Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2007
Janvier-février 2007 (volume 8, numéro 1)
Samuel Minne

Poétique de la science-fiction

Irène Langlet, La Science-fiction, Lecture et poétique d'un genre littéraire, Paris, Armand Colin, coll. « U Lettres », 2006.

1Sujet de nombreux ouvrages d'introduction, d'ouvrages collectifs et de quelques études universitaires, la science-fiction ne bénéficiait pas encore de manuel ou de synthèse universitaire à destination des étudiants. C'est chose faite depuis 2006, avec ce volume d'une collection bien connue, livré par une des rares universitaires spécialistes du genre : Irène Langlet, dont on a pu lire les réflexions sur le sujet ici et là1.

2L'originalité de La Science-fiction, Lecture et poétique d'un genre littéraire est de présenter et étudier la science-fiction non pas « sous l'angle des idées » mais sous celui « de son fonctionnement verbal, textuel, scriptural, littéraire » (p. 7). Une telle approche n'est pas inédite, et elle s'impose même dans l'optique et le projet de la collection. Ce n'est cependant pas celle qui prévaut ordinairement, l'étude thématique formant généralement la majeure partie des travaux sur le sujet — au point qu'on n'osait guère espérer cette parution. Qu'elle fasse l'objet d'un livre entier mérite donc d'être souligné.

3Irène Langlet n'opte pas davantage pour un plan d'histoire littéraire ou par esthétiques nationales : il ne s'agit pas d'un ouvrage encyclopédique qui nommera tous les auteurs et citera toutes les oeuvres importantes. Elle construit un ouvrage exigeant, privilégiant la confrontation entre les outils théoriques et la création des auteurs. Une première partie du livre expose d'abord les outils de l'écriture de SF, des plus évidents aux options formelles les moins usitées. La deuxième partie est réservée à une histoire littéraire de la SF, portant un regard critique sur son histoire « officielle ». Une troisième et dernière grande partie se consacre à l'étude de quatre oeuvres choisies, fort différentes et très originales, mais s'insérant incontestablement dans la SF.

4Irène Langlet commence par passer en revue les théories littéraires de la SF, en se concentrant sur les travaux francophones, révélant la richesse inattendue des propositions en langue française dans un domaine largement anglophone. La définition du Canadien Darko Suvin en 1977, fondée sur un « étrangement cognitif », sert de préalable par la mise en valeur de la distanciation référentielle induite par le genre SF, tout en aidant à cerner le « novum » comme déclencheur de la lecture spécifique de la SF. Marc Angenot a de son côté, dans les pages de Poétique, étudié le « paradigme absent » présent dans ces oeuvres, obligeant les lecteurs à imaginer, deviner ou reconstituer les éléments désignés par les « mots-fictions », les néologismes ou les mots extraterrestres recouvrant une réalité nouvelle encore inconnue des lecteurs. Enfin, Richard Saint-Gelais, dans un important recueil d'articles, L'Empire du Pseudo, Modernités de la science-fiction (1999), a développé l'étude sémiotique de la SF en empruntant aux travaux d'Umberto Eco (l'idée de « xéno-encyclopédie », un mot qui semble sortir d'un roman de SF mais qui provient de Lector in fabula), à la narratologie de Gérard Genette et aux théories du récit.et des mondes possibles (en particulier chez Marie-Laure Ryan)2. Cette lecture, dans le sillage de laquelle vogue celle d'Irène Langlet, renvoie non plus seulement au sense of wonder classique, mais surtout au sense of reading qui décortique les différentes opérations d'éloignement de la réalité présente.

5Celle-ci est d'abord rendue problématique par les mots-fictions : les hralz et autres dartzl, qui font partie du folklore, et apportent un exotisme superficiel mais nécessaire, font place à d'autres altérités discursives autrement plus perturbantes, jusqu'aux univers entièrement étrangers, dont tous les aspects requièrent une recréation par les lecteurs immergés dans la fiction. Une telle immersion nécessite un recours important au discours explicatif : les stratégies didactiques sont alors régulièrement convoquées pour éclaircir les obscurités : définitions, descriptions, retours en arrière, dialogue, et bien sûr paratexte. L'ouvrage compare entre autres les quatrièmes de couverture des éditions française et américaine du Serpent du rêve de Vonda McIntyre, montrant combien les paratextes élucident certaines difficultés, tout en laissant l'intrigue et la dimension profonde du texte à découvrir. Les illustrations de couverture ne sont traitées cependant qu'en page 219. Enfin, cette connaissance peut tellement aller de soi que les explications peuvent manquer dans certaines œuvres de SF.

