Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2007
Mars-Avril 2007 (volume 8, numéro 2)
Marta Cuenca-Godbert

L’épique re-cyclé

Palimpseste épiques, Récritures et interférences génériques, sous la direction de Dominique Boutet et Camille Esmein-Sarrazin, Paris, Presses de l’Université Paris-Sorbonne, 2006, 379 p.

1Réunis sous le titre de Palimspestes épiques, les actes du colloque « Récriture et adaptations de l’épique », tenu les 11 et 12 juin 2004 à la Sorbonne, regroupent un ensemble de contributions autour de la réflexion sur le traitement de l’héritage épique antique et médiéval dans la littérature, l’historiographie, la théorie littéraire et l’opéra. L’ouvrage se compose de quatre parties, abordant successivement :

2- différentes transformations de la matrice homérique

3- la récriture d’épopées à partir de sources antérieures, anciennes ou plus récentes

4- le recyclage d’un cycle, refonte de l’épique dans la littérature chrétienne et l’historiographie

5- l’épique et le renouvellement des poétiques, abordant les mutations esthétiques du genre et l’adoption de nouveaux noms artistiques dans lesquels la présence épique est (dé)masquée : le roman et l’opéra. La préface de Dominique Boutet précise la problématique traitée et la conclusion reprend utilement la structure d’ensemble de l’ouvrage.

6Nous proposons un chemin de lecture guidé par trois axes de réflexion qui se dégagent de l’ensemble de ce collectif, autour de la notion centrale de recyclage, que Sylvain Detoc propose de comprendre dans « le sens littéral de remaniement du cycle » (p. 65), de ressassement fécond.

7On retrouve dans de nombreuses contributions une interrogation au sujet du rapport de l’épopée avec la réalité historique. Les techniques narratives de la forme littéraire sont mises au service de l’écriture du vrai.

8Dans l’historiographie du XIIIe siècle, Catherine Croisy-Naquet  remarque que la mise en forme des reconstitutions chronologiques cohérentes dans le Roman de Troie en prose, dans les Faits de Romains et dans les Chroniques de Constantinople de Robert de Clari et de Villehardouin, emprunte au modèle épique ses procédés littéraires (formules présentatives, épithètes, motifs narratifs, reprises, etc.) pour séduire le public, tout en adoptant l’écriture en prose. Carine Bouillot remarque également une « forte coloration épique » (p. 232-233) dans le traitement de la bataille de Bouvines (1214) que fait Philippe Mousket dans sa Chronique rimée, érigeant un fait récent au rang d’épisode épique. L’adoption par les chroniqueurs de traits stylistiques de l’épopée se traduit par une efficacité esthétique au service de l’écriture de faits avérés.

9Nombreux sont les récits historiques qui récupèrent des motifs épiques. Francine Mora étudie trois exemples de récritures carolingiennes du motif du banquet de Didon dans le Poème en l’honneur de Louis le Pieux, d’Ermold le Noir (826-828), dans le Waltharius (844) et dans le Siège de Paris par les Normands d’Abbon (888-898). Le motif du banquet virgilien est repris dans de nets échos sémiotiques ou thématiques, pour célébrer la supériorité de la religion chrétienne et la victoire du héros Walther ou pour montrer en négatif que l’absence de banquet donne lieu « à des représentations beaucoup plus incontrôlées » (p. 95). Deux articles s’intéressent à la récriture à partir de sources médiévales : Despina Ion montre que la chanson Gerbert de Mez, continuation de Garin le Loheren, en est aussi la récriture, comme en attestent les transformations des situations narratives, des séquences et de la structure globale, le procédé le plus remarquable étant celui de l’inversion. Isabelle Weill s’intéresse à l’intégration dans le Charlemagne de Girart d’Amiens de la chanson d’Auberi le Bourgoin (1250-1298) - duc de Bourgogne qui fonde le lignage du duc Naimes de Bavière, conseiller de Charlemagne - qui forme une « sorte d’exemplum » (p. 115) de ce que doit être un fidèle et loyal serviteur. La récriture se fait ainsi doublement hommage et renouvellement.

