Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2007
Mars-Avril 2007 (volume 8, numéro 2)
Séverine Liard

L’engagement est-il inhérent à la littérature ?

Formes de l’engagement littéraire (XVe-XXIe siècles), sous la direction de Jean Kaempfer, Sonya Florey et Jérome Meizoz, Lausanne, éditions Antipodes, 2006, 281 p.

1Le présent ouvrage constitue les actes du colloque qui s’est tenu à Lausanne en 2005 à l’occasion du centenaire de la naissance de Jean-Paul Sartre, ayant pour thème « Formes et modèles de l’engagement littéraire ».

2Organisé en quatre grandes parties : archéologie de l’engagement, engagements paradoxaux, politiques littéraires et l’engagement aujourd’hui, cet ouvrage prétend, outre revenir sur les « fondamentaux », approfondir et mettre à jour la réflexion sur la délicate notion d’engagement littéraire.

3La première partie nous plonge à l’époque de Charles VI. L’auteur (Jean-Claude Mühlethaler) nous informe que, bien que certains, comme Sartre, pensent que l’époque médiévale était dépourvue d’intellectuels ou du moins d’écrivains engagés, cette opinion est discutable. Deux exemples viennent étayer sa thèse : Alain Chartier et Christine de Pizan qui ont tous deux dénoncé les malheurs de la France en ayant conscience de leurs responsabilités et du rôle qu’ils avaient à jouer. Il serait donc légitime de parler d’engagement des écrivains dès cette époque bien que le terrain n’en soit ni social ni politique comme c’est le cas pour l’écrivain moderne. Il est avant tout religieux voire théologique, comme le précise Frédéric Tinguely.

4Cet engagement serait en quelque sorte en germe : à chaque époque correspond sa figure de l’intellectuel. En effet, on peut trouver des références déjà dans la Grèce antique sous les traits du poète, du devin, du héros, du sage, du sophiste ou encore du philosophe-médecin. Plus proche, Jacques Le Goff voit dans le personnage d’Abélard, Professeur d’Université et goliard1 « la première grande figure de l’intellectuel moderne ». On retrouve ensuite ces traits chez les clercs, chers à Julien Benda, puis comme le note François Rosset, chez les groupes littéraires et notamment celui qui gravite autour de Mme de Staël, à savoir le Groupe de Coppet qui disserte sur divers thèmes tels que la politique, l’économie, l’histoire, la philosophie, la littérature, etc. On trouve déjà cette volonté de transdisciplinarité exigée et inhérente à l’intellectuel moderne.

5Dans la seconde partie, retenons que si certains auteurs, tel Marcel Proust, se disent sceptiques quant à l’engagement trop souvent synonyme d’asservissement, d’autres comme Stendhal usent de leur plume pour se faire héraut. En effet, Jacques Dubois nous explique qu’Henri Beyle écrit des romans noirs afin de dénoncer la politique menée sous la Restauration et la Monarchie de Juillet. Héritier de la Révolution et de l’Empire, son intention n’est autre que de stigmatiser cette politique détestable à son goût en prêtant ses opinions à ses personnages.   

6Finalement la question s’impose : qu’entend-on par engagement lorsqu’il s’agit de littérature ? Benoît Denis revient sur cette notion ainsi que celle de contre-engagement dans un texte fort intéressant. Si l’engagement peut prendre deux formes principales : le superficiel qui, fruit d’une réaction à chaud, ne fait courir aucun risque à l’écrivain et l’engagement dans le style, (dans l’écriture) dans laquelle l’écrivain est dangereusement menacé de perte ; en littérature, il serait en réalité un dépassement des deux fonctions traditionnellement attribué, c’est-à-dire divertissement et propagande. Autrement dit, ce ne serait plus l’art pour l’art ni l’art social mais simplement l’art autonome au service d’une cause comme le désirait Jean-Paul Sartre.

7En réaction à l’engagement né le contre-engagement avec à sa tête Roland Barthes qui privilégie la morale au politique. La littérature doit rester du domaine de la création et s’il y a engagement c’est alors uniquement par l’écriture qu’il doit se manifester. Nelly Wolf nous explique également que le choix de la langue peut déjà être interprété comme une forme  d’engagement.

8Le texte de Gisèle Sapiro mérite d’être salué car il nous propose une typologie originale des différentes postures d’écrivains ainsi que différents types de conceptions de la littérature et de sa fonction qui en découlent. Elle distingue quatre grands types : les « notables » qui sont en quelque sorte les écrivains établis, les « esthètes » sorte de penseurs autonomes, les « avant-gardes » garants de la liberté d’écriture et les auteurs « professionnels » kamikazes de la littérature, prêts à tout pour du sensationnel2.

9Enfin, le dernier texte qu’il nous semble important de mentionner est celui d’Hervé Serry portant sur la figure polémique de l’intellectuel catholique. L’auteur nous explique que les écrivains catholiques ont pour fonction de maintenir le pouvoir de l’Église au moment de la séparation de l’Eglise et de l’État.3 À l’instar de François Mauriac, une fois suffisamment dotés en capital symbolique, certains auteurs s’arrogeront une liberté relative par rapport à l’Église et ses censures, assurant par la même occasion une certaine autonomie à cette nouvelle figure qu’est l’intellectuel catholique, souvent taxé à juste titre de partialité.

10En guise de conclusion, nous pouvons nous interroger sur l’actualité de la question : qu’en est-il de l’engagement aujourd’hui ? Si les intellectuels sont accusés de désengagement, discrédités par des célébrités, elles, de plus en plus engagées, selon certains la littérature peut encore dénoncer ou du moins nommer, puisque nommer c’est faire exister. En effet, il est nécessaire de continuer d’écrire pour interpeller les lecteurs, afin de créer des conditions d’une possibilité de la mémoire (comme le note Sonya Florey en citant l’exemple du livre Daewoo de François Bon), écrire pour que l’homme puisse exercer sa liberté et sa responsabilité face au monde dans lequel il vit (telle serait la mission de la science fiction, seule littérature s’engageant face au monde techno scientifique selon Marc Atallah).

11Quoi qu’il en soit, que l’on pratique l’écriture qui veut changer de monde en créant un univers imaginaire, ou l’écriture qui veut changer le monde en étant engagée et conçue comme une forme d’action politique, gardons à l’esprit cette phrase d’Étienne Barilier dans l’un des textes du volumes, phrase ô combien pertinente : « L’engagement politique est la poursuite, par d’autres moyens, de la guerre ontologique ».4