Acta fabula
ISSN 2115-8037

Dossier critique
2026
Avril 2026 (volume 27, numéro 4)
titre article
Cécile Rousselet

Les théoriciens et la vie

Theorists and life
Emmanuel Bouju (dir.), Nouveaux fragments d’un discours théorique. Un lexique littéraire, Québec : Codicille éditeur, 2023, 558 p., EAN 9782924446324.

1Michel Foucault présentait ainsi son cours « Histoire des systèmes de pensée » au Collège de France, en 1970 : « [Celui-ci] amorce une série d’analyses qui, fragments par fragments, cherchent à constituer peu à peu une “morphologie de la volonté de savoir1”. » Peut-être est-ce cette « morphologie » d’une « volonté de savoir » que ces Nouveaux fragments d’un discours théorique. Un lexique littéraire, dirigés par Emmanuel Bouju et publiés en 2023 aux éditions Codicille, volume augmenté des Fragments publiés en 2015 aux éditions Cécile Defaut, et issu d’un cycle de conférences intitulé « Représentation de la littérature : vocabulaires et modèles », organisé par Emmanuel Bouju entre 2000 et 2015, invite à penser autrement. Ce sont donc des fragments de Michel Foucault qu’il s’agit, mais aussi de Gilles Deleuze — également cité en avant-propos de l’ouvrage —, selon qui chaque fragment « peut avoir la double fonction paradoxale de renforcer et d’arrêter l’œuvre conçue comme totalité organique close2 ». Il peut aussi être question des fragments de Roland Barthes, pour un dictionnaire amoureux d’une théorie, ou encore de ceux du premier romantisme, qui invitait à penser la tension entre cette forme « clos[e] sur [elle]-même comme un hérisson3 » et l’aspiration à un absolu. Le programme de l’ouvrage est en effet clair, présenté dès l’avant-propos : « On dira plutôt qu’il est l’abécédaire lacunaire d’une pensée ouverte, multiple et partageable du littéraire. Ou qu’il est une sorte de lexique erratique, organisant en ordre alphabétique les fragments d’un discours théorique qui cherche à exposer de façon neuve ce que la littérature offre, en propre et en commun, à notre horizon de pensée. » (P. 6.)

2Pour rendre compte de ce lexique qui se souhaite « l’indice [du] chronotope » de notre pensée (p. 9, reprenant Deleuze), et afin de ne pas fabriquer une homogénéité à ce qui a été pensé comme « geste plutôt que forme » (Diffraction, p. 45), cette recension ne suivra pas l’ordre qui a inévitablement été donné à l’ouvrage par le format « livre ». Seront plutôt données à voir les ramifications que les articles génèrent les uns vis-à-vis des autres, et les forces par lesquelles ils envisagent une « négociation du multiple et de la cohérence » (Diffraction, p. 55)4.

Diffractions

3Il est à noter que ces Nouveaux fragments sont avant tout « une écriture partagée », pour des « ensembles navigant entre autonomie et interdépendance de ses composantes » (Diffraction, p. 49). Explorant de nouvelles formes d’écriture, ils s’envisagent comme une mise en réseau et un générateur d’interactivités que nombre des articles étudient eux-mêmes dans les objets littéraires qui les occupent. Emmanuel Bouju le rappelait : « Mais c’est une position de principe d’une recherche collective dont cet ouvrage est l’un des fruits : conjoindre et faire dialoguer ensemble les pensées les plus différentes sur la littérature ; refuser qu’elles s’excluent par principe les unes les autres — non par naïveté ni angélisme, mais par simple souci d’une transmission ouverte de la recherche contemporaine. » (P. 8-9.) C’est ainsi par un caractère plurivocal assumé que l’ensemble cherche non pas à faire théorie mais à ouvrir des voies, que les contributeurs, tout autant que les liens que ce lexique fait naître entre leurs propositions, dessinent. L’aspect choral — à penser comme un chœur qui n’appelle qu’à se voir enrichi de nouvelles voix, encore — tient à plusieurs éléments. Le premier est la subjectivité revendiquée des interventions. Ainsi en est-il de Prisme, qui débute par une longue introduction biographique à la première personne du singulier, ou de l’humour que l’on voit poindre dans une citation de Joe Dassin (Engagement ontologique, p. 82) ou dans une conclusion moins « clairement établi[e] » que ce qu’elle ne prétend l’être (Texte, p. 501). En effet, « ces “nouveaux éléments de lexique littéraire” tiennent à la personnalité et au style des chercheur·euses qui ont accepté d’y participer, autant qu’à l’importance des notions examinées » (p. 10).

