Acta fabula
ISSN 2115-8037

Dossier critique
2026
Avril 2026 (volume 27, numéro 4)
titre article
Francesca Catalano

L’interdisciplinarité sous la loupe du comparatisme

Interdisciplinarity under the microscope of comparative analysis
Wolf Feuerhahn et Rafael Mandressi (dir.), Histoire de l’interdisciplinarité : un mot, des pratiques, Paris : Éditions de la Sorbonne, 2025, 425 p., EAN 9791035109905.

1Histoire de l’interdisciplinarité : un mot, des pratiques est une contribution à plusieurs voix dirigée par Wolf Feuerhahn et Rafael Mandressi qui conclut un programme de recherche pluriannuel et un colloque international qui s’est tenu en mars 2018 à Paris. Paru dans la collection « Homme et société » des Éditions de la Sorbonne, cet ouvrage fournit un riche éventail d’analyses au sujet de l’interdisciplinarité, s’interrogeant sur la nature épistémologique même de cette dernière. L’interdisciplinarité ne se limite pas à un cercle restreint de domaines mais elle porte l’ambition de pouvoir tout comprendre en son sein en faisant fructifier les zones de contact entre disciplines et donc d’avoir recours à « […] plus d’une discipline dans la réalisation d’une enquête donnée1 » (p. 6).

2Wolf Feuerhahn est historien des sciences au CNRS, directeur adjoint du centre Alexandre-Koyré. Il travaille sur l’histoire de l’organisation des savoirs en Europe (xviiie-xxie siècles) : partages, conflits des facultés, programmes interdisciplinaires2. Il s’intéresse en particulier à l’histoire de l’émergence des partages entre savoirs, de la disciplinarisation et de leurs remises en cause, à l’histoire transnationale et transdisciplinaire, l’histoire de l’éthologie et l’émergence des neurosciences sociales. À une échelle européenne, comme l’indique le titre de son projet, ses recherches portent donc sur les aires linguistiques francophone, anglophone et germanophone3.

3Rafael Mandressi est historien au CNRS et ses travaux ont pour objet l’histoire des savoirs, des pratiques et des institutions médicales. Le but de ses recherches est de mettre en lumière, à l’époque moderne et dans l’espace européen, les dispositifs et les opérations de connaissance sur le corps, en relation avec leurs contextes sociaux et culturels de production et d’usage. Trois terrains principaux permettent d’encadrer ses recherches au sujet des mises en science du corps : « Médecine, médecins et politique dans la France d’Ancien Régime », « La médecine et l’économie des savoirs dans la première modernité », « Les médecins et le surnaturel »4.

4Histoire de l’interdisciplinarité apporte un nouveau regard sur cette approche scientifique dans le monde francophone de la recherche. Dans le monde anglophone, articles et manuels théoriques abordent déjà la question de l’interdisciplinarité dès les années 1990. Feuerhahn et Mandressi appuient en effet leur analyse introductive sur différentes références anglophones, parmi lesquelles se trouvent The Interdisciplinary Century: Tensions and Convergences in Eighteenth-century Art, History and Literature 5 ; The Oxford Handbook of Interdisciplinarity 6 ; Mapping Interdisciplinary Studies 7 ; Interdisciplinarity: History, Theory and Practice 8. D’autres articles sur le sujet nourrissent la réflexion sur l’interdisciplinarité dans le monde anglophone, comme « Interdisciplinarity in Historical Perspective9 ». En prêtant attention à la bibliographie mobilisée, nous remarquons d’une part la primauté de la recherche anglophone sur celle francophone, d’autre part le manque de textes théoriques et de référence en langue française10.

5Ce compte rendu adopte un angle d’approche résolument comparatiste : en quoi Histoire de l’interdisciplinarité fournit-il une approche comparatiste ? Et de quelle manière cet ouvrage peut être lu par des comparatistes ainsi qu’enrichir leurs recherches ?

Structure de l’ouvrage

6Histoire de l’interdisciplinarité se compose en quatre parties : la première, « Chronologies et espaces de l’interdisciplinarité », vise à historiciser chronologiquement l’interdisciplinarité ; la deuxième, « Des objets aux studies : terrains et représentations de l’interdisciplinarité », interroge le rôle de l’interdisciplinarité dans l’émergence institutionnelle de ce que l’on a appelé les « studies », soit des « disciplines académiques installées comme relevant de la “sous-culture” ou de la “paralittérature” » (p. 12) dont l’histoire est différente selon que l’on se place dans une perspective américaine ou européenne ; la troisième partie, intitulée « Institutions vectrices de l’interdisciplinarité », met l’accent sur les institutions qui ont joué un rôle dans la conception de l’interdisciplinarité ; et, enfin, la quatrième partie, appelée « Affinités interdisciplinaires ? », qui porte sur des cas pratiques de projets mettant en lien différentes disciplines.

