Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2007
Mars-Avril 2007 (volume 8, numéro 2)
Corinne Noirot

Le texte et la voix

Jean-Luc Vincent, Comment lire un texte à voix haute ? [+ cd]. paris, Gallimard, « La bibliothèque Gallimard », 2006. 132 p. CD audio. ISBN 2-07-033948-3.

1À l’heure où se trouvent sainement mis en question la littérature momifiée et l’enseignement littéraire comme muséologie pour vieilles pierres1, où les slammeurs tel Grand Corps Malade remettent au goût du jour le texte proféré, et où les acteurs se délectent à la lecture de classiques, non sans attirer des spectateurs que l’on dit d’ordinaire avides de grand spectacle (on songe au récent triomphe de Fabrice Luchini ou de Sami Frey mettant en bouche Beckett ou Rimbaud), il est revigorant de voir paraître, dans une optique pédagogique, un petit traité du texte et de la voix.

2Les buts affirmés sont modestes. Aider les élèves, étudiants et préparationnaires à éviter les écueils qui mènent à une mauvaise lecture. Trouver un juste milieu (ni lourdeur ni blancheur, ni dislocation ni surinterprétation), un juste équilibre de la lecture, qui fasse entendre le sens. Assorti d’un CD comprenant des exemples de bonnes et mauvaises lectures, ce manuel enchantera les enseignants et hantera le rayon « usuels » des bibliothèques. Mais il a beaucoup à offrir, sous ses dehors utilitaires.

3La posture de Jean-Luc Vincent épouse dans une large mesure la perspective du comédien, alors que ses remarques techniques trahissent davantage le stylisticien. Dans l’idéal, du texte étudié au texte communiqué, un continuum se dessine, qu’un éventail de connaissances et de pratiques simples devraient pouvoir renforcer, vers une compréhension heureuse. C’est pour Jean-Luc Vincent comme pour bien d’autres – le dilemme est ancien – une gageure certaine que de placer au cœur de la valeur du littéraire le plaisir du texte, et l’effet d’une parole vivante et adressée. Ce rapport d’écoute et de plaisir demande de l’attention, du temps, et un certain désir d’appartenance par le truchement de voix autres. Le semis de lieux communs scolaires que présentent l’introduction et le corps de l’ouvrage (de la « substantifique moelle » à « ce grand niais d’alexandrin » en passant par « la politique dans une œuvre littéraire… » et « une certaine intensité, qualité et proportion de tension spirituelle ») peut sembler confirmer les attentes formalistes des examens et concours. Elle nous ramène néanmoins incidemment à la possibilité de références partagées qui contribuent à fortifier, si ce n’est le lien social, du moins l’éducation et la pensée.

4 Les auteurs abordés au fil d’analyses plus ou moins détaillées sont les habitués des programmes de concours, CAPES et agrégation au premier plan. Parmi les extraits choisis, on trouvera des textes de Hugo, Baudelaire, Lafayette, Bossuet, Guilleragues, Proust, Butor, La Bruyère, Saint-Simon, Céline, Saint-Amant, Racine, Boileau, Verlaine, Rimbaud, Mallarmé, La Fontaine, Apollinaire, Jaccottet, Claudel, Saint-John Perse, Ponge, Diderot, Stendhal, Zola, Flaubert, Sarraute, Duras, Marot, Rousseau, Scarron, Voltaire, Sade, Montesquieu, Laclos, Beckett, Genet, Feydeau, Marivaux, Beaumarchais, Lagarce (et d’autres !). Voilà rassemblé tout un canon, à l’heure où la notion elle-même se trouve souvent dénigrée.

5Le livre est divisé en cinq « Perspectives » selon les aspects qui informent la lecture orale : prononciation, intonation et autres données vocales, rythme et syntaxe, vers et prose, tons, polyphonie, registres, généricité.

6Des remarques préliminaires sur l’importance fondamentale de l’adresse délibérée se concentrent sur la posture ainsi que le volume de voix. L’acte de soutenir est ensuite mis en valeur, et cet aspect emprunté au technolecte du comédien devrait se révéler bénéfique pour plus d’un lecteur. Prendre son temps, bien attaquer et prononcer, comprendre et restituer quelques différences phonétiques ainsi que les élisions et liaisons, bien accentuer et respirer : tels sont les aspects abordés quant à l’art de soutenir, de ne pas perdre de force. Une lecture tirée du Père Goriot illustre cette première perspective.

7Syntaxe et ponctuation sont abordées du point de vue de « la respiration de l’écriture ». Une analyse syntaxique de base doit permettre de détacher des unités de sens et de souffle, à enchaîner dans un mouvement global. La ponctuation suggère une ligne mélodique avec une accentuation voire une certaine intonation.

8Vincent attaque la syntaxe complexe de la prose française sous trois angles pertinents pour l’enseignement de la littérature, à savoir : la période classique, la phrase proustienne et le flux de conscience. Les questions de l’expressivité, de l’énonciation, et du style porté par le rythme sont également soulevées de manière succincte. Le CD offre ici comme lectures modèles La Bruyère et Claude Simon.