4Mais la plurivocalité tient aussi à la démarche en réseaux que tout l’ouvrage entreprend. Pour ne citer que quelques exemples, le mot « fragmenté » ponctue ces Nouveaux fragments (Diffraction, p. 47), où Temporalité et Énergie doivent être pensés ensemble, où l’Engagement ontologique est sans doute également celui que l’article sur le Genre propose en pratique, ou encore celui qui se voit décliné dans Immersion (p. 227) ou Lecture située. Les idées circulent et se retrouvent d’une page à l’autre : Intersectionnalité tient ensemble ce qui a été ou sera pensé, entre autres, dans Immersion (p. 170), Énergie (energia, p. 271) ou Fiduciaire (p. 275) ; Indiscipline nous encourage à entrelacer les idées (p. 254), Lecture située renvoie explicitement à l’article Transitionnalité (p. 297-298). Mais les réseaux sont surtout fabriqués avec le lecteur ou la lectrice, comme lorsqu’Illitéraire nous invite à imaginer des liens, avec sa suite d’adjectifs « illégitimes, illégales, illetristes, illimitées, illustratives, voire illogiques » (p. 193), qui ne peuvent que renvoyer aux autres contributions. Le choix de l’ordre alphabétique favorise cette dynamique : il est présent deux fois, de deux manières différentes (par nom d’article dans les résumés et le sommaire, par nom d’auteur à la fin de l’ouvrage), et donne paradoxalement une vision géométrico-complexe qui encourage à dessiner des organisations qui n’existent pas encore. En ressort un ensemble ludique, où chaque texte propose une nouvelle forme d’écriture et de pensée, nous invitant à renouveler notre manière même de lire la critique et la théorie, pour, finalement, opérer une Diffraction. De la même manière qu’Engagement ontologique invite dans sa première partie à dépasser l’exhaustivité, l’omniscience et l’inconditionnalité qui s’arrogent l’universalité (p. 79), et encourage ainsi une réflexion sur l’autorité même avec laquelle ce lexique a à négocier pour exister comme fragments, tout dans l’ouvrage offre à voir le « carambolage » (Illitéraire, p. 199) entre les termes présentés.

Ductilités

5Ces « revers apparent[s] » entre les articles (p. 10) sont un plaidoyer pour une manière de penser la littérature qui « contrer[ait] l’unité et la continuité » (Diffraction, p. 45). Tous les articles diffractent nos appréciations des textes et des théories, refusant tout discours unique et simplificateur (idem) — ce qui est cohérent avec l’absence de conclusion à l’ouvrage. Ils nous invitent aussi à déplacer notre appréciation des notions en littérature : si des mots que tout dictionnaire littéraire pourrait voir apparaître semblent absents, c’est parce que les articles sont ouverts à une autre forme de regard. La lecture et l’horizon d’attente sont problématisés dans Lecture située, l’intertextualité ou la réécriture dans Reprise, l’intermédialité dans Prisme ou le personnage dans Populations fictionnelles. Il ne faut guère s’y tromper : le sommaire ne reflète en rien l’ampleur de la réflexion proposée, et chaque article relit, par son Prisme, un ensemble de notions attendues, son angle de vue original lui permettant de les entrechoquer avec d’autres plus surprenantes, par exemple dans Génétique sociale. Ainsi en est-il aussi de Posthumain, qui permet de « réexamine[r] » (p. 10), sous une entrée imprévue dans un lexique de théorie littéraire, des notions aussi fondamentales que celle de la fiction, ou au contraire en est-il de Texte, qui est abordé d’une manière résolument non canonique.

6Ces choix contribuent également à proposer un lexique actuel : les Populations fictionnelles ou le Fiduciaire, pour ne citer qu’eux, sont intensément explorés ces dernières années en littérature comparée, et les envisager comme entrées participe à répondre à l’objectif de viser « des façons neuves de penser les mots de la littérature, et par là même d’en disposer les matières » (p. 7). Emmanuel Bouju indiquait d’ailleurs en avant-propos : « [E]n ayant précisément affaire à cette pensée qui transforme, parfois trop facilement, les mots en concepts, les articles ici réunis préfèrent revenir le plus souvent à la ductilité d’usage et aux potentialités inemployées de ces mots — sans pour autant vouloir tout à fait déconstruire les traditions conceptuelles ni les terminologies conventionnelles auxquelles ils se rattachent. […] Aussi bien s’agit-il de faire voir ce que l’usage de ces mots recouvre ou peut recouvrir comme pratiques notionnelles vives, dans l’appréhension de la littérature. » (P. 7.) Tout lecteur trouvera donc dans cet ouvrage des repères, ainsi que des invitations à les questionner et à les dépasser, de manière à « conquérir une continuité du discours littéraire malgré sa profonde et nécessaire discontinuité » (Épimodernisme, p. 122 — il est d’ailleurs peu étonnant qu’Emmanuel Bouju soit à l’origine de cet ouvrage).