7Le sous-titre de l’ouvrage (un mot, des pratiques) tente de résumer son contenu et son objectif. Le but est de fournir à un public académique un appareil de réflexions qui permettent de faire de ce « mot » un véritable concept, dont les scientifiques peuvent s’emparer pour, ensuite, mieux penser leurs pratiques de recherche. Si, d’une part, nous y retrouvons des analyses à partir du terme « interdisciplinarité », entre autres, dans un sens purement linguistique, d’autre part, nous accédons à des contributions qui permettent de faire l’état des lieux sur les pratiques de l’interdisciplinarité.

8Les textes introductifs (Marie-Claire Robic, Gisèle Sapiro, Christian Topalov et Jean-Louis Fabiani11) ouvrent chacun une section de l’ouvrage et permettent de présenter les propos que les contributeurs et contributrices apportent à ce numéro.

9Une enquête lexicométrique débute dès les premières contributions tout en tenant compte à la fois de l’étymologie du terme, du contexte géographique, culturel, politique et social de développement de ce dernier et de son historicisation. Ce qui apparaît dès le début est la contribution fondamentale étasunienne dans le financement et le cadrage de l’interdisciplinarité en termes de « fondations philanthropiques » (p. 8). Le contact entre langues et, plus généralement, entre mondes scientifiques étasunien et francophone s’affirme nécessaire pour un développement de l’interdisciplinarité dans ce dernier.

10Pour ce faire, cette première section de l’ouvrage se caractérise par l’emploi d’un vocabulaire précis, spécifique et complexe, ce qui plonge l’étude dans un aspect très théorique et abstrait de l’interdisciplinarité. Les cas d’étude et pratiques seront présentés dans les sections suivantes de l’ouvrage, ce qui permettra de relier la théorie à la pratique et d’avoir une vue d’ensemble sur ce qu’est l’interdisciplinarité dans le monde de la recherche actuel. Les exemples les plus concrets de mise en pratique de l’interdisciplinarité au sein des différentes institutions et projets de recherche permettront en outre de mieux comprendre les enjeux liés au terme même et de définir comment, au sein de chaque projet, le terme « interdisciplinarité » se décline. Le constat qu’un état des lieux de la recherche concernant l’interdisciplinarité était nécessaire, cet ouvrage comblant un manque important dans l’histoire de la théorie littéraire du siècle dernier.

Interdisciplinarité : du mot au concept

11L’introduction pose les bases liminaires de cette étude en spécifiant la difficulté à définir l’interdisciplinarité. Les contributions reconnaissent la pluralité des définitions de l’interdisciplinarité qui circulent. « Mais comment choisir parmi toutes celles en circulation ? », « Pourquoi privilégier l’une plutôt que l’autre ? » (p. 6) : Wolf Feuerhahn et Rafael Mandressi décident ainsi de « bannir [un point de vue normatif] au commencement de l’enquête » (p. 6), pour ouvrir plutôt une recherche empirique qui part d’études de cas objectivement désignées comme interdisciplinaires, et en tirer une conceptualisation concrète. Le postulat initial se dirige ensuite vers un autre questionnement qui, celui-ci, concerne les critères d’assignation disciplinaire. Une multitude de pratiques se cache derrière le terme « interdisciplinarité ». Ce dernier point soulève, entre autres, une question de terminologie constatée par les auteurs : « interdisciplinarité », « pluridisciplinarité » et « multidisciplinarité » peuvent signifier la même chose, mais leur sens est à analyser au cas spécifique en prenant en considération leur contexte de développement.

