Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2007
Mars-Avril 2007 (volume 8, numéro 2)
Sandrine Bretou

Le conte, entre création et tradition (note de lecture)

Soazig Hernandez, Le Monde du conte. Contribution à une sociologie de l’oralité, Paris, L’Harmattan, La Librairie des humanités, 2006, 317 p.

1Soazig Hernandez nous offre une étude de qualité et comme le souligne en préface, Bruno Péquignot, « il serait difficile de résumer ce livre »1, c’est une contribution sérieuse à la connaissance de ce monde artistique et traditionnel à la fois qui est le monde du conte. Soazig Hernandez fait des recherches sur le terrain en Hollande, France et en Espagne, mais ces résultats peuvent s’étendre au moins à l’Europe. Nous voyons le conteur sous tous ses aspects. Nous entrons dans le monde du conte par une porte plutôt traditionnelle et traditionaliste et en sortons par une plus artistique. Il n’est pas question ici de réception d’une œuvre mais au contraire de sa création ainsi que la position du conteur.

2Le conte renvoie à des revendications identitaires, en étant traditionnel et populaire. « Le contage s’inscrit dans une perspective politique et identitaire. »2 Les folkloristes, influencés par le romantisme ambiant, mirent en valeur les contes populaires, et par leur sauvegarde les conteurs contemporains ont plus de ressources. Les intellectuels ancrèrent « le mouvement romantique, dès son origine, dans une dimension politique incluant critique d’un type de sociétés et projet de restauration unissant les individus et les collectivités. »3 En effet, les conteurs s’impliquent contre l’individualisme dans leurs contes. Pour la Catalogne par exemple, les revendications sont liées à la langue.

3Les contes se sont transmis de régions en régions et dans le temps. Même s’il y a déformation l’esprit reste le même. Ils véhiculent des préoccupations essentielles à l’homme. Le conteur est un « garant des valeurs culturelles »4 Il « transmet, à travers le conte, sa propre histoire et celle du passé. »5

4En même temps, les conteurs créent, ils ne font pas que transmettre, ne sont ni d’authentique artistes ni d’authentique transmetteurs. Le conte pour les conteurs est une œuvre d’art, donc eux sont les artistes. C’est une création et une performance de la raconter. « Le conte n’est pas du théâtre, c’est un autre art du spectacle. »6 La musique et le chant accompagnent souvent l’histoire. Cela reste une représentation unique à chaque fois et propre à chacun, en fonctions de son vécu.

5De plus, il y a une professionnalisation des conteurs. Le fait d’avoir un contrat d’intermittent du spectacle influence cette vision de revendication d’un statut d’artiste par les conteurs.

6Mais en fait, « ce qui différencie radicalement un conteur traditionnel d’un nouveau conteur c’est avant tout la notion d’art. » (p. 297)

7On nous montre le conte digne d’intérêt pour le sociologue, ainsi que pour ceux qui s’intéressent au monde de l’art. Le fait même pour le chercheur de s’impliquer dans le conte démontre une certaine imprégnation de notre enfance qui déteint sur notre intérêt culturel d’adulte.

8La permanence et le renouveau du conte correspondent pour l’auteur « à une quête de sens résolument contemporaine »7 à travers une distinction valorisante des cultures minoritaires (dites populaires) où l’individu est vu comme un être singulier et dans ce cas-ci comme artiste. « Le renouveau du conte s’est formé autour d’une multitude d’initiatives, individuelles et collectives autour desquelles étaient mises en lumière les notions de tradition, de recours au passé, de sauvegarde patrimoniale. »8 Sans négliger le fait que le conte s’est peu à peu propagé dans les bibliothèques ou plus généralement dans tous les lieux où la lecture est présente, le conte a valeur pédagogique notable.

9L’ouvrage constitue donc une étude très bien organisée et détaillée qui correspond à une vision sociologique du genre : le livre ouvre à la recherche sociologique des questions dans un monde du conte en pleins bouleversements. Que ce soit le conte face à la littérature, le monde folkloriste et ses effets, les adaptations du conte qui s’organisent (livre, cinéma ou encore théâtre…), Soazig Hernandez dresse un panorama du conte comme objet et pratique. Tout cela appuyé par une étude ethnographique complète : normes et juridictions, ressources, en en extrayant une typologie de ces pratiques.