Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2007
Mars-Avril 2007 (volume 8, numéro 2)
Daniel Attala

Le peuple, mythe et réalité

Le Peuple, mythe et réalité, sous la direction de Jean-Marie Paul, Presses Universitaires de Rennes, 2007, 165 p.

1Ce collectif suit logiquement et chronologiquement celui publié sous la direction du même auteur et consacré à l’aspect négatif, péjoratif du concept de peuple qu’est le concept de foule (La Foule, mythes et figures. De la Révolution à aujourd’hui, Presses Universitaires de Rennes, 2004). Cependant la qualification contrastée de la foule comme négative et du peuple comme positif n’est qu’un schéma simplifié d’un enjeu conceptuel plus complexe et qui semble être à l’origine de ce volume. Tel qu’il est argumenté dans l’avant-propos de Jean-Marie Paul, cet enjeu relève du fait qu’au moins en France le qualificatif de « peuple » aurait cessé d’être élogieux pour devenir même péjoratif, comme on peut le voir par exemple dans l’adjectif « populiste » (p. 10). Cette perte de valeur de la notion de peuple, le glissement des limites entre les notions de peuple et de foule, entraîne la mise en cause d’autres notions qui en découlent, notamment celles de souveraineté nationale et de démocratie (idem). Les neuf études rassemblées dans ce volume sont autant d’apports — relevant de différents domaines culturels (France, Allemagne, Autriche, Suisse) et disciplinaires (Philosophie, Littérature, Philologie) mais avec une claire prépondérance des études littéraires — à la discussion sur la valeur voire sur l’existence du peuple tel qu’il a été défini et représenté au sein de divers discours depuis la fin du XVIIIe siècle jusqu’à nos jours.

2Une contribution à l’étude du mythe du peuple devait commencer par un exposé de ses traits principaux et des circonstances de son apparition. Cela fait l’objet de « Le Mythe du peuple : de Herder aux Romantiques de Heidelberg » par Christine Mondon. Depuis les années soixante-dix, à partir notamment de l’ouvrage de Peter Burke Popular Culture in Early Modern Europe (non mentionné dans l’ouvrage), centrer le récit de la naissance de l’idée moderne de peuple en Allemagne vers la fin de XVIIIe siècle, en particulier depuis Johann Gottfried Herder et le Sturm und Drang jusqu’aux frères Grimm, est en effet une thèse fréquente dans la bibliographie sur le sujet. Christine Mondon suit ce parcours en nous livrant un résumé concis mais efficace ; elle revient ainsi sur un chapitre fondamental de l’histoire de ce que Peter Burke appelait la « découverte » voire l’« invention » du peuple et de la culture dite populaire1. Herder étant l’un des artisans du concept de peuple, avec sa « double équation : Poétique = Primitif = Populaire = National » (p. 18), l’auteur nous rappelle l’inspiration rousseauiste et contraire au classicisme français dominant à l’époque en Allemagne. Même en signalant au passage le « bémol » mis par Goethe « à l’image positive du peuple » (bémol signalé aussi par d’autres auteurs du volume) l’article préfère suivre la consolidation de cette image positive en s’attardant sur ceux qui ont pris en charge l’exhumation et la réhabilitation de « la tradition dite populaire » dans deux recueils qui ont fait date : Clemens Brentano et Achim von Arnim avec Des Knaben Wunderhorn, et les frères Grimm avec Kinder-und Hausmärchen. Avec eux la « double équation », qui pour Herder n’était pas encore reliée de façon exclusive à la nation, devient le fondement d’une « réaction patriotique » qui a pour but de signaler le centre autour duquel le peuple devrait se rassembler pour rejeter le joug de la domination politique et culturelle étrangère.

3Le point de vue philologique est donné par Françoise Daviet-Taylor dans « Le Concept de peuple : une figure du cercle », en clôture de volume. Dans la conception (heideggérienne ?) que l’étymologie témoigne de l’accumulation de « notions » qui constitue le sens des mots et même le « concept » que ces mots signalent (p. 159 et 161), et après avoir suivi l’histoire de la formation des mots Volk et peuple, l’auteur laisse penser que le sens (étymologique) de ces deux mots coïncide à peu près avec les traits les plus saillants des doctrines qui « dans la seconde moitié du XVIIIe et au XIXe siècle » ont servi à « la philosophie esthétique » et aux « Romantiques » pour donner à ces mêmes deux mots un sens marqué de « noblesse » et de « grandeur » (p. 161). L’histoire étymologique des mots, à partir de l’indo-européen et jusqu’à l’œuvre des frères Grimm, tracerait donc, selon l’auteur, le « cercle » (trop parfait pour être vrai ?) évoqué dans son titre. Cette substitution de la philologie à l’histoire des idées (« Si nous reprenons cette étude, consacrée au dévoilement du concept de Peuple », p. 161 ; c’est moi qui souligne), devient même, au moment des conclusions, un passage à la doctrine politique : « La valeur d’entier prend la valeur de tout, de puissance, de force, celles-ci étant dues à la cohésion du (grand) nombre. Cette valeur positive peut s’inverser dès que la valeur du tout que fait le nombre se dissout, la valeur devenant négative, péjorative. Le (grand) nombre devient multiple, multitude, se dé-fait, dès que la finalité de la totalité s’efface (quand les causes, les finalités du regroupement, de la formation de l’entier unique perdent en déterminations, conviction, clarté) » (p. 161). Toute une doctrine très précise donc dégagée quasiment de l’histoire étymologique d’une poignée de mots.