12Pour résoudre cette impasse liée à la définition de l’interdisciplinarité, ils proposent de commencer par un autre modus operandi, c’est-à-dire de « ne parler d’interdisciplinarité que lorsque le mot est employé et observer à chaque occasion le sens que les acteurs […] lui donnent et à quelles pratiques ils renvoient par son biais » (p. 7). Partir de ce modus operandi, plutôt que d’une définition de l’interdisciplinarité, leur permet, non seulement, d’expliquer et de justifier le choix d’un possible corpus étudié ainsi que l’état des recherches considéré, mais simultanément aussi, d’esquiver la problématique liée à la détermination de la légitimité d’une étude, tout en laissant à la « multiplicité historique, sociale, culturelle la pleine possibilité de se manifester » (p. 7).

13L’enquête au sujet de l’interdisciplinarité ouvre, ou rouvre, le questionnement concernant les disciplines. Il s’agit d’un problème d’« étiquetage » (p. 9) : quand est-il possible de parler de discipline ? Et à partir de quels critères ? Ces interrogations sont réactualisées par les analyses au sujet de l’interdisciplinarité, mais elles nourrissent aussi conjointement le développement de son étude épistémologique.

14La richesse de cette première section réside tout d’abord dans la pertinence et dans l’exactitude des questions posées par Julie Thompson Klein au sujet de l’avenir de l’interdisciplinarité. Six questions, voire points de réflexion, qui tentent d’expliciter la complexité du terme « interdisciplinarité » : « […] au vu de la prolifération des activités, quel est le sens du mot aujourd’hui ? » (p. 38.) Toujours d’un point de vue de « prolifération » du terme, Wolf Feuerhahn et Serge Reubi, dans leur contribution intitulée « Interdisciplinarité, pluridisciplinarité… : émergence, dissémination et resémantisations d’un vocable et de pratiques », exposent par le biais de graphiques la fréquence de l’usage des termes « interdisciplinarité », « pluridisciplinaire » et « multidisciplinaire », en langue anglaise, allemande et française, à travers l’outil N-Gram Viewer (dans le corpus Google Books). Les graphiques proposés par les deux auteurs montrent un aspect non négligeable de l’interdisciplinarité, ce que Claude Blanckaert dans l’introduction de sa contribution définit par « dynamique variable ». Il affirme en effet qu’« aucune définition [de l’interdisciplinarité] n’en dit la dynamique variable » (p. 75), c’est-à-dire sa nature polymorphe, changeante et à nombreuses facettes. Cette dernière caractéristique de l’interdisciplinarité s’avère fondamentale pour l’étude en cours. La même idée, mais cette fois-ci ancrée plutôt dans l’espace du développement de l’approche interdisciplinaire, est présentée par Christian Hottin sous les termes « laboratoire nomade » (p. 89). Dans son article il fait en effet référence aux « quelques difficultés à saisir dans l’espace la question des relations intellectuelles entre les disciplines scientifiques » (p. 89).

15Dans les deuxième et troisième sections de l’ouvrage, l’attention se concentre sur l’institutionnalisation de l’interdisciplinarité. Dans ce cas, les contextes économiques et politiques des cas d’étude sont bien pris en compte et expliquent certaines démarches. Cette formalisation institutionnelle touche à une pluralité de domaines : les études de genre (Jean-Christophe Coffin12), les sciences physiques et sportives (Taïeb El Boujjoufi et Stéphan Mierzejewski13), les science and technology studies (Renaud Debailly14) et la sociologie (Roland Lardinois15). Pour creuser la question de l’institutionnalisation de l’interdisciplinarité, les auteurs et autrices proposent des cas d’étude précis et spécifiques. Présentant ces exemples de mise en pratique de projets interdisciplinaires, ils tiennent à souligner qu’il s’agit de tentatives. Tentatives qui ont pu connaître du succès ou bien avoir échoué et avoir disparu complètement. Ainsi, Histoire de l’interdisciplinarité nous offre à la fois des exemples de cas pratiques ratés, dans leur définition et terminologie, dès leur origine (p. 267) et d’autres qui semblent, à première vue, pouvoir être mis en place, mais qui se révèlent être des échecs par la suite (p. 168). En résumé, cela souligne un éventail de difficultés propres à la conception et à la mise en œuvre de projets interdisciplinaires dont les institutions, ainsi que les équipes de recherche, doivent avoir conscience. Mariana Labarca, dans son article, nous propose un cas d’étude intéressant les domaines des sciences sociales et de la médecine en mettant l’accent sur la « création d’équipes multidisciplinaires » (p. 119). De plus, Renaud Debailly attire l’attention sur la nature interdisciplinaire des science and technology studies comme définition même de leur identité (p. 177). Soulignons à la fois l’importance de projets interdisciplinaires au sein des institutions et la difficulté propre à cette démarche. Ludovic Tournès soulève en conclusion de sa contribution les difficultés liées aux projets interdisciplinaires au sein de différentes institutions :

