aussi intéressant : il tend à suggérer que certains livres et, donc, certains auteurs, s’avèrent malgré tout plus importants que d’autres pour Pierre Bayard ; le fait de ne pas les avoir lus constitue à ses yeux une faute ou, tout au moins, un handicap.

22La lecture de Proust est-elle indispensable pour qui veut écrire sur les livres que l’on n’a pas lus, et sur la manière dont il faut en parler ? D’abord on hésite à tirer ce genre de conclusion. C’est que Pierre Bayard ne consent à l’admettre que du bout dès lèvres. Ainsi, en reprenant à Proust la notion de « livre intérieur » — notion expliquée dans Le Temps retrouvé7 — , le critique justifie son emprunt de la manière suivante, en note : « L’expression de “livre intérieur” figure dans Proust, avec une signification proche de celle que je lui donne » (p. 82). Comme justification, cela ne va pas très loin, force est de l’admettre. Le passage a surtout la fonction d’une prise de distance : ne me prenez pas pour un spécialiste proustien, que je ne suis pas ; s’il m’arrive de puiser dans le vocabulaire proustien, pratique courante dans le milieu lettré, n’allez surtout pas en déduire que cet auteur serait pour moi une référence fondamentale... C’est faux…

23Une seconde mise à distance de Proust et de son œuvre – mais dont il ne faut pas non plus être dupe – apparaît au chapitre deux où Pierre Bayard cite Valéry rendant hommage à l’auteur de La Recherche du temps perdu dans un numéro de la Nouvelle Revue française8. Il remarque à juste titre que l’auteur du texte d’hommage, qui a très peu lu Proust, explique quelque peu perversement sa connaissance lacunaire de l’oeuvre comme… un effet de l’œuvre. Si Valéry n’a pas lu Proust, conclut en effet Pierre Bayard, ou s’il ne l’a lu qu’un tout petit peu, il s’en tire en mettant la chose sur le compte de Proust. C’est sa faute :

Le coup de génie de Valéry est de faire la théorie de sa pratique de lecture, en montrant qu’elle est appelée par l’auteur qu’il entend non-lire, et que s’abstenir de le lire est encore le meilleur compliment qu’il puisse lui faire. (p. 34).

24Proust, en d’autres mots, n’attend pas de ses lecteurs qu’ils le lisent sérieusement ; par conséquent, conclut Valéry dans la lecture que propose Pierre Bayard, évitons de nous donner trop de zèle…

25Le lecteur pressé croit alors que Pierre Bayard se situe lui-même par rapport à l’œuvre proustienne dans une position similaire : lui aussi serait en cette matière un dilettante. Mais le lecteur pressé se trompe. L’auteur de Comment parler des livres que l’on n’a pas lus ?nous a fort bien expliqué dans son chapitre initial que s’il a lu peu de livres, et s’il a oublié la plupart de ceux qu’il a lus, Proust est pour lui l’exception qui confirme la règle, Proust il connaît. J’y ajouterai en tirant les ultimes conséquences de cet aveu que Pierre Bayard doit en vérité la plupart de ses vues théoriques à sa longue fréquentation de l’œuvre proustienne et, donc, qu’il n’aurait sans doute pas pu écrire Comment parler des livres que l’on a pas lus ? s’il n’avait été, en même temps que l’apologiste de la non-lecture, un zélé critique proustien.

26Je donne, pour finir, trois exemples qui me permettront d’illustrer cette idée. Ceci est mon premier exemple. À propos du Nom de la Rose d’Umberto Eco — rien à voir avec Proust, croit-on, mais attention ! —, Pierre Bayard écrit ceci :

Pour se convaincre que tout livre dont nous parlons est un livre-écran, et un élément de substitution dans cette chaîne interminable qu’est la série de tous les livres, il suffit de faire l’expérience simple consistant à confronter les souvenirs d’un livre aimé de notre enfance avec le livre ‘réel’, pour saisir à quel point notre mémoire des livres, et surtout de ceux qui ont compté au point de devenir des parties de nous-mêmes, est sans cesse réorganisée par notre situation présente et ses enjeux inconscients. (p. 53)

27Eco n’est pas Proust, et tout lecteur un peu cultivé sait que les deux références qui comptent vraiment dans Le Nom de la Rose sont Conan Doyle et Borges. Par ailleurs, par le lexique qu’il utilise, Pierre Bayard se pose ici en critique freudien. C’est le psychanalyste qui parle, non le critique proustien. Mais l’allusion aux « livres aimés dans notre enfance » le trahit. Ce propos est entre autres choses la réécriture d’un célèbre passage du Temps retrouvé où le héros, qui va bientôt prendre la plume pour écrire, médite sur un livre qu’il eut entre les mains autrefois, quand il n’était encore qu’un enfant. Il s’agit comme on sait de François le Champi de George Sand, l’ouvrage que lui lut sa mère à Combray, et dont il retrouve ici, dans la bibliothèque du prince de Guermantes, un exemplaire.