10La transposition de la parole divine ou la célébration des hauts faits des saints se nourrissent de l’épopée dont Pascale Hummel souligne les affinités idéologiques et philologiques avec la littérature chrétienne : « La rencontre entre le dessein de (ou des) dieu(x) et l’histoire humaine, à travers des peuples choisis pour remplir une mission dépassant le cadre strict de leur territoire et de leur durée propre, de nature civilisatrice d’une part, évangélisatrice d’autre part, est le sujet principal des deux grandes épopées antiques et des Écritures saintes judéo-chrétiennes. […] L’alliance privilégiée que le christianisme noue à partir du Moyen Âge avec l’antiquité classique explique la relation en quelque sorte philologique que la littérature dite chrétienne entretient avec le modèle épique gréco-latin. […] la littérature chrétienne […] est épique […] proposant une combinaison originale de l’epos et du logos, à savoir de la parole vive, epos, et de la parole organisatrice, logos. » (p. 162). Les poètes latins chrétiens des premiers siècles (Juvencus, Sedulius Arator, Cyprianus Gallus, Claudius Marius Victor, Avit) transposent la parole de Dieu sous la forme noble de l’épopée pour la perpétuer et la célébrer. Vincent Zarini examine, à travers la première épopée hagiographique en latin - la Vita Martini de Paulin de Périgueux - la « »conversion chrétienne de l’épopée » (p. 183) : si on retrouve les critères épiques de grandeur formelle, de grandeur du sujet et du héros, ils sont convertis au service de la spiritualité et de la célébration de l’imitation du Christ, par le biais d’une éloquence chrétienne, qui vise à la pédagogie et au panégyrique des saints.

11L’épique se transforme du mythe à l’histoire, du profane au chrétien. L’épopée reprise renouvelle, agrémente et améliore les textes dont elle est le soubassement.

12Dans le développement du genre épique, de nombreuses contributions s’intéressent au travail des auteurs sur les textes-source, adaptés dans des formes poétiques différentes. Alain Billault montre comment dans les Idylles XI et VI, Théocrite revisite les aventures du Cyclope, en intégrant plusieurs intertextes : le Polyphème homérique devient dans les Idylles amoureux, séducteur, « »pâtre embourgeoisé » (p. 16) ; Théocrite tire par ailleurs du Cyclope d’Euripide l’activité pastorale du géant, ses capacités oratoires et sa caractérisation comme être de désir ; dans le Cyclope ou Galatée, de Philoxène de Cythère, il puise la situation narrative de l’amour du géant pour la nymphe, l’indifférence affectée et le recours à la poésie. Le travail de digestion des sources donne naissance à une écriture nouvelle dans laquelle l’auteur joue avec ses modèles en les mettant à distance par le biais d’une mise en scène de l’intertexte, faisant représenter les scènes par des personnages-relais, multipliant les effets de variations spatio-temporelles par rapport au(x) texte(s)-source. Dans cette perspective de remaniement, François Suard aborde les transformations de la légende de Berthe au(x) grand(s) pied(s) dans trois œuvres dramatiques du XVIIIe siècle - Berthe de Regnard de Pleinchesne (1774), Les Deux Reines (1770) et Adélaïde de Hongrie (1774-1778) de Claude-Joseph Dorat - l’événement historique donnant lieu à une représentation théâtrale et non à un poème épique.

13Le remaniement des sources s’accompagne d’une adaptation du modèle aux exigences esthétiques et morales du temps. Deux articles s’intéressent à la modification essentielle de la fureur du héros au temps de Louis XIV. Jean-Philippe Grosperrin montre que la nécessité d’adapter la fureur épique d’Achille aux bienséances françaises du XVIe siècle conduit à une « subversion du modèle épique » (p. 47), afin de rectifier la violence au profit de la fatalité qui déresponsabilise le héros. Cette écriture du compromis est aussi mise à l’œuvre dans l’Adonis de La Fontaine, qu’étudie Sabine Gruffat. Dans cette épopée « »pacifique et galante » (p. 258), l’auteur rapproche le genre pastoral et la veine épique, proposant dans l’hybridation des genres, une forme poétique renouvelée.

14Comme autant de signes du dynamisme du genre, ces processus de refonte se doublent de la naissance d’épopées nouvelles. Gary Ferguson montre que le projet avorté de la Franciade de Ronsard ne fait pas de lui un Homère français, alors même que la traduction en français de l’Iliade, complétée par son disciple Amadis Jamyn, fait de celui-ci un « Homère Amadis » (p. 30). Le rapport conflictuel entre traduction et création est abordé dans une lecture des poèmes liminaires qui, en sus des panégyriques de rigueur, posent le débat entre la promotion de la langue vernaculaire par le biais de la traduction et la nécessité de composer des œuvres nouvelles, soulignée par Du Bellay (p. 28). Si la Franciade n’a pas suscité d’intérêt particulier, la série de l’Amadis de Gaule, traduit de Garci Rodríguez de Montalvo, paru en 1540 et dont le succès se perpétue jusqu’à la fin du XVIe siècle, montre un engouement pour une autre forme d’épopée. Le modèle épique affranchi des préceptes aristotéliciens et qui a pour but de distraire et de divertir le lecteur séduit jusqu’au XIXe siècle, où la Chevalerie d’Auguste Creuzé de Lesser, réunit en 1839 La Table ronde, Amadis de Gaule et Roland (Tatiana Weber).