[…] la vocation pratique des activités menées par ces institutions rend souvent difficile la caractérisation de leur vision de l’interdisciplinarité, et parce qu’elle conduit à concentrer leur travail sur la résolution de problèmes plus que sur la réflexion épistémologique relative à la combinaison interdisciplinaire en tant que telle, bien que ce soit au cœur de leur programme […]. De ce fait, si l’histoire de l’interdisciplinarité hors des cercles académiques constitue un vaste champ d’études, sa méthodologie reste largement à inventer. (p. 225.)

16Les difficultés peuvent surgir à différents moments : la mise en œuvre, très concrète, d’un projet interdisciplinaire demande une conséquente prise de conscience en termes institutionnels (comme « l’aménagement et la taille des espaces », p. 283, autrement dit, « les conditions matérielles d’exercice de la pluridisciplinarité », p. 102) et au sein des équipes pédagogiques, démarche qui peut ne pas convaincre à l’unanimité ; de même, ces difficultés peuvent se manifester dans la durée du projet, c’est-à-dire dans sa continuité. Il s’agit d’obstacles liés à la fois à la politique de financement et à la politique de stratégie scientifique. Emanuel Bertrand évoque cette problématique dans le cadre des projets financés par le CNRS de 1975 à 1997 :

[…] écarts entre les discours volontaristes de promotion de l’interdisciplinarité et les obstacles pratiques à sa mise en œuvre. Principalement liés à la structure institutionnelle du CNRS, les obstacles en question contribuent d’ailleurs, en 1997, à la disparition des Programmes interdisciplinaires de recherche de son organigramme. (p. 227.)

17La question qui se pose est donc : comment perpétuer l’existence d’un projet interdisciplinaire ? Comment le maintenir en vie ? Et comment faire cela en faisant face aussi à un changement d’équipes de chercheur·euses ?

18En outre, les institutions qui ont été vectrices de l’interdisciplinarité ont été l’objet d’étude des contributions regroupées dans la troisième partie de cet ouvrage. Les institutions en question sont en particulier : la fondation Rockefeller, au sein de la contribution de Ludovic Tournès, le CNRS (Centre national de la recherche scientifique), dans l’article « L’interdisciplinarité au CNRS de 1975 à 1997 : entre promotion discursive et obstacles institutionnels » d’Emanuel Bertrand, et le FNS (Fonds national suisse), dans l’écrit de Géraldine Delley « Des sciences auxiliaires à l’interdisciplinarité : les recherches préhistoriques en Suisse et la création du Fonds national de la recherche scientifique ». Le cas du Harvard Center for Cognitive Studies, proposé par Jean-François Goubet dans son article intitulé « Jérôme S. Bruner et l’interdisciplinarité au Harvard Center for Cognitive Studies », se différencie par sa précision des cas d’étude des autres contributions présentes au sein de la troisième section. L’éventail international des exemples mobilisés fait la richesse de cette section ainsi que de l’ouvrage même. Dans la totalité de ces contributions, il serait possible de comparer ces trois réalités (je pense en particulier au cas français du CNRS, aux cas suisse avec le FNS et américain avec la fondation Rockefeller) dans le but de mettre en évidence les différences en termes de méthodes, de pratiques et de projets envisageables dans ces institutions incontournables pour l’interdisciplinarité.

L’interdisciplinarité au cœur des politiques de recherche

19Différents domaines scientifiques y sont représentés et mis sous la loupe de la recherche interdisciplinaire. Il est question de disciplines scientifiques telles que la biologie, la biomédecine, l’écologie et la biodiversité, les sciences sociales et les sciences de la vie.