28Déjà, à Combray, il faut le rappeler, l’acte de lecture du petit Marcel était à peine une « lecture ». Maman, en effet, lisait le texte à voix haute en le censurant : « Elle passait toutes les scènes d’amour ». En outre, l’enfant à qui elle s’adresse « rêvasse », la logique de l’action lui échappe totalement : « Dans ces temps-là, quand je lisais, je rêvassais souvent, pendant des pages entières, à tout autre chose »9. Pour qui valorise la lecture exhaustive et scolaire, les choses s’annoncent donc bien mal. Mais le pire est à venir. Car nous apprenons également, dans la scène du Temps retrouvé, que le même livre de George Sand, qui a laissé un souvenir inoubliable au héros proustien, mais que celui-ci n’a pas « lu » au sens philologique et scolaire, s’avère définitivement illisible dès lors qu’il le redécouvre chez le prince de Guermantes. Autre paradoxe. Il n’y eut pas de « vraie » lecture au départ, en fin de parcours, le livre est devenu illisible. Proust, qui explique le paradoxe, écrit alors ceci :

Une chose que nous vîmes à une certaine époque, un livre que nous lûmes ne restent pas unis à jamais seulement à ce qu’il y avait autour de nous ; il le reste aussi fidèlement à ce que nous étions alors, il ne peut plus être ressenti, repensé que par la sensibilité, que par la personne que nous étions alors.10

29Pierre Bayard connaît évidemment ce passage et s’en sert, à mon sens, dans le commentaire qu’il développe dans son livre. Eco est une référence en trompe-l’oeil, la référence majeure demeure cachée et il appartient à nous, lecteurs, de la retrouver.

30Ceci est mon deuxième exemple. Au chapitre quatre : « Les livres que l’on a oubliés », Pierre Bayard traite de Montaigne et du rôle que jouent les livres dans les Essais. Montaigne est à son tour pour Pierre Bayard une figure du lecteur oublieux et distrait :

Pour ce familier de la citation, la situation est originale, puisque ce n’est pas à d’autres écrivains qu’il se réfère, mais à lui-même. À la limite, toute distinction disparaît entre citation et auto-citation, dès lors que Montaigne, ayant oublié ce qu’il disait de ces auteurs et même qu’il en disait quelque chose, est devenu un autre pour lui-même, séparé de soi par la défaillance de sa mémoire et faisant de la lecture de ses propres textes autant de tentatives pour se retrouver. (p. 59)

31Le rapport est peut-être un peu plus lointain ici mais je crois pouvoir indiquer que ce commentaire rappelle entre autres l’article « Journées de lecture » que Proust publie en préface à sa traduction de Sésame et les Lys de Ruskin (1906) et qu’il reprend plus tard dans Pastiches et mélanges (1919). Je cite aussi cet autre texte proustien :

Et c’est là, en effet, un des grands et merveilleux caractères des beaux livres (et qui nous fera comprendre le rôle à la fois essentiel et limité que la lecture peut jouer dans notre vie spirituelle) que pour l’auteur ils pourraient s’appeler « Conclusions » et pour le lecteur « Incitations ». Nous sentons très bien que notre sagesse commence où celle de l’auteur finit, et nous voudrions qu’il nous donnât des réponses, quand tout ce qu’il peut faire est de nous donner des désirs.11

32Pierre Bayard, au chapitre quatre, s’occupe du seul Montaigne et ne dit strictement rien de Proust. Mais Proust est là, et nous comprenons qu’il est aussi le premier théoricien du phénomène de la lecture oublieuse, de la « délecture » comme l’appelle Pierre Bayard.

33Mon dernier exemple concerne la conclusion où, une fois de  plus, les réminiscences proustiennes sont à mes yeux patentes. Pierre Bayard, en effet, ne développe pas seulement ici une théorie postmoderne de la lecture au sens que nous avons dit, il fait aussi l’éloge de la lecture comme introspection. Dans son commentaire, il aboutit au constat suivant :

Car la vérité destinée aux autres importe moins que la vérité de soi, accessible seulement à celui qui se libère de l’exigence contraignante de paraître cultivé, qui nous tyrannise intérieurement et nous empêche d’être nous-même.  (p. 119)

34 Le même auteur ajoute :

Le paradoxe de la lecture est que le chemin vers soi-même passe par le livre, mais doit demeurer un passage. C’est à une traversée des livres que procède le bon lecteur, qui sait que chacun d’eux est porteur d’une partie de lui-même et peut lui en ouvrir la voie, s’il a la sagesse de s’y arrêter. (p. 153-4)

35On aura deviné quelle est selon moi l’origine de cette analyse. Comment ne pas voir que les images de la « voie » et du « passage » viennent de Proust et appartiennent à sa théorie de la lecture détournée et oublieuse? Toujours dans Le Temps retrouvé, Le baron de Charlus, quand il lit Musset, donne à « l’infidèle » de La Nuit d’octobre le visage de Morel. Les lecteurs de l’œuvre se souviennent que Proust – on pourrait donner à sa phrase un sens scabreux mais laissons ce point de côté ici – écrit ceci : « C’était par cette seule voie, étroite et détournée, qu’il avait accès aux vérités de l’amour »12. Proust ajoute :

L’écrivain ne dit que par une habitude prise dans le langage insincère des préfaces et des dédicaces : « mon lecteur ». En réalité, chaque lecteur est quand il lit le propre lecteur de soi-même. L’ouvrage de l’écrivain n’est qu’une espèce d’instrument d’optique qu’il offre au lecteur afin de lui permettre de discerner ce que sans ce livre il n’eût peut-être pas vu en soi-même.13.

36Ce passage est lui aussi archiconnu, et je suis à cent pour cent convaincu que Pierre Bayard l’a à l’esprit en écrivant ses pages finales. Proust est son humus, sa terre nourricière. Comment parler des livres que l’on n’a pas lus ? aurait pu s’intituler aussi — ce sera peut-être le titre d’une réédition future – pourquoi, quand on a lu Proust, on n’a pas besoin d’autres livres.