Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2007
Mars-Avril 2007 (volume 8, numéro 2)
Valérie Jeanne Michel

« Plus vifs dans un plus vaste monde » : la joie comme expérience mystique et poétique

Jean-Louis Chrétien, La joie spacieuse : essai sur la dilatation, Paris, Éditions de Minuit, coll. « Paradoxe », 2007.

1Jean-Louis Chrétien nous a livré début 2007 une nouvelle méditation phénoménologique, fruit de sa réflexion d’homme de savoir et de foi. Son « essai sur la dilatation » poursuit le travail de Promesses furtives et celui plus ancien de De la fatigue, non par le thème mais par la méthode : un sentiment, une expérience est mise au cœur du propos et étudiée à travers ce que de grands personnages de notre culture, saints, savants et poètes, en ont dit ou montré. Il ne s’agit en rien d’une étude systématique dans la mesure où ces personnages, bien que tous incontestablement importants en regard de l’histoire de la pensée occidentale, font l’objet d’un choix dicté bien plus par des affinités personnelles que par l’intention de reconstituer les étapes de la dite histoire. La démarche a néanmoins sa rigueur et tient à la fois de celle de G. Bachelard, axée sur l’étude des attitudes intimes et des correspondances qu’elles trouvent au niveau cosmique, et de celle de J.-P. Jossua qui met en parallèle poésie et mystique.

2L’on sait la place qu’occupe la joie au regard de la spiritualité chrétienne qui en fait l’un des fruits de l’Esprit. Les précisions lexicologiques données en introduction de La joie spacieuse indiquent très clairement que c’est dans cette tradition que s’enracine le propos de l’auteur. L’idée est bien de donner à connaître une expérience psychique assez répandue et dont sont porteurs bien des auteurs mais le parti retenu par J.-L. Chrétien est de restreindre la littérature qui pourrait être rassemblée sous ce signe à celle porteuse de la référence explicite au mot « dilatation », mot du latin chrétien.

3La méthode est résolument « méditative ». Elle amène l’auteur à mettre en avant les plus grandes figures pour réfléchir autour d’elles en multipliant les références et les rapprochements intertextuels que lui impose une évidence intérieure. Les différents chapitres sont consacrés respectivement à Saint Augustin, Saint Grégoire le Grand, Saint François de Sales et Louis Chardon (avec « une petite excursion dans l’Angleterre du XIVème siècle »), Bossuet, Amiel, Thomas Traherne, ecclésiastique anglican du XVIIème siècle, Walt Whitman et, de manière plus attendue, Paul Claudel. Le troisième chapitre est, lui, centré sur le verset 32 du psaume 118 (« Sur la voie de tes commandements, j’ai couru, lorsque tu as dilaté mon cœur »), vers lequel J.-L. Chrétien est revenu après avoir lu le poème « Apparitions-disparitions » d’Henri Michaux et dont il étudie les inflexions dans les traductions de la Bible, les commentaires exégétiques, les écrits des mystiques, ce qui l’amène à multiplier les références de manière plus abondante encore — Origène, Saint Hilaire de Poitiers, Saint Augustin encore, Cassiodore, Saint Ambroise de Milan, Isaac de l’Etoile, Guerric d’Igny, Bernard de Clairvaux, Thérèse d’Avila, Kant, Platon, Victor Hugo…

4Alors que le propos ne manque pas, par moments, et tout en le reconnaissant, d’assimiler des projets et des pensées portés par des intentions et des états d’esprit différents, l’insistance des idées comme leur enchaînement plein d’évidence et de conviction emporte l’adhésion du lecteur.

5Le livre acquiert alors une fonction poétique qu’il doit précisément à son tour méditatif : un état intérieur est présenté sous ses différents aspects, exploré à travers des sensibilités que l’on découvre sur un mode analogique (elles sont comparées les unes aux autres) et restitué pour être partagé. Un texte fait du déploiement d’autres textes qu’il explicite et incorpore en vue de leur meilleure intelligence — et, par delà, celle de soi et de l’être au monde lui-même.

6Le lecteur accordera une attention particulière aux chapitres VII et VIII. Le premier est celui consacré à Thomas Traherne, un poète spirituel peu publié de son vivant, longtemps tombé dans l’oubli et qui reste, au dire même de J.-L. Chrétien, largement inconnu en France ; le second procède d’une lecture de Walt Whitman plus extensive que celle à laquelle le lecteur non spécialiste du même pays est habitué (Whitman est cité dans la diversité des poèmes de l’édition Penguin de Françis Murphy).