Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2007
Janvier-février 2007 (volume 8, numéro 1)
Arnaud Genon

Le texte, l’intertexte et son lecteur

Marie-Madeleine Gladieu et Alain Trouvé (éds.), Parcours de la reconnaissance intertextuelle, Approches interdisciplinaires de la lecture, n° 1, Publ. De l’Université de Reims-Champagne-Ardennes, septembre 2006.

1Le présent volume dirigé par Marie-Madeleine Gladieu et Alain Trouvé rassemble quelques-unes « des communications présentées durant la session 2005-2006 du séminaire “Approches interdisciplinaires de la lecture” ». Intitulé Parcours de la reconnaissance intertextuelle, il entend offrir, grâce aux sept articles réunis, une vue renouvelée sur la question de l’intertextualité.

2La première contribution, celle d’Alain Trouvé intitulée « Lecture et intertextualité, parcours de la reconnaissance » a pour objectif, dans un premier temps, de faire le point sur les concepts mis en jeu lorsqu’on approche la vaste et parfois confuse notion d’intertextualité. Vaste et parfois confuse car depuis que le terme a été forgé par Julia Kristeva à la fin des années 60, les définitions proposées ont souvent varié en fonction des critiques, des périodes ou des champs d’application. Ainsi, au début inopérante parce que trop large (Kristeva, Barthes), la notion d’intertextualité a évolué vers une acception plus restreinte (Genette, Bouillaguet) mais qualifiée de « drastique » par l’auteur. C’est donc à une position médiane, celle de Pierre-Marc de Biasi assimilant l’intertextualité à « l’élucidation du processus par lequel tout texte peut se lire comme l’intégration et la transformation d’un ou plusieurs autres textes » que se range Alain Trouvé, cette définition lui permettant d’arriver au cœur de la problématique du recueil à savoir la place accordée à la lecture dans ce processus. « L’intertextualité, jeu d’écriture ou affaire de lecture ? » ; « la détection de l’intertexte peut-elle aller au-delà de l’intention d’auteur ? » s’interroge alors Alain Trouvé. L’intertextualité se fait affaire d’écriture dans le cas précis de l’intertexte caché qui « nécessite une révélation de l’auteur pour que l’énoncé d’origine apparaisse sous le texte à lire » comme chez Raymond Roussel par exemple ou encore dans le cas des créations oulipiennes. Cependant, « la capacité à mettre en relation un texte et un autre paraît constitutivement liée à l’acte de lecture », le lecteur pouvant non seulement prendre en compte les énoncés préexistants au texte lu (« intertexte ‘amont’ ») mais aussi l’ensemble des textes « (antérieurs ou postérieurs) susceptibles d’être rapprochés du texte lu » (« intertexte ‘amont et aval’ »), cette deuxième approche aboutissant au concept « d’interlecture » systématisé par Jean Bellemin-Noël. Selon que l’on prend en considération « l’intertexte amont » ou « l’intertexte amont et aval », le statut de la lecture ne sera cependant pas le même, le rapprochement d’une œuvre avec un texte ultérieur déplaçant « l’accent du côté créatif au détriment du commentaire ». L’intertextualité envisagée dans la perspective d’une approche lectorale pose certaines questions que soulève Trouvé. Elles sont liées à l’identification des textes difficilement reconnaissables par le lecteur, aux incidences des intertextes sur le contrat de lecture ou encore au rapport complexe qu’entretient l’intertextualité avec la construction identitaire. S’appuyant sur les travaux de Paul Ricœur, Alain Trouvé en vient pour finir à décrire trois « strates de la reconnaissance intertextuelle : la reconnaissance-identification  des intertextes et ses difficultés, la reconnaissance de soi résultant d’un jeu avec le symbolique favorisé par cette saisie intellectuelle, la reconnaissance mutuelle quand le texte d’auteur devient intertexte du texte de lecture. »

3Deux études de Marie-Madeleine Gladieu se penchent sur le travail de l’écrivain péruvien Mario Vargas Llosa. La première (pp. 23-28) envisage les « enjeux de l’intertextualité dans La tante Julia et le scribouillard ». Après avoir repéré les allusions à Gonzales Prada ou à Ruben Dario et montré en quoi elles constituaient des parodies, la critique s’intéresse plus précisément aux allusions plus nombreuses à Sartre et met en relief la manière dont les affirmations du philosophe français, qui avait dans un premier temps été un modèle pour l’auteur péruvien, sont « tournées en ridicule, et deviennent, dans certains cas, objets de dérision » en soulignant que l’auteur « produit un texte accessible à tout lecteur quel que soit son niveau de connaissances littéraires » dans la mesure où plusieurs niveaux de lecture lui sont proposés. La seconde étude consacrée à cet auteur « Mario Vargas Llosa et José Maria Arguedas, problèmes d’intertextualité » (pp.69-74) interroge, elle, les liens entre un autre de ses romans, Lituma dans les Andes et Les fleuves profonds d’Arguedas en se penchant particulièrement sur les notions d’unité culturelle (chère à Llosa) et de métissage (que défend Arguedas) les deux textes présentant « une inversion des données, une inversion des codes ».

4Deux études aussi, par Emmanuel Le Vagueresse, sont consacrées à l’écrivain espagnol Juan Goytisolo. L’une d’entre-elles, intitulée « L’“intertextualité conjugale” entre les romans de Goytisolo et ceux de Monique Lange », entend s’intéresser au traitement littéraire « d’une même tranche de vie racontée par deux écrivains qui forment un couple dans la vie » afin d’analyser la manière dont s’établit « cette intertextualité singulière » (p. 29). C’est sur le point précis de la naissance et de la concrétisation des désirs homosexuels de Goytisolo à travers notamment Les cabines de bain de Lange et Pièces d’identité de l’écrivain espagnol qu’est mis à jour le lien entre les deux œuvres et la manière dont Lange opère « un décryptage des propres mots de Goytisolo » (p. 38). Mais seul un lecteur averti, connaissant l’œuvre et la vie des deux auteurs, pourra apprécier les jeux intertextuels ici révélés.

5Enfin, Alain Trouvé envisage les « Événements intertextuels dans L’Opoponax de Monique Wittig » insistant sur « le plaisir [...] éprouvé à cette lecture », plaisir de retrouver un passé littéraire et poétique, plaisir de l’écart entre le texte de Wittig et les intertextes convoqués (Flaubert, Baudelaire, Scève...). Sébastien Hubier clôt l’ouvrage avec un article théorique intitulé « Intertextualité et comparatisme : entre anthropologie culturelle et théorie de la lecture » différenciant, entre autres points abordés, « une intertextualité qui consiste en la relation que le lecteur établit à sa guise entre le texte qu’il traverse et d’autres qu’il a conservés en mémoire, et une intertextualité dont l’évocation engage pleinement la lecture et l’interprétation » (p. 90).

6Ce recueil a deux grands mérites. Tout d’abord, celui d’aborder la notion en variant les points de vue, donnant la parole à des chercheurs venus d’horizons divers — théoriciens, comparatistes, enseignants en littérature française et espagnole — comme cela était souligné dans l’avant-propos, mais aussi et surtout, en s’intéressant à la place du lecteur dans l’appréhension de l’intertextualité, de tenter d’ouvrir de nouvelles perspectives : c’est un peu la face cachée des études sur l’intertextualité qu’on commence ici à éclairer.