Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2007
Mars-Avril 2007 (volume 8, numéro 2)
Simon Saint-Onge

Philosophes au rivage de la littérature : J. Gracq

Léopoldine Duparc, Transmutation de la philosophie dans l’univers de Julien Gracq, Paris-Caen, Lettres Modernes Minard, 2006, 133 p. 

1Léopoldine Duparc offre une étonnante lecture de Gracq, qui marque moins une transmutation de la philosophie qu’une exploitation philosophique de l’écrit gracquien. Or, pour l’auteure, il ne s’agit pas de présenter l’œuvre de l’écrivain dans une dimension thétique — comme il serait possible de l’exposer avec un Michel Tournier —, mais de faire entrer en résonance le philosophique et le littéraire, « rendre soluble dans un roman des systèmes philosophiques abstraits » (p. 4).

2Si l’on excepte la partie consacrée à l’esthétique, au sein de laquelle il est notamment question du beau et du sublime kantien, deux références servent de vecteur interprétatif et font autorité dans ce court ouvrage. Nietzsche relaie Hegel dans une mécanique textuelle où Julien Gracq fait office de pivot articulatoire. Ainsi, de l’aridité conceptuelle de l’auteur de Phénoménologie de l’esprit — que nous fait bien sentir Duparc au demeurant —, on passe à la philosophie poétique nietzschéenne, en gardant comme toile de fond le paysage scripturaire du romanesque gracquien.

3Ce paysage est, malheureusement, trop souvent occulté par le voile théorique qui pèse sur l’analyse. Les concepts philosophiques découpent les romans d’une telle façon qu’ils laissent rarement cette nuance, cet écart dans lequel la poéticité de l’écrit gracquien s’installe pour faire jouer des contradictions dans un jeu dialectique qui fait vivre les antagonismes non-conciliés. En ce sens, force est de constater que la résonance entre Gracq et Hegel fait plutôt sentir l’œuvre de l’écrivain comme un écho un peu étouffé par la philosophie idéaliste, qu’un Nietzsche parvient difficilement à faire respirer par ailleurs. Il est vrai que Duparc souligne parfois que l’écrit gracquien « fait grincer cette philosophie » (p. 41), mais ceci laisse presque entendre qu’il est finalement regrettable que l’œuvre Gracq déborde la grille de lecture proposée par philosophe interposé.

4En contrepartie, on doit convenir que la perspective critique déployée par l’auteure ouvre en définitive à une lecture où Gracq paraît composer librement avec le spectre de l’hégélianisme et du nietzschéisme : « un traitement rigoureusement non-philosophique de la philosophie » (p. 125). Certes, le poids des deux philosophes demeure, mais, grâce à une ingéniosité argumentative, le philosophique trouve son expression la plus souple dans la poétique gracquienne, qu’elle soit une poétique de l’histoire, de la nature ou encore de l’homme investi dans son sens pleinement anthropologique. C’est dans la troisième partie, qui traite de la « Transmutation de la philosophie dans l’univers imaginaire de Julien Gracq » que la chose se laisse le mieux éprouver, troisième partie au nom évocateur : « Subversion de la philosophie ». La philosophie se trouve enrichie dans sa mise en relation avec la fiction. Les concepts abstraits, une fois matérialisés dans la pratique littéraire, une fois investis par cet imaginaire qui les dynamise dans un système esthétique moins dogmatique que la métaphysique idéaliste, deviennent l’instrument d’une littérature qui lance un défi et une réponse à la rigidité du concept. C’est ici que se joue pour Duparc la transmutation qui donne son nom à l’ouvrage.

5En somme, Transmutation de la philosophie dans l’univers imaginaire de Julien Gracq convie à une lecture de l’écrivain qui ne pourrait venir seul, comme en témoigne d’ailleurs l’auteure en introduction. La grille philosophique, trop systématique dans son application, a tendance au moins à se desserrer en fin de parcours analytique, laissant place ainsi à un Gracq plus littéraire. Duparc parvient, avec une connaissance profonde de la philosophe hégélienne et nietzschéenne, à faire surgir des motifs philosophiques de l’œuvre de l’écrivain ; parfois de force, mais toujours de façon éclairante, ce qui fait entendre l’œuvre de Gracq avec une sonorité nouvelle. De plus, ce n’est pas (seulement) ce dernier qui profite de ce jeu interprétatif — lequel n’exclut pas l’identification d’intertextes avoués —, mais aussi et retour Nietzsche et Hegel eux-mêmes.