Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2006
Octobre 2006 (volume 7, numéro 5)
Romain Vaissermann

Uglossies

Françoise Sylvos dir., « Uglossies », numéro 23 de Travaux et Documents, La Réunion, Saint-Denis, Faculté des lettres et des sciences humaines de l’Université de La Réunion, 158 p.

1Janvier 2005 vit paraître deux ouvrages traitant de ces langues qui n’existent pas. Il est des référents qui n’existent pas dans la réalité (la licorne est habituellement convoquée à cette place), des mots qui n’existent dans aucune langue positive (uglossie est longtemps resté un semblable possible non attesté), et – de même – des langues inexistantes : langues du passé (la langue primitive), du présent (le mégamicre), de l’avenir (novlangue1) ; langues d’ici (le syldave), d’ailleurs (le klingon). S’il y a ces langues, il faut qu’il y ait leurs linguistes. Bien sûr, prendre comme objet d’étude scientifique une langue inexistante amène immanquablement à être qualifié de linguiste buissonnier, d’amateur de curiosités et autres fous du langage… Cette flétrissure est bien vite oubliée : le domaine des langues présentes en utopie et/ou dans les récits d’anticipation s’ouvre large et récompense le chercheur en le faisant voyager tous azimuts. La pensée pourrait-elle se satisfaire de son canal d’expression en langues positives sans que l’insatisfaction conçue à leur usage et étude ne pousse l’homme à imaginer d’autres langues à sa ressemblance et même très dissemblables ?

2Le premier ouvrage auquel je pensais est du ’pataphysicien Stéphane Mahieu : Le Phalanstère des langages excentriques2 promène son lecteur en une sorte d’exposition universelle fouriériste où ce sont divers langages imaginaires que l’on présente. L’ouvrage est fort soigné, volontiers amusant, d’une intelligente vulgarisation. Sa charpente est d’autant plus solide qu’elle est fictive.

3Quand l’on se reporte au livre qui fait l’objet principal de ce compte rendu, le contraste est saisissant. Les recueils d’articles (de même que les actes de colloques) et les plus petites presses universitaires ont souvent, à vrai dire, des abords peu engageants. Les lire pourtant vaut le détour et… ne coûte généralement pas très cher. Voici donc un numéro de la revue Travaux & Documents qui recueille plusieurs articles étudiant quelques langues imaginées de Thomas More à nos jours, introduits par Raymond Trousson et préfacés par l’éditrice, Françoise Sylvos, bien connue pour son intérêt envers Nerval et l’écriture de l’utopie. Le recueil entend répondre à toute une batterie de questions épineuses : « Comment les utopies, la science-fiction, les grammaires imaginatives ou engagées tentent-elles de faire coïncider le mot et la chose ? Comment viennent-elles à bout des apories de la communication verbale ? Comment jouent-elles avec les mots pour déjouer les pièges de la langue de bois ? Les conceptions linguistiques des mondes autres et les sociétés qui s’y mettent en scène sont-elles en adéquation ? » Chaque contribution répond pour sa part à l’ensemble de ces interrogations fondatrices. Il est temps que les nombreuses recherches portant sur les utopies (et leurs langues) profitent à l’étude encore embryonnaire de la « linguistique fantastique ».

4L’avant-propos de Raymond Trousson montre le lien fédérant les travaux ici réunis et précise notamment la distinction entre l’utopie linguistique et la dystopie. Le monde utopique, s’il est décrit par le menu, présente immanquablement un versant linguistique. Soit les habitants d’utopie maîtrisent une des langues connues ici et maintenant, ce qui résout le problème inévitable qui surgit quand l’écrivain imagine la rencontre entre un Européen et les habitants d’un monde jusque-là inconnu (e.g. les Sévarambes de Denis Veiras) ; soit les habitants d’utopie sont polyglottes, solution encore plus commode et qui se rencontre souvent (chez les Utopiens de Bacon ou Campanella) ; soit c’est la réflexion linguistique qui tourne à l’utopie, comme dans Le Monde primitif de Court de Gébelin. Ce monde utopique peut présenter ses propres carences, visibles dans son langage, qui les trahit ; cette contestation de l’utopie en elle-même, c’est le début de la