15Pour les auteurs contemporains, la pratique de l’épopée s’affranchit des contraintes génériques et explore des potentialités d’écriture sous la forme d’échos intertextuels ou archétypiques. De ce point de vue, Marie-Françoise Lemmonier-Delpy examine le cycle épique du surréaliste Joseph Delteil, ancré dans le souvenir des veillées de son enfance, dont la variété des titres atteste de l’éclectisme de l’auteur : Sur le fleuve Amour (1922), Les Cinq Sens, Jeanne d’Arc, Les Poilus, La Fayette, Il était une fois Napoléon, Saint Don Juan, Le Vert Galant, Jésus II, François d’Assise, La Deltheillerie (1968). Sylvain Detoc propose de la récriture le synonyme fort suggestif de re-cyclage, au sens littéral de reprise, de remaniement du cycle. Il remarque que dans la littérature contemporaine, le cycle odysséen est notamment repris selon trois points de vue : par le biais du motif de la nostalgie - chez le poète russe Ossip Madelstam (Tristia, 1922) ou dans L’ignorance de Milan Kundera (2003) -, dans une vision ulysséenne « en-cyclo-pédique » du monde (p. 70), comme dans L’Invention du monde d’Olivier Rolin (1993), ou dans l’utilisation du motif du retour cyclique des astres.

16 Dans une perspective de renouvellement artistique, de transformation du genre, l’ouvrage propose une réflexion au sujet de la pratique de l’épopée autrement. On envisage la mutation du genre sous deux angles distincts.

17D’un point de vue littéraire, Camille Esmein-Sarrazin souligne le rapport paradoxal qu’entretient l’épopée avec la théorie et la pratique littéraire au XVIIe siècle : l’épopée apparaît comme un modèle poétique de référence dans les ouvrages théoriques, mais elle est peu pratiquée ; le roman en revanche, qui n’est pas l’objet d’une réflexion poétique répandue, est un genre largement cultivé. Au XVIe siècle, les Discours du Tasse concilient romanzo et épopée, assimilant ainsi les préceptes aristotéliciens à la pratique du roman. Mais cette assimilation fait débat chez les théoriciens français du XVIIe siècle, qui différencient les thématiques centrales des deux genres, l’épopée faisant une large place à la guerre, tandis que dans le roman l’amour est la matière première. Ils récusent également le principe de varietas régissant l’agencement des épisodes en une unité multiple : la règle aristotélicienne de l’unité d’action constitue une différence essentielle entre épopée et roman, dont la composition est condamnée. Dans la pratique, les romanciers revendiquent durablement le modèle épique, hypotexte esthétique et réflexif fécond, qui change de visage.

18Avec l’opéra, l’épique devient spectacle, les codes littéraires de l’épopée sont mis en scène et en musique pour le public. Jusqu’à la naissance de l’opéra en tant que forme autonome à Venise en 1637, indique Jean-François Lattarico, les thèmes de l’épopée (combats, travestissements, péripéties, etc.) sont repris dans différents modes de représentation de la poésie : la favola in musica, spectacle allégorique à la gloire du Prince, l’opéra-tournoi ou ballet de cour, qui intègre le surnaturel par des machineries spectaculaires, ou l’opéra-ballet, qui cultive une « poétique de la meraviglia […] sans doute l’héritage le plus immédiat de l’épopée littéraire » (p. 299). Ce spectacle de cour à sa naissance, revêt une dimension politique, renouant ainsi avec la relation étroite entre Histoire et épopée, ou plus largement avec la mise en œuvre artistique d’une construction identitaire. Le fait épique est rendu contemporain pour célébrer la gloire du Prince que l’on doit identifier derrière le masque du héros. Benjamin Pintiaux montre comment, à la cour de Louis XIV, l’opéra devient une « théophanie festive institutionnalisée » (p. 314) : le roi, qui ne danse plus, est re-présenté sur scène dans des spectacles de propagande conçus par l’Académie royale de Musique et la Petite Académie. L’opéra célèbre les hauts faits du règne et les place au rang de mythes, par le biais de l’allégorie, comptant sur les capacités de décodage des spectateurs. C’est dans une perspective toute autre de retour nostalgique à la légende et au mythe, que Timothée Picard place l’épopée wagnérienne, dont on peut voir une nouvelle manifestation dans l’heroic fantasy de Tolkien : l’épique ne pourrait se développer que dans la création complète d’une cosmogonie nouvelle, manifestant une répulsion pour le monde actuel.

19Les axes proposés permettent une lecture transversale de ces Palimpsestes épiques, dont les diverses couches autorisent différents parcours. L’épopée apparaît comme un genre vivant et usé, transformé par le temps et dans le temps. Les différentes facettes de la forme et de la matière de l’épopée recyclée qu’aborde cet ouvrage mettent à l’honneur la patine qui recouvre les monuments littéraires et change notre regard sur eux.