Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2007
Janvier-février 2007 (volume 8, numéro 1)
Laurence Claude-Phalippou

Poétique du surnaturel

Christian Chelebourg, Le Surnaturel. Poétique et écriture, Arman Colin, coll. U, 2006, 268p.

1Si la critique littéraire a fourni des pages désormais classiques sur le fantastique, l’intention de Christian Chelebourg ne consiste nullement à prolonger cette réflexion. On chercherait en vain dans son dernier ouvrage une théorie nouvelle qui s’engagerait dans une controverse avec d’autres analyses sur le fonctionnement ou les effets littéraires du surnaturel. Il est significatif à ce titre que les références à T. Todorov ou à P.-G. Castex qu’on peut y rencontrer servent essentiellement de repoussoirs : l’auteur ne les cite que pour montrer à quel point leurs perspectives tendent à imposer une conception qu’il estime regrettablement « clivée » du fantastique. Or c’est au contraire pour son unité profonde que le livre plaide. Il s’attache, pour ce faire, à étudier le fantastique non pas dans la spécificité de ses manifestations littéraires mais comme une disposition humaine dont il envisage la fécondité – d’où le choix d’un titre, Le Surnaturel, qui, tout en contenant l’acception traditionnelle du fantastique, ne s’y restreint pas. C’est pourquoi son propos ne revient pas tant à conceptualiser cette notion qu’à élaborer une recension de phénomènes surnaturels qui sont, pour chacun d’entre eux, étudiés à la fois dans leurs enjeux propres et dans les discours qu’ils génèrent. Ce que l’auteur s’attache à cerner de la sorte, ce sont les « dynamiques de l’imaginaire » (p. 5) consubstantielles aux manifestations qu’il étudie : c’est bien à la rêverie du surnaturel qu’il veut donner toute sa portée. La lignée dans laquelle il s’inscrit délibérément n’est donc autre, on l’aura compris, que celle de G. Bachelard.

2Dès lors, son ouvrage revendique une visée encyclopédique qui doit permettre de battre en brèche toute « parcellisation du surnaturel » (p. 5) ; il s’agit en effet de se départir de principes de sélection dépendants d’un a priori qualitatif qui se trouverait ici inapproprié : le surnaturel vaut parce qu’il incarne, au-delà des frontières typologiques, cette faculté maîtresse de l’homme qui est celle d’imaginer.

3On trouvera dans les deux premiers chapitres (« Approches du surnaturel» puis « Configurations du surnaturel ») une mise en lumière des éléments clefs à partir desquels se structurent les phénomènes surnaturels, tant du point de vue de ce qui les constitue (l’auteur analyse, par exemple, comment l’existence du surnaturel dépend strictement de l’adhésion qu’il suscite) que de ce qui les explique (ainsi le désir de transgresser comme la pensée magique se trouvent-ils aussi essentiels pour comprendre les enjeux du surnaturel que leur inscription dans une structure mythique). On y lira en outre avec profit des mises au point synthétiques, claires et opérationnelles des champs disciplinaires qui ont contribué à élucider les phénomènes extraordinaires, les approches littéraires, sociologiques, psychanalytiques et anthropologiques les plus reconnues se trouvant non seulement résumées de manière générale mais aussi sollicitées lors de stimulantes études de cas.

4Les six chapitres qui suivent passent en revue l’ensemble des manifestations surnaturelles en les répartissant en autant de rubriques distinctes qui, conformément à la matrice conceptuelle du livre, se placent sous l’égide de G. Durand pour les regrouper en fonction des catégories de l’imaginaire auxquelles elles appartiennent : « Le monde enchanté » se préoccupe de l’imagination féerique (contes, contes de fées et des mille et une nuits) tandis que « Le monde signifiant » s’intéresse aux inventions dont la visée est dogmatique (miracles, constructions religieuses et même fables) ; dans « Le monde onirique » sont étudiés les phénomènes qui ressortissent au domaine du rêve (des succubes aux divagations de Corto Maltese en passant par les divers avatars de la figure du vampire) ; l’univers des fantômes, et les sentiments qu’ils inspirent, se voient traités dans « Le monde hanté » auquel succède un « Monde halluciné » qui fait un sort à la folie comme aux paradis artificiels ; dans le dernier chapitre, « Le monde déréglé », il est question de toutes les transformations du réel susceptibles d’être opérées par les pouvoirs de l’imagination (de l’invention de super-héros jusqu’à la création littéraire). On le voit, l’éventail étudié est délibérément vaste ; le lecteur y découvre des analyses pertinentes, mais il aurait aimé pouvoir y suivre de surcroît une démonstration d’ensemble qui eût permis, à l’instar de l’écriture bachelardienne et de l’opération d’approfondissement lumineuse qu’elle permet, de donner la sensation d’accéder au plus près non seulement du sens mais de l’essence des manifestations étudiées.

5Il sera toutefois commode d’utiliser ces six chapitres à la manière d’une anthologie. S’ils ne peuvent pas proposer une exhaustivité que l’ouverture même du champ d’investigation interdit, ils offrent l’avantage de rendre accessibles des phénomènes surnaturels qui, toujours judicieusement résumés, situés et commentés, sont sélectionnés conformément à la visée du projet : ce qui prime, c’est leur valeur trans-catégorielle (il est question aussi bien de Walt Disney que de Maupassant, des phénomènes religieux que de l’usage de narcotiques), trans-frontalière (les Waraos côtoient Superman comme l’œuvre d’A. Galland), et trans-historique (l’étude de J. de Voragine jouxte celle de Ch. Bobin), sans que le critère esthétique ne soit discriminant (Indiana Jones et Fantasy se voient étudiés au même titre que L’Arioste ou Molière). C’est d’ailleurs bien dans la perspective d’une lecture de ce type qu’on se félicitera de l’organisation de la bibliographie qui, parce qu’elle se trouve structurée en fonction des chapitres, permet d’accéder rapidement à des ouvrages regroupés par thèmes ; on appréciera également la présence de trois index auxquels tout étudiant ou chercheur peut se référer utilement pour situer un personnage, une œuvre, une croyance ou une notion afférents au surnaturel.

6Nul doute qu’à l’issue de cette lecture on ne soit, à la suite de l’auteur, convaincu et fasciné plus encore que par l’impressionnante inventivité de l’Homme par cette capacité toujours renouvelée qu’il a d’investir ô combien intensément ses propres créations imaginaires et ainsi de recommencer sans cesse son irrésistible « évasion dans le langage, dans la poésie du langage » (p. 243).