4Entre l’ouverture historique et la clôture philologique, sept travaux s’occupent de la question du peuple, plus précisément de la représentation du peuple, chez différents auteurs : Karl Philipp Moritz (« Images du peuple, Images de soi chez K. Ph. Moritz. Le Magazin zur Erfahrungsseelenkunde et Anton Reiser » par Anne-Marie Baranowski), Friedrich Hölderlin (« « Voix du peuple » (Stimme des Volks) de Friedrich Hölderlin (1801) » par Jacques Lardoux et « Le poète et le peuple ou de la constitution du corps politique et de son rapport à la poésie chez Hölderlin » par Nicolas Class), Jules Michelet (« Le peuple et la France chez Michelet » par Jean-Marie Paul), Alexandre Dumas (« Alexandre Dumas et le peuple démythifié » par Anne-Marie Callet Bianco), Charles Péguy, Georges Hyvernaud (« Le peuple et La Mer » par Claude Herzfeld), Elfriede Jelinek et Peter Stamm (« Image d’un monde populaire moderne dans deux romans contemporains, Les Amantes d’Elfriede Jelinek et Paysages aléatoires de Peter Stamm » par Lucrèce Friess), une série chronologique donc qui couvre de la fin du XVIIIe siècle jusqu’à nos jours. Le sens de cette série, qu’il ait été cherché ou non, semble clair. En laissant de côté le cas de Moritz (1756-1793), chez qui l’on ne trouve pas (encore ?) le mythe romantique du peuple tel qu’il est constitué par Herder et d’autres, la série parcourt trois moments fort distincts mais logiquement ordonnés : 1) la consolidation du mythe du peuple (Hölderlin, Michelet) ; 2) sa mise en cause (Dumas, Péguy, Hyvernaud) ; 3) la persistance dans l’actualité de certains de ses éléments, pas assez nombreux ou marquants pour justifier la thèse forte de la persistance du mythe lui-même (Jelinek, Stamm), mais pas non plus assez insignifiants pour le croire définitivement périmé.

5Dans tous les travaux, deux thèmes majeurs occupent les auteurs : le rapport des écrivains concernés avec les couches populaires et la question de la possibilité de s’ériger, ou d’ériger leurs œuvres respectives, en représentation du peuple. À l’aune de ces préoccupations et visant maintenant l’actualité, dans la plupart des travaux le besoin s’impose de mesurer la distance qui sépare les sociétés et les discours européens actuels du mythe romantique du peuple. Mais en aucun cas ce besoin ne va au delà du simple rappel qu’on est en train de traiter un sujet d’une importance particulière en cette année 2007 d’élection présidentielle et de discours prononcés une fois de plus au nom du peuple. Dans l’avant-propos de son précédent recueil, La foule : mythe et figures, Jean-Marie Paul constatait : « Il semble que nous entrions dans une ère qui ne croit plus à la rédemption » (p. 8). À l’instar du seul travail sur des écrivains contemporains du nouveau recueil, le soupçon semble devoir persister. Les romans de Jelinek et de Stamm témoignent, certes, de la vigueur d’un certain concept de peuple, mais l’élément dominant, ou peut-être même le seul élément de ce concept, à savoir la précarité ou la fragilité « des couches populaires » (p. 143), ne semble pas être suffisant pour justifier l’espoir qui était l’élément fondamental du mythe romantique du peuple. Comme d’autres auteurs du volume nous le rappellent, cet espoir était aussi l’élément fondamental du concept (ou mythe) marxiste du prolétariat, peut-être l’une des versions les plus importante du mythe romantique du peuple. L’absence dans ce collectif d’un traitement direct de cette version — à l’exception de quelques passages du travail sur le roman de Jelinek — pourrait être considérée comme un signe supplémentaire du désespoir en question. Il reste à savoir si cet état d’esprit est représentatif de quelque chose d’autre que du simple manque d’intérêt intellectuel pour un tel sujet.

6Face à cette problématique vaste et complexe, malgré d’inévitables lacunes, ces recherches apportent une contribution précieuse et éclairante sur un concept encore et toujours fondamental au sein du champ culturel, philosophique et politique contemporain.