6Le récit de SF ne se contente cependant pas de ces particularités qui lui sont bien spécifiques. Il peut aussi se décliner sous différentes formes narratives. Le narrateur à la première personne permet ainsi de conserver un air d'évidence à un monde futur imaginaire ; à l'inverse, la polyphonie ,en multipliant les points de vue, peut ne pas résoudre les étrangetés, mais les accumuler. La science-fiction se révèle très inventive dans cet exercice : des pouvoirs paranormaux peuvent amener un personnage empathique ou télépathe à livrer les pensées et perceptions d'autres personnages dans Tyranaël d'Elisabeth Vonarburg ou La Parabole du semeur d'Octavia Butler. De même, le dialogue permet d'instiller une vision ironique de notre humanité dans le Dialogue avec l'extraterrestre de Frederick Pohl.

7La « polytextualité », ou mélange de textes hétérogènes au sein d'un roman, suscite l'une des sections les plus intéressantes de l'ouvrage : elle traite du collage narratif chez John Brunner, celle des textes insérés dans le roman, qui permet de faire coexister des discours lacunaires, mais aussi des textes d'escorte, forgés par les auteurs mais chargés d'une origine réelle, parfois savante comme la fameuse Encyclopédia galactica d'Asimov. La passionnante étude des annexes non narratives révèle les dispositifs originaux qui abondent en SF, et Irène Langlet révèle sa propre fascination pour les créations d'auteur comme pour les travaux de concordance et de compilation du savoir d'un univers fictif réalisés par les fanatiques, transformant leur rapport à l'oeuvre en apport à cette même œuvre (p. 119).

8La deuxième partie se signale par un regard plus critique sur la présentation organisée de l'évolution de la SF. Le genre s'étant formé comme une institution marginale, son histoire, légitimatrice et quelque peu mécanique, réclamait en effet une remise en cause de ses présupposés. Irène Langlet en relève la progression vers une expansion mondiale et une maturation successive, que l'on retrouve souvent dans les histoires et chronologies naïvement évolutionnistes de la bande dessinée. Cette histoire n'en est pas moins précieuse, « à la fois indispensable et insuffisante ; unifiante et simplificatrice » (p. 140), et l'analyse de certains moments-clés de celle-ci est reprise en termes de moyens de diffusion et de professionnalisation, et non plus de périodisations, ou parallèlement à l'histoire politique. Cette vision nouvelle et révisée n'est pas intouchable, et peut être remise en cause au détour d'affirmations rapides : il n'est peut-être pas très prudent de dire que le cyberpunk « mute » ou « évolue » vers le steampunk : même si les auteurs sont parfois les mêmes, les deux sous-genres ne semblent pas si étroitement liés en termes thématiques et littéraires... L'auteur corrige cependant cette imprécision en citant un texte de Denis Mellier sur le steampunk, comblant une lacune dans une culture par ailleurs très vaste, aux lectures éclectiques et informées.

9Ce parcours historique, concentré sur les États-Unis, l'Allemagne, le Royaume-Uni et le Québec, opère une transition vers l'étude des quatre oeuvres réservée à la troisième partie. Le Britannique William Gibson, l'Américain Iain M. Banks, la Française résidant au Québec Elisabeth Vonarburg et l'Allemand Andreas Eschbach voient ainsi leur carrière remise en contexte dans leur origine nationale ou dans les grands courants où leur oeuvre s'inscrit, mais aussi dans leur singularité, leur « marginalité politique et culturelle ». (Une chronologie par pays accompagne cet historique p. 260-272.)

10La section peut-être la plus attendue et la plus ardue de cette partie s'attaque à l'épineuse question de la science. Présence revendiquée ou présence fantôme, c'est souvent celle qui a servi à dévaluer le genre tout entier, dans le moment même où elle permettait pourtant de le définir et de le distinguer des autres. « Comment se passe l'exploitation d'une donnée scientifique ? » Tout d'abord en exploitant les « images de la science »3 pour donner chair à la science sous un masque de merveilleux, procédé étudié à travers la comparaison entre des extraits de Des Milliards de tapis de cheveux d'Eschbach et L'Usage des armes de Banks. Inversement, l'étrangeté peut permettre aux lecteurs de se figurer pleinement la réalité d'une invention scientifique, aussi impensable soit-elle de prime abord. Ainsi, Banks représente-t-il le mental du vaisseau sous forme d'animal pelucheux, ce qui provoque l'incompréhension d'un personnage. De même, Gibson dans Neuromancien présente une intelligence artificielle à travers l'incrédulité et l'inquiétude d'un personnage face à ses pouvoirs extraordinaires.