Mouvements

7Inévitablement, c’est donc un mouvement que ces Nouveaux fragments donnent à penser. Tout d’abord parce que tous les termes semblent « échappé[s] d’un discours de théorie littéraire qui n’existerait pas encore » (p. 6) : nous est donné à lire un ouvrage en travail, expérimental, et sans doute encore largement Indiscipliné. Les études de cas comme celle sur Gambara de Balzac (Esthétique noétique) sont des incursions, des invitations avant d’être des dogmes. Autothéorie confronte sans cesse, afin de ne pas être tenté par une assertion sèche qui figerait une appréciation théorique. Prisme préfère une ouverture à une conclusion (p. 413). Il s’agit de mettre en regard des « déclarations de foi en un certain acte de connaissance, en une certaine façon de poser et de penser le problème de la littérature, et le problème de sa théorie » (p. 10), entraînant donc du mouvement entre les termes, nous l’avons vu, et des mises en mouvement chez le lecteur devant ce qui est non pas la théorie mais pour une théorie.

8Ceci tient d’abord au fait que l’ensemble des articles s’appuie sur des savoirs Situés, qui génèrent une « inquiétude » et un « inconfort disciplinaire » (Lecture située, p. 298) heuristique. Autothéorie se donne d’ailleurs une définition qui pourrait convenir à l’ouvrage entier, lorsqu’elle est décrite comme « un discours théorique fragmentaire, qui ne prétend pas à une vérité universelle mais plutôt à une vérité située » (p. 40-41). Tous les articles ou presque se fondent sur ces savoirs situés, permettant d’envisager des mises en contexte des idées : Transitionnalité opère un retour historique sur la notion, Style tardif s’interroge, en pratique, sur comment se fabrique une périodisation ou un qualificatif littéraire, Opérateur axiologique ou Prisme se confrontent à l’actualité des travaux avec lesquels ils sont en dialogue — puisque la recherche universitaire « […] se doit d’utiliser les outils en cours de développement. Il lui faut non seulement réinventer ses objets, mais renouveler aussi ses manières de faire, les ajuster aux pratiques actuelles. » (Illitéraire, p. 208.)

Performativités

9Rappelons-le : toute lecture située se fait « collectivement », et « suppose de multiplier les opérations de décentrement » (Lecture située, p. 307 et 304). Or, ces Nouveaux fragments opèrent bel et bien des « formes obliques » (Épimodernisme, p. 114) de « mouvement » (Illitéraire, p. 208), fondées sur le « doute » (Fiduciaire, p. 146) comme programme. La critique est donc ici pensée comme discours, dont l’une des principales caractéristiques est d’être éminemment performatif. En premier lieu, ce discours théorique se crée dans le geste même qui l’énonce. Illitéraire plagie Maurice Blanchot dans son premier syntagme, plagiat qu’il n’élucide qu’une page plus loin, en le raccrochant à son objet de réflexion, offrant ainsi une fabrique à penser, ce que propose aussi Genre, lorsque c’est en analysant les Lettres persanes de Montesquieu que s’élabore sous nos yeux une réflexion sur l’apport des littéraires aux études de genre. De la même manière, Reprise se veut être un article kaléidoscopique où les différentes reprises — celle de Kierkegaard, celle de la notion dans le lexique, celle qui est la nôtre en tant que lecteur — ne cessent d’être mises en regard pour faire avancer le texte. Indiscipline est construit sur une mise en page d’Hugues Skene qui « avait pour but de déconstruire et de jouer avec la grille conventionnelle pour un texte » (p. 266), et qui contribue donc à remettre en question notre propre rapport à la lecture, à un stade de l’ouvrage où les mots déjà s’entrechoquent. L’article insiste : « Dans la mesure du possible, essayez de naviguer entre l’abstraction et le concret, passez d’un texte littéraire à une référence théorique puis à une anecdote, changez de registre. Demandez-vous, par exemple, à quelle action peut vous convier tel concept […]. » (Indiscipline, p. 253.)

