Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2007
Janvier-février 2007 (volume 8, numéro 1)
Olivier Catel

Le Voyage en Orient de Chateaubriand

Le Voyage en Orient de Chateaubriand, textes rassemblés et présentés par Jean-Claude Berchet, Editions Manucius, 2006. 347 p.

1Ce volume réunit les actes du colloque « Le Voyage en Orient de Chateaubriand » organisé par la Société Chateaubriand à l’ENS Ulm les 19 et 20 octobre 2006. Les contributions s’intéressent plus spécialement à l’Itinéraire de Paris à Jérusalem qui est au programme des agrégations de lettres pour l’année 2006-2007.

2Il y a 200 ans, Chateaubriand partait de Venise pour entreprendre un grand pèlerinage culturel et religieux qui l’emmena sur les ruines de la Grèce, en Terre Sainte, en Égypte, en Tunisie et finalement en Espagne. Après le voyage américain où il avait exploré et chanté les forêts américaines, il devenait le voyageur pèlerin qui empruntait la route sacrée vers Jérusalem.

3Jean-Claude BERCHET qui a édité l’Itinéraire1 et qui a rassemblé toutes ces communications rappelle qu’à la fin de cet ouvrage publié en 1811, l’auteur renonce à la Poésie pour se consacrer à l’écriture de l’Histoire. Si les critiques, depuis le XIXe siècle, ont mis en doute l’itinéraire réel du voyageur, il est important de souligner qu’à l’époque de Chateaubriand, le récit de voyage est un genre instable qui oscille entre récit linéaire et galerie de tableaux. L’auteur innove en actualisant les expériences du voyage, en les rendant plus personnelles, en renvoyant sans cesse le lecteur à un moi qui se cherche : il inaugure de la sorte ce qui deviendra le voyage moderne. En outre, il brouille toute cohérence générique en mêlant au récit de voyage l’épopée, le roman picaresque, la méditation lyrique, … L’Itinéraire devient ainsi une véritable mosaïque stylistique aux contours incertains. Jean-Claude BERCHET, dans son introduction, conclut en faisant remarquer que si Chateaubriand, au cours de son récit, n’aborde pas de front les problèmes politiques, il dénonce cependant le despotisme oriental et prépare un éloge de la liberté qu’il oppose bientôt au despotisme napoléonien.

4L'Empire ottoman, que Chateaubriand traverse, est une réalité complexe qui peut expliquer les propos parfois contradictoires de l'auteur. Jacques-Alain de douy rappelle ainsi la politique napoléonienne en Orient. L’Empereur, prisonnier d’une vision continentale, est pris entre son rêve oriental -matérialisé par la campagne d’Égypte- et son réalisme politique. Il privilégie dans un premier temps le renforcement de la Turquie vis-à-vis de la Russie -ce qui déplaît fortement à un Chateaubriand russophile- avant de se tourner à nouveau vers le Tsar.

5Jean-Paul CLÉMENT montre qu'à la fin du XVIIIe siècle, avec le Voyage du jeune Anacharsis en particulier, la Grèce revient à la mode. Si l'auteur est fasciné par l'Acropole, il est frappé par la misère de l'Athènes moderne et ne peut que constater la supériorité des anciens Grecs : l'esprit grec, grâce aux lettres, survit et l'élite grecque rêve de reconstituer l'Empire byzantin en s'appuyant sur la puissante Église orthodoxe, sur les petites républiques nationales ou encore sur les cercles intellectuels. Chateaubriand ne rencontre que la paysannerie et pas l'élite grecque. Ce n'est qu'après 1815 que notre auteur et les romantiques, devenus philhellènes, défendront le Grèce.

6Gilles VEINSTEIN montre comment Chateaubriand ne condamne pas les Turcs en tant qu’individus mais dénonce avant tout un système politique mauvais qui a l’Islam et le despotisme oriental comme fondements. L'auteur, par aveuglement idéologique, se méprend cependant sur la toute-puissance du sultan: l'Empire est alors soumis à une série de potentats locaux. De même, Chateaubriand ne dit rien de la vie intellectuelle et artistique de l'Empire ottoman à cette époque.

7Après l’échec des Martyrs, Chateaubriand compte sur l’Itinéraire pour renouer avec le succès. Alain GUYOT, en comparant d'un point de vue stylistique le Journal de Jérusalem, les articles du Mercure de France et l'Itinéraire, montre comment Chateaubriand recherche en permanence une plus grande tension dramatique, l'expression de l'émotion juste, tente de donner à son récit de voyage une unité de ton pour finalement construire la dimension autobiographique du texte.