20Peter Galison parle des limites liées à la « connaissance en blocs » (p. 302) ou « blocs de connaissance » (p. 301) en soulignant les problèmes que cette dernière peut contribuer à relever dans le cas de l’interdisciplinarité. Un parmi d’autres est effectivement la « coordination des différentes sous-cultures scientifiques » (p. 302). Or, à mon sens, c’est là qui réside l’enjeu premier de l’interdisciplinarité. Idée qui est, selon moi, en affinité particulièrement intéressante à explorer pour penser à la fois l’interdisciplinarité et le champ comparatiste, comme démarches sœurs. L’aspect comparatiste de cette étude réside dans la mise en relation entre deux langages qui conduirait à une connaissance du monde « newtonien[ne] » puis « einsteinien[ne] » (p. 303). Ce sur quoi Galison met l’accent est l’idée de pouvoir concevoir une totalité du langage scientifique, tout en reconnaissant ses différentes spécificités. Il parle en effet de « langage universel unique de perceptions décomposées et de leurs combinaisons logiques » (p. 303). L’interdisciplinarité permettrait par conséquent de comprendre cela dans un tout, mais sans effacer la spécificité de chacune de ses composantes. Ceci est, encore une fois, reconduisible à une pratique comparatiste. La mobilisation des exemples de Newton et Einstein est utile à l’auteur pour souligner que l’on peut partir d’un même constat tout en lui donnant une signification différente, en faisant référence à la définition d’« interdisciplinarité » : partir d’un même terme pour développer différentes significations de ce dernier (en fonction des projets, des chercheur·euses, des institutions, etc.). Par conséquent, ce qui importe est de les mettre en dialogue, en comparaison et d’analyser ce point de départ commun en n’oubliant jamais de questionner le cadre épistémologique et empirique de nos réflexions.

21En outre, le concept de « zone d’échange » (p. 41, p. 301), ou « zone de négoce » (p. 351), ou encore « frontière » (p. 41), précieux et applicable à différents domaines, comme le comparatisme au sens large (je pense aussi dans sa spécificité littéraire et celle de la traduction), est développé par Galison et défini en tant que « domaine de pratiques et de concepts localisés et partagés qui n’apportent pas tout leur poids en termes de sens, d’associations et de signification symbolique (dans la région partagée) » (p. 304). Il est important effectivement d’étudier ces zones d’échanges, frontières poreuses entre disciplines qui nourrissent le travail interdisciplinaire même. Il s’agit de zones qui encadrent les défis les plus significatifs de l’interdisciplinarité, parmi lesquels se trouve la coordination des différentes branches des projets en question. Galison souligne aussi le développement constant de ces zones d’échanges, autrement dit, la multiplicité infinie de combinaisons entre disciplines. L’interdisciplinarité, tout comme le comparatisme, est une approche qui ne sera jamais close. Et ce, parce que, tout comme le comparatisme, encore une fois, elle se définit par sa méthodologie et non par ses objets : « Tous les champs doivent établir des relations crédibles avec leurs objets d’études et les autres disciplines, affirmer leurs frontières et leurs missions […]. » (P. 39.)

22Pour aller plus loin dans ce rapprochement entre interdisciplinarité et comparatisme, Jerry A. Jacobs et Zoe Nyssa mettent l’accent sur un point très important qui a pu auparavant toucher la critique comparatiste, en particulier littéraire, aussi. Iels écrivent : « Spécialisation et interdisciplinarité sont souvent considérées comme des forces contraires […]. » (P. 317.) Or, l’interdisciplinarité pourrait être considérée en tant que spécialisante car elle se concentre sur les zones de contact entre les disciplines. Elle ne considère pas les disciplines dans un tout indéfini et déroutant. La spécificité de l’interdisciplinarité et par conséquent la richesse de cette approche résident précisément dans l’étude focalisée sur cette zone précise, zone de chevauchement, zone d’hybridation, ce qui ne serait pas possible si l’on étudiait avec une seule approche disciplinaire. En somme, ce « vaste éventail d’applications se traduit par un degré considérable de spécialisation » (p. 321), autrement dit : « [L]a logique de spécialisation ne menace en rien l’interdisciplinarité : on pourrait dire au contraire qu’elle rend impératives les activités de coordination et d’articulation. » (P. 298.) Pour aller au-delà de ce constat, il est fondamental de préciser que « […] le but de l’interdisciplinarité est de dépasser les limites des frontières disciplinaires » (p. 317).