10Car la « performativité » (Diffraction, p. 45) de l’ouvrage se situe aussi à un autre niveau, dans la mesure où celui-ci se fait programme. Comme dans Populations fictionnelles, la conclusion de Temporalité littéraire invite à ouvrir, par son approche inédite, d’autres pistes de réflexion dans la critique littéraire. Genre ou Énergie adoptent résolument une approche programmatique du fait littéraire. Plainte veut « exposer ce qui [lui] apparaît encore comme une idée de recherche, comme un projet à venir, d’ordre à la fois personnel et collectif » (p. 355), et engage une structuration de l’interprétation « autour de cet objet commun » (Intersectionnalité, p. 298) qu’est la plainte, comme vitrine d’une pluridisciplinarité qui se jouerait aussi au niveau de l’ouvrage entier. Engagement ontologique s’ouvre quant à lui sur cette invitation : « On me pardonnera, je l’espère, d’avoir tenté deux opérations à la fois : m’essayer à une théorie littéraire ; interroger le geste même, et la prétention, d’un tel essai […] » (p. 77), lui donnant également à penser une déclaration d’intention de ce lexique.

Une théorie à la limite de la théorie ?

11Chaque article éclaire, de son point de vue, le geste général comme manifeste pour une pensée pluri-doxique, comme « pratique vitale » qui formule une question : « Comment aller de l’avant ? » (Survie, p. 454-455.) Peut-être ces Nouveaux fragments sont-ils donc alors une Indiscipline théorique, « relationnelle et embrayée » (Indiscipline, p. 255), « théorie à la limite de la théorie » (avant-propos, p. 8), qui « sort la recherche de l’institution universitaire, frotte l’expertise et la pratique, considère la création comme une forme de vie et le quotidien comme un espace d’expérimentation » (Indiscipline, p. 259). Chaque entrée propose, selon ce qu’on entend par là, d’ouvrir une fenêtre ou bien une « défenestration » de la littérature (Intersectionnalité, p. 278) : elle peut devenir prétexte à des essais sur la littérature, comme autant de pistes stimulantes de théoriciens invités à jouer des concepts à partir de notions, d’Autothéorie à Vie. Une théorie à la limite de la théorie, également, dans la mesure où elle s’intéresse à d’autres objets, visés peut-être en raison de leur « extrême fragilité » (Inadaptation, p. 242) : il s’agit, bien souvent, de marges de la théorie et de la littérature — voire de la Vie — que le lecteur est invité à réinvestir, dans un ensemble où les subalternités se lisent au fil des pages. Là peut-être se situe aussi l’Indiscipline de cet ouvrage, si l’indiscipline, parce qu’elle « cherch[e] à additionner […] tout en […] laissant indemnes » (Indiscipline, p. 258-259), et a pour « défi […] de maintenir l’ouverture, le questionnement, d’interroger les conditions de possibilité pour favoriser l’indétermination » (p. 264), est aussi comparatiste.

12Ces Nouveaux fragments sont en effet résolument comparatistes, par nombre de ces aspects. Ils invitent aux décloisonnements, à dépasser les « frontières de la discipline » (Genre, p. 182), proposent d’« interroge[r] la dialectique entre le même et l’autre » (Médiévalisme, p. 322), et « ouvre[nt] la possibilité d’une pluralité d’hypothèses existentielles » (Mondialité, p. 329) — rappelant les mondes possibles déployés dans Énergie. Bien qu’il soit évident que ces différentes expressions soient toutes à recontextualiser au sein des écrits dont elles sont issues, l’apparente homogénéité terminologique — ainsi que des présupposés qui la sous-tendent — invite à considérer les fondements de ce « laboratoire » (Mondialité, p. 329). Chaque entrée se lit comme un point de vue qui enrichit l’ensemble, sans s’y fondre, pour un « lieu imaginaire » (Plainte, p. 364), visant ce « vide inscrit dans le texte » qui est « le lieu de production de la théorie » (Intersectionnalité, p. 286). Et peut-être n’est-ce pas un hasard alors si l’un des paragraphes qui résonnent le plus avec la vocation que semble se donner l’ouvrage se situe dans l’entrée Mondialité : « Saillants, les mondes littéraires sont ancrés dans la réalité mais dépassent ses limites ontiques pour ouvrir de nouvelles possibilités ontologiques et existentielles. Nouveauté qui ne réside pas dans la matière elle-même, mais dans la concaténation de ses parties composantes et le tremblement que cette différence peut provoquer dans le regard que nous portons sur le monde […] » (p. 385) — des fragments, donc.

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13Les Nouveaux fragments sont finalement un refus de toute pensée systématique, un ensemble stimulant de « paris maïeutiques » (Emmanuel Bouju) qui invite à imaginer plus loin, à penser comment faire théorie, et comment la transmettre — puisque « la théorie littéraire est une pédagogie » (Engagement ontologique, p. 98). Mais, avant tout, elle est « une forme de vie, pour les lecteurs que nous sommes » (p. 8), cette vie qui clôt l’ouvrage, celle aussi que Virginia Woolf louait5, ou dont William Marx a pu dire qu’elle était au fondement de l’idée de toute « bibliothèque mondiale6 » — et pourquoi pas aussi d’un lexique littéraire ?