8Guy BERGER et Bernard DEGOUT, qui étudient les réactions de la presse, montrent que les articles parus dans le Mercure en 1807, et qui concernent le voyage de l'auteur, ne sont que très peu censurés, le régime ne voyant dans ces récits rien qui ne puisse le mettre en danger. En 1811, lors de la publication de l'Itinéraire, les critiques sont, dans l'ensemble, favorables: on loue l'intérêt des sujets traités, le naturel, l'imagination et le beau style de l'ouvrage.

9Bernard DEGOUT montre comment la longue maturation des Mémoires a commencé dès le voyage en Orient, sans que Chateaubriand, sur le moment, ne s'en rende compte. La visite du Saint Sépulcre, avec l'expérience de l'historicité, aurait constitué la révélation fondatrice de l'écriture-monument.

10L'Itinéraire multiplie, d'une manière vertigineuse, les références intertextuelles et les citations donnent à l'ouvrage un aspect éclaté. Philippe ANTOINE esquisse les nombreux rapprochements possibles entre Le Voyage du jeune Anacharsis et l'Itinéraire. Au-delà de renvois très clairs à l'œuvre de l’abbé Barthélémy, il existe de profondes connivences entre ces deux ouvrages: les deux narrateurs sont tous deux investis d'une mission et nourris des textes qui les ont précédés; ces deux livres mosaïques s'alimentent à un journal qu'il faut nettoyer pour la publication.

11Elisa GREGORI présente un Chateaubriand archéologue pour lequel le fragment et l'objet priment sur le monument, pour lequel les ruines et les citations deviennent des restes du passé qui remplissent symboliquement le même rôle. La qualité des ruines vient en effet de la qualité des souvenirs littéraires suscités: archéologies réelle et imaginaire se mêlent inextricablement.

12Marika PIVA, quant à elle, insiste sur les différents intertextes présents dans l'Itinéraire. La Bible est convoquée comme Homère, la Jérusalem délivrée comme Tite-Live ; c'est sans compter tous les récits de voyage. Chaque situation fait surgir une citation et l'auteur oublie bien souvent de citer ses sources.

13Philippe BERTHIER souligne que si les noms se perdent et deviennent lettre morte dans ce monde sans nom qu'est l'Amérique, les noms du monde ancien n'attendent qu'une résurrection poétique. Le voyage de Chateaubriand devient alors une aventure rêveuse dans la mémoire collective, une visite mystérieuse dans le panthéon païen et chrétien des noms : face à l'absence réelle des traces du passé, il ne reste que le souvenir de ces noms, le plaisir jouissif de la nomination qui assure leur survie.

14L'Itinéraire, œuvre étonnante, mêle les genres les plus divers et pose, in fine, le problème du sens global de ce récit insaisissable. Patrizio TUCCI inscrit Chateaubriand dans la grande tradition du pèlerinage chrétien, un « iter » ritualisé par un protocole descriptif, tout empreint de la crainte et du respect devant la Terre Sainte. L'auteur, dernier pèlerin français officiel, s'écarte parfois cependant des chemins tout tracés en adoptant un œil d'enquêteur et d'archéologue qui ôte au récit sa dimension liturgique. Le pèlerinage devient aussi parfois un prétexte à des relectures et se trouve reconfiguré comme épopée.

15Jean-Marie ROULIN montre ainsi les nombreuses références épiques dans ce récit de voyage qui suit la grande épopée chrétienne des Martyrs. Chateaubriand enchante la mémoire historique, préfère le possible et l'universel de l'épopée au ponctuel et à l'accompli de l'Histoire. La géographie devient un instrument d'investigation poétique, les lieux deviennent décors de théâtre et le pèlerinage poétique est rythmé par les épreuves du martyre.

16Fabio VASARRI explore un aspect quelque peu inattendu de l’œuvre : le rire. L’Itinéraire, en effet, est un ouvrage au ton dégagé, le rire exprimant l’euphorie du dépaysement et la liberté de l’auteur face aux genres. L’auteur ébauche dans cette œuvre un talent satirique, un idéal où l’humour, de type anglais, est toujours piquant mais jamais blessant. Le rire de Chateaubriand est tout empreint de cette profondeur, de cette tristesse et de cette gravité qui font le haut comique et qui expriment la désillusion et le désenchantement.

17L’Itinéraire, composé d’épisodes de vie et de rencontres, constitue aussi une expérience sensible à portée poétique. Jacques DUPONT met ainsi en relief l’ébriété de la citation et la folie de l’exhaustivité qui s’emparent du narrateur. Le texte est en fait un récit elliptique où le narrateur, « parlant éternellement de lui », multiplie les micro-aventures qui traversent le cheminement chaotique du texte. La somptueuse scénographie des effets et des accidents de la lumière ou encore du vent témoigne de l’existence sensible et incarnée du moi qui cherche le sens d’un réel qui parfois lui échappe.