9Lire la poésie métrique n’est jamais chose aisée pour l’élève. Tout en soulignant l’importance du rythme et du décompte syllabique, à relever avant tout examen formel plus raffiné, Vincent commence par rappeler les règles de la prosodie classique, y compris les types de vers, accents métriques, césures et coupes. Le rapport entre unités métriques et unités syntaxiques permet d’expliquer l’enjambement, ainsi que les cas particuliers du -e muet et de la liaison, dans la versification française. La prosodie moderne donne lieu à un exposé quelque peu réducteur sur la « libéralisation » du vers par les romantiques et la redéfinition du vers chez les symbolistes. L’auteur conclut sur l’écueil des accents d’intention, souvent déplacés, l’attention à porter aux sonorités, et par-dessus tout le primat du sens sur toute grille métrique. « Le Loup et l’agneau » enregistré sur le CD donne à entendre les remarques techniques proposées.

10Les cas à part du vers libre et de la prose poétique ne sont guère singularisés – si ce n’est pour le verset, pour le coup singulièrement mis à part : l’importance de faire entendre les unités métriques et le mouvement d’ensemble est à nouveau soulignée. Sur le CD, Éloges de Saint-John Perse vient compléter à haute voix l’exposé.

11Polyphonie, registres et ironie occupent la quatrième partie. Vincent s’intéresse d’abord aux voix multiples, c’est à dire les adresses au lecteur, les voix des personnages, les italiques d’emprunt, les voix indistinctes (ou hétérogénéités non marquées, pour les linguistes). Le CD annexe offre, en relation avec cette question, un extrait du Ravissement de Lol V. Stein de Duras. Les registres s’avèrent plus difficiles d’accès, hormis certaines distinctions claires de niveaux de langue, à faire passer dans la diction. Sont abordées enfin l’ironie de la parodie, l’ironie de l’antiphrase et l’ironie complexe à la Flaubert. Qui a fait face à des étudiants habitués à une consommation discursive fragmentée et peu réceptifs à l’ironie appréciera ce rappel d’une nécessaire appréhension globale : situation, sens, mouvement, pluralité des voix en interaction. La section sur les voix et registres met à jour des faits de langue qui demandent une fine interprétation (au double sens de lecture et de performance) afin d’investir efficacement la lecture à haute voix. Un extrait de Madame Bovary, meilleure lecture du CD, couronne le tout très à propos.

12On ne s’étonnera pas de voir Vincent terminer sur le théâtre ­— même s’il propose une synthèse des considérations sur la notion de genre, et discute des conséquences de la caractérisation sur la lecture (exemple du roman épistolaire). À la question toujours réitérée : « Faut-il tout lire ? » dans un texte de théâtre, Vincent a le mérite d’apporter une réponse claire et nette : oui, et de manière différenciée. Car la nature double de ce type de texte, répliques et didascalies, doit être respectée, ainsi que les indications d’intention, sans exagération. L’auteur rappelle en outre la prévalence de la situation à imaginer et de l’horizon de la représentation. Les textes dramatiques correspondants, sur le CD, sont de Beaumarchais et Jean-Luc Lagarce.

13Une section « Bilans » clôt le tout. Elle résume les conseils proposés pour bien préparer sa lecture, y compris un « rappel méthodologique » pour le commentaire de texte, ainsi qu’une bibliographie sommaire.

14Il va de soi que décrire des notions physiques, rythmiques ou prosodiques à l’écrit pose fatalement problème : c’est un peu comme expliquer en de multiples pages des mouvements musculaires ou une chorégraphie, dont la démonstration en présence prendrait quelques minutes. La combinaison d’un bref manuel et d’un CD audio est à cet égard une réussite, et ouvre la voie à d’autres entreprises de ce genre. À quand le traité de versification ou l’étude de sociologie des niveaux de langue avec CD audio ?

15L’aspect pratique est renforcé à bon escient, en contrepoint de cette difficulté inhérente au sujet. Les exercices des parties « À vous », s’ils demandent de l’application, sont dans l’ensemble bien conçus. L’ouvrage forme véritablement une petite somme de terminologie linguistique et stylistique. Quelques résumés limpides de questions ardues à introduire, telles que la problématique (p. 112) ou la période (p. 36), font de ce livre un outil utile à tout enseignant ou étudiant de lettres, au-delà du but de lecture orale. On regrettera, comme on l’a dit, quelques approximations (la libéralisation romantique du vers, p. 64-65, par exemple), certes acceptables sinon bienvenues dans un ouvrage pédagogique. Était-il bien nécessaire par ailleurs de consacrer une partie entière au verset ? Quoi qu’il en soit, l’ensemble forme un compendium plus qu’appréciable.

16Comment lire un texte à voix haute ? reste assez difficile d’abord pour des lycéens, malgré un clair effort de simplification du langage technique. Un certain métalexique grammatical et linguistique est en effet supposé acquis. Parfaitement indiqué en revanche pour les élèves des classes préparatoires et au-delà, ce livre a de quoi devenir un petit viatique de la formation aux concours, et des études littéraires en général.

17Dernier avantage : pourtant pur produit de l’institution scolaire à la française, ce guide bénéficiera sans nul doute aux enseignants et étudiants de FLE (français langue étrangère) puisque — sans parler du CD audio, directement utilisable en classe — il touche un peu à tout, et de manière claire et concise (souvent presque sous forme de fiches). De la phonétique du français aux modes et registres, en passant par la syntaxe et la prosodie, de multiples notions-clés sont abordées au fil d’extraits particulièrement exploitables en cours de langue, linguistique ou littérature. Et l’on aurait tort de croire que, dans le domaine de la documentation pédagogique, beaucoup d’ouvrages réussissent ainsi la prouesse de satisfaire et au marché du bachotage et à celui d’une francophonie en langue seconde toujours vivace.