11La science-fiction est aussi montrée dans son rapport à la science comme reflétant les représentations générales du public, telles que Jean-Marc Lévy-Leblond a pu les mettre au jour : l'impression de toute-puissance, l'incompréhension du fonctionnement des machines, leur rôle écrasant dans la vie quotidienne. La littérature de science-fiction semble ainsi se placer dans le hiatus entre la mainmise de la techno-science sur la société et le niveau moyen de connaissances scientifiques. La science-fiction développera alors deux grands types de société par rapport à ces représentations : des sociétés ultra-technologiques, ou au contraire néo-pastorales (comme dans Ravage de René Barjavel, ou Le Facteur de David Brin). Enfin, il est possible de conclure avec Irène Langlet que le versant technologique peut laisser la place à une réflexion éthique qui prémunit la SF d'une éventuelle désaffection du public pour la science. On peut aussi aller plus loin, et avancer que la science n'épuise pas la SF...

12La grande originalité de cet ouvrage est de ne pas se cantonner à analyser quelques exemples tirés d'inombrables titres, mais de proposer l'étude approfondie de quatre oeuvres choisies, appelées par l'auteure « romans-compagnons » (à ne pas confondre avec les Companion Books qui dans le monde anglo-saxon désignent plutôt les concordanciers et autres annexes non narratives, ces hauts-lieux de polytextualité). Les quatre romans sont Neuromancien de William Gibson, L'Usage des armes de Iain M. Banks, Chroniques du pays des mères d'Elisabeth Vonarburg, et Des Milliards de tapis de cheveux d'Andreas Eschbach. Irène Langlet rappelle la tentation suscitée par la SF de commenter des illusions, alors qu'il ne s'agit que de mots et de créations intellectuelles. Contre une telle lecture fusionnelle, il est possible de voir le récit comme premier, celui-ci motivant les idées de SF et non l'inverse. Des synopsis précis de chaque roman, rejetés en fin d'ouvrage, complètent ces lectures.

13Dans les quatre romans, la société future est créée à l'aide des procédés habituels du roman, et elle projette également des visions déformées de nos sociétés, comme un miroir grossissant qui porterait un effet de loupe sur un ou plusieurs de leurs aspects particuliers.

14Deux des titres appartiennent à un sous-genre canonique et bien circonscrit, qui semblait passé de mode mais a connu récemment un regain de vitalité grâce à Dan Simmons : le space opera.Ce dernier se voit repris dans une optique postmoderne dans L'Usage des armes et Des Milliards de tapis de cheveux : les ingrédients du space opera y revêtent une sophistication qui leur donne une valeur critique. L'étude des topoï du sous-genre amène ainsi à la découverte d'un hommage métafictionnel de ces deux romans au space opera traditionnel.

15La Science-fiction, Lecture et poétique d'un genre littéraire s'achève sur un passage en revue du traitement du temps dans la SF. Les voyages dans le temps, les paradoxes temporels qu'ils génèrent, sont l'objet d'une complexification croissante, exploitée de manière efficace par la narration de nouvelles comme « Moi, moi et moi » de William Tenn ou le fameux « All You Zombies... » de Robert Heinlein. La SF est aussi confrontée à un problème cuisant lorsqu'elle est « rattrapée par le calendrier » (p. 238) : on sait ce qu'il en est de la réception de 1984 de George Orwell avant et après la date fatidique. Les jeux de références temporelles donnent lieu selon notre auteure à une véritable « poétique des dates » où règne l'arbitraire du signe, visible par exemple dans le choix des titres d'Arthur C. Clarke, ou dans la chronologie monumentale proposée par Olaf Stapledon.

16La conclusion présente sans surprise la science-fiction comme « une littérature classique du XXe siècle. » Elle participe sous forme d'oeuvre d'art au débat éthique sur les technologies4. Elle trahit également l'imaginaire puissant de l'homo faber, indissociable de ses créations technologiques et littéraires. Au terme de ce parcours, il est évident que les auteurs et les problématiques contemporains sont privilégiés, dans leur filiation avec la SF classique des États-Unis5. Mais c'est la conséquence logique de la récusation d'une approche historique. On peut cependant reprocher à cet essai de réduire dans l'ensemble la science-fiction à une définition si cohérente qu'elle en devient trop étroite, ne prenant pas en compte (ou du moins ne traitant pas) l'uchronie ou le versant le plus spéculatif et littéraire de la SF (qu'on pense par exemple aux expérimentations de Harlan Ellison avec Dangerous Visions en 1967, ou au groupe Limite en France en 1986). Classique en effet. Peut-être même un peu trop...

17La Science-fiction, Lecture et poétique d'un genre littéraire n'en présente pas moins de manière remarquable la science-fiction dans son aspect proprement littéraire et scriptural, mettant à disposition des étudiants les outils pour appréhender ce genre et en lire les oeuvres. Jamais dogmatique, l'exposé interroge la validité de ses outils et de ses présupposés tout en assumant ses points de vue. L'étude souvent alerte sait de plus doser prise en compte de l'humour et lecture savante. Décodage et valorisation de sa littérarité, cet ouvrage stimulant, débordant de curiosité et de pénétration, témoigne brillamment de la réhabilitation décisive d'un genre encore peu fréquenté à l'Université.