23Histoire de l’interdisciplinarité est publié en langue française. La raison, qui peut être une simple contrainte éditoriale, pourrait être interprétée comme une question d’accessibilité des textes au monde scientifique francophone, ce qui reste dans tous les cas le but de l’ouvrage. Afin d’enrichir les connaissances sur l’interdisciplinarité en langue française, les articles d’abord rédigés en langue étrangère ont été traduits. L’article de Mariana Labarca a été traduit de l’espagnol, ainsi que les articles de Julie Thompson Klein, Peter Galison et l’article coécrit par Jerry A. Jacobs et Zoe Nyssa, qui ont été traduits de l’anglais. Ce travail de traduction a été mené par Agathe Orain (traduction depuis l’anglais) et Rafael Mandressi (traduction depuis l’espagnol) et souligne encore une fois la portée internationale de l’ouvrage. L’accès à ces articles permet en effet à Histoire de l’interdisciplinarité d’avoir une portée qui dépasse les frontières nationales ainsi que des exemples extra-européens (l’étude d’un séminaire de formation professionnelle médicale qui a eu lieu à Santiago au Chili en 1960 ; la fondation Rockefeller ; l’exemple de l’Université de Californie à Los Angeles, entre le domaine des études de genre et l’interdisciplinarité) qui enrichissent la portée de l’ouvrage et de l’interdisciplinarité même.

24Plusieurs articles présentent des aspects comparatistes dans les démarches de recherche qui ont été effectuées, comme celui de Feuerhahn et Reubi, lorsqu’ils mesurent la fréquence d’usage des termes « interdisciplinaire/ interdisciplinary/ interdisziplinär » (p. 47). Au premier regard cela pourrait effectivement être une étude comparatiste ; cependant, les graphiques présentés au sein de leur article, malgré le fait qu’ils soient plurilingues, différencient l’emploi des termes en question selon la langue d’usage. Ainsi, chaque graphique présenté nous propose les résultats des occurrences des différents termes en langue anglaise, dans un deuxième graphique en langue française et dans un autre encore en langue allemande. Les différents résultats ne sont jamais superposés dans un but comparatiste. Or la structure et le contenu des deux paragraphes conclusifs permettent en effet une brève comparaison entre les cas analysés. Dans ce sens, nous retrouvons un autre exemple, l’article de Christian Topalov, lequel étudie les autorités disciplinaires en évoquant les cas de la Suisse, de la France et des États-Unis. L’auteur compare ces derniers sans s’attarder vraiment sur une comparaison, ce qui lui permet ensuite de faire une analyse spécifique à chacun d’entre eux plus développée et détaillée.

25Mais nous retrouvons aussi des études qui assument ouvertement un aspect comparatiste. Par exemple, Géraldine Delley se penche sur une analyse des recherches préhistoriques en Suisse et écrit ceci : « Définie autour de 1860, la préhistoire emprunte autant aux exigences naturalistes de la collecte, de la description et de la classification, qu’à celle, comparatiste, de l’histoire de l’art et de l’ethnographie. » (P. 247.) Dès le début de sa contribution, l’autrice souligne le caractère comparatiste de son domaine de spécialisation. De manière encore plus concrète, Roland Lardinois consacre une entière sous-partie de son étude au comparatisme de Louis Dumont dans le domaine de la sociologie :

Tirer toutes les conséquences épistémiques de cette assertion pour la sociologie générale soucieuse de conserver une visée comparative et universaliste demeure un enjeu de connaissance d’importance qu’il faut affronter, en particulier lorsqu’on travaille sur des aires culturelles qui nous sont les plus étrangères du point de vue occidental. (p. 198.)

26Pour conclure, l’ouvrage donne accès à une étude approfondie sur la définition et la pratique de l’interdisciplinarité. Un état des lieux de la recherche concernant l’interdisciplinarité était en effet nécessaire dans le monde de la recherche scientifique francophone. Histoire de l’interdisciplinarité comble cette lacune dans l’histoire de la théorie du siècle dernier. L’ouvrage montre et donne un avant-goût de la complexité et des multiples facettes qui se cachent derrière, non seulement le mot « interdisciplinarité », mais aussi ses pratiques. « Avant-goût », parce que les contributions ici présentées sont encore une petite partie de l’interdisciplinarité et de son potentiel. Les disciplines dont ces analyses font l’objet sont limitées pour des questions évidentes. La littérature y est complètement absente, par exemple. Or, s’il est vrai qu’elles ne font partie que d’un petit ensemble des études interdisciplinaires, il est vrai aussi qu’elles sont ciblées. Cet ouvrage nous offre des cas d’étude précis dans le but d’éclairer ce qu’est l’interdisciplinarité au sein des domaines de spécialisation de chaque chercheur·euse. Il faut en conclusion reconnaître la primauté d’une si riche anthologie pour la recherche francophone en termes interdisciplinaires.