18Jean-Claude BONNET se penche sur la place de la table et des scènes de repas dans l’Itinéraire. Lecteur de Rousseau, et s’écartant de la doctrine du beau idéal, Chateaubriand pense que, dans ce type de récit, le thème de l’aliment est indispensable pour toute étude anthropologique et il se plaît à rechercher le détail scintillant. Le repas scande l’errance du voyageur et lui révèle l’hospitalité turque, consulaire, apostolique et familiale.

19L’Itinéraire, récit de rencontre avec l’altérité, construit aussi une quête de l’identité et de soi. Jean-Marie ROULIN explique que Chateaubriand ne reconnaît plus la France du début de XIXe siècle comme sa patrie et qu’il se sent exilé dans un pays qui correspond plus à son idéal. Poussé par des instincts de la patrie, il va se lancer dans une entreprise de refondation. La patrie devient alors, tour à tour, une qualité de l’esprit, le catholicisme, la religion de ses pères, ou encore la patrie troubadour. Le mouvement troubadour invite à une nouvelle écriture de l’histoire nationale et de ses valeurs et permet ainsi de reconstruire la patrie dans sa symbolique.

20Arnaud BERNADET s’intéresse aux rapports entre la langue et l’altérité. Si le « moi » met en scène le nom propre du locuteur, le « je » insiste, quant à lui, sur l’individuation, sur le sujet du langage. L’exil en pays barbare révèle à Chateaubriand sa propre étrangeté, c'est-à-dire l’absence et la dépossession de soi. En Orient, Chateaubriand vit sous le signe de Jérusalem -et de son universalité- et de Babel -et de sa dispersion- ; l’épisode de Sparte illustre cette expérience babélienne. L’utopie de la langue grecque révèle une certaine conception de la langue : le grec moderne n’existe que sur les ruines de Sparte et le français doit réinventer l’Orient de l’intérieur.

21Sarga MOUSSA, analysant les catégories de la différence, montre que l’idée de « race » est une catégorie peu opératoire dans l’Itinéraire et que Chateaubriand préfère opposer islam à christianisme. Son islamophobie radicale remonte au temps des Croisades où les musulmans sont les agresseurs et les chrétiens les victimes. De même, il oppose la sauvagerie à la barbarie ou le despotisme à l’esclavage. Parmi les types humains, il oppose radicalement le Turc au Grec, le premier étant toujours le bourreau du dernier. Mais les Grecs eux-mêmes n’échappent pas à la critique, ils sont ignorants et « dé-civilisés ». Quant aux arabes nomades, Chateaubriand en dresse un portrait plus nuancé, ils sont à la fois des pillards et les descendants des patriarches. Mais ce que l’auteur refuse avant tout, c’est le mélange, l’hybridation.

22Souvent déroutant, toujours inattendu, l’Itinéraire construit un parcours complexe d’un point de vue littéraire et poétique. Ce livre est un livre charnière dans le genre du récit de voyage comme le soulignait Jean-Claude BERCHET dans la clôture du colloque. L’Itinéraire signe ainsi l’émergence d’un « je » occidental et autobiographique dans le récit viatique mais il ménage aussi une transition paradoxale entre XVIIIe et XIXe siècles : Chateaubriand réutilise le discours des Lumières, et la critique du despotisme oriental en particulier, pour faire du christianisme un libéralisme, une religion de la liberté. L’auteur signe ainsi non seulement le retour de la religion chrétienne dans la sphère des arts mais aussi dans la sphère des libertés.

23D’un point de vue poétique, ce récit pose le problème des rapports de Chateaubriand avec la bibliothèque, avec les récits antérieurs et l’utilisation qu’il en fait: on peut goûter, dans l’Itinéraire, cette qualité de mosaïste que Jean-Christophe CAVALLIN2 a étudiée dans les Mémoires d'outre-tombe.

24Ces approches variées de l’Itinéraire rendent compte d’une œuvre chatoyante, qui bouscule les attentes. Ce récit nous invite à une aventure de lecture, nous oblige à suivre le fil d’une écriture qui nous emmène sur les ruines du monde antique, qui nous plonge dans les récits fondateurs de notre civilisation, de ce monde partagé entre paganisme et christianisme. Ce récit pose aussi cruellement le problème du rapport avec une altérité que Chateaubriand ne rencontre jamais vraiment et qu’il condamne radicalement. Après Les Martyrs, Chateaubriand nous fournit un récit qui permet de décoder l’épopée chrétienne, qui permet de révéler à la fois le travail préparatoire qui a présidé à sa création et à la fois les lignes de force imaginaires présentes dans le récit. L’auteur, en 1811, renouvelle son adieu aux Muses et va alors se lancer dans la grande écriture de l’Histoire : en 1812, il commence la rédaction des Mémoires de ma vie.