Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2007
Janvier-février 2007 (volume 8, numéro 1)
Laure Meesemaecker

Léon Bloy critique

Revue des Lettres Modernes, série Bloy (6), s.d. Pierre Glaudes : Léon Bloy critique, Paris-Caen, Lettres Modernes Minard, 2005.

1La sixième livraison de la série Léon Bloy de la Revue des Lettres Modernes est consacrée à l’œuvre critique. Elle va, Pierre Glaudes le souligne en avant-propos, dans le sens de l’Histoire.

2D’une part, de nouvelles éditions la rendent accessible au grand public, accompagnées de travaux universitaires, comme la thèse de Gilles Négrello (« Léon Bloy critique, de Propos d’un entrepreneur de démolitions à Belluaires et porchers »), dont on lira le compte-rendu par Antoine Compagnon (p. 267 sq). D’autre part, elle répond à une faille des études bloyennes, ouverte, me semble-t-il, par ce postulat : Bloy fut un écrivain magnifique et un critique déplorable. Ce que Robert Poulet, ailleurs, résumait avec jubilation : « Ce fut le juste le plus injuste de la littérature1 ».

3Bloy critique pose problème. On peut, avec Michèle Fontana, constater pour commencer que Bloy est absent des ouvrages sur la critique du XIXe siècle (« Bloy critique. Des journaux au Journal, p. 147 sq.), l’expliquer au moins par l’absence d’un discours théorique sur l’histoire littéraire, au plus par « la dimension cachée présente dans sa vision de l’art » (p. 148).

4Cette étude est la plus générale du recueil et débouche, me semble-t-il, sur une aporie : qu’est-ce qu’une « critique d’auteur » (« C’est enfin une critique d’auteur, qui, en cette période de crise du roman, accepte l’indécision… », p. 159), question qui ouvre l’article de Gilles Négrello (« Le désir d’être un autre. Bloy critique de Villiers de l’Isle-Adam », p. 87 sq.). L’auteur récuse aussitôt l’approche traditionnelle pour proposer « une approche psychologique de la critique d’auteur » (p. 88). On comprend bien que cette attaque transversale vise à dépasser les flottements autour de la définition d’un corpus et d’une méthode critiques. La question posée est importante, et même fondamentale : pourquoi Bloy n’est-il pas en mesure de produire un grand texte sur Villiers, qui fut son ami ? Négrello répond : le désir d’identification mimétique tue l’esprit critique. Et étudie un conte de Sueur de sang intitulé « Le Siège de Rhodes » en posant une question dont la naïveté (rhétorique ?) me laisse perplexe : « Mais pourquoi Bloy a-t-il fait de son ami, disparu à l’âge de cinquante ans, un petit vieillard de quatre-vingts ans portant perruque ? » (p. 107). Malgré son érudition stimulante, il me semble que l’article ne tient pas ses promesses.

5Dans le même sens va le texte de Jérôme Solal, « Bloy et Daudet ou la haine du double » (p. 67 sq.) : la démarche critique de Bloy est axiologique, quelques belluaires (à vrai dire, peut-être deux ou trois – peut-être seulement un ?) se battent contre une multitude de porchers, parmi lesquels figure en bonne place le malheureux Daudet. Mais comment le Désespéré aurait-il pu s’intéresser au Petit Chose ? Et la théorie du dédoublement de se dérouler dans de subtiles formulations mallarméennes, « Bloy honnit le double comme amalgame du même, coalescence complaisante, griserie grégaire » (p. 82) qui me semblent peu propres à rendre compte de la violence mécanique et des dysfonctionnements calculés du discours bloyen.

6Ces deux articles ont certes le mérite de définir les contours d’un questionnement plus large : Bloy aimait-il la littérature ? Et c’est alors qu’il faut, peut-être, revenir au texte de Joseph Royer qui ouvre le recueil, et l’ouvre sur cette citation définitive : « Passé trente ans, les êtres profonds ne peuvent plus lire que de l’Histoire » (« Le prophète et l’enfant mort. Léon Bloy et la critique historique », p. 9 sq.). Pour Bloy, la seule histoire qui vaille d’être lue ou racontée, est l’histoire éternelle de la Révélation, qui ne connaît pas de solution de continuité avec l’Histoire humaine. « Aux modernes rongeurs à lunettes, la vision bloyenne substitue l’antique figure du poète, du mage, du thaumaturge et plus précisément s’impose à elle l’image récurrente du prophète Elisée ressuscitant l’enfant mort » (p. 16). L’Histoire se devine et s’appréhende par le symbole ; toute véritable critique, au fond, est une exégèse. Il est aisé de reconnaître là l’alpha et l’omega de l’écriture bloyenne.

7Plus encore : comme le montre Dominique Millet-Gérard (« Littérature guenilleuse et éclairs magnifiques. Bloy critique des auteurs catholiques », p. 39 sq.), c’est « l’Histoire qui sauve la littérature religieuse » (p. 45). La ligne qui sépare belluaires et les porchers de la littérature religieuse définit un Bloy critique eschatologique : « il y a d’un côté les livres de délectation, ceux qui associent au plaisir du style le piment de la caresse eschatologique : de quoi nourrir la spiritualité spécifique de Léon Bloy ; de l’autre, les livres nuls, dont l’indigence stylistique révulse toute appétence religieuse » (p. 46). De haines en admirations (les admirations pouvant d’ailleurs se transformer en belles haines, au gré des époques), se définit dans le texte critique lui-même le style idéal de Bloy : un « réalisme spiritualiste » qui a des points communs, bien sûr, avec le « naturalisme mystique » recherché par Durtal-Huysmans.

8Un de ces points communs est sans doute à chercher dans le rapport de Bloy à la « Langue de Dieu », le latin, ce que développe Gaëlle Guyot dans son article « Le Latin mystique et ses masques. Bloy lecteur de Rémy de Gourmont » (p. 115 sq.). Elle montre, à propos de Gourmont, que le discours critique de Bloy se situe à la limite où « la relation de commentaire, présente en trompe-l’œil, laisse en réalité place à un discours à part entière, qui impose ses propres thèses et ses propres postulats » (p. 116) – entendez, je crois : Bloy, comme Dieu, ne parle jamais que de lui-même.

9Et c’est tout naturellement que se ferme le dossier avec le très intéressant article de Emile Van Valberghe (« Léon Bloy dans Portraits du prochain siècle (1894)), p. 163 sq.), et l’étude de textes que « sous des noms d’emprunt, Léon Bloy avait écrit sur lui-même » (p. 163) : délectable pirouette.

10Signalons aussi dans la rubrique « Varia » un texte passionnant de Theodor Paleologu, rapprochant Carl Schmitt et Léon Bloy (p. 251 sq.), et proposant une réflexion sur la réception de l’œuvre bloyenne par la modernité. Enfin, dans le carnet critique, figure notamment le compte-rendu de la thèse de Gilles Négrello signalée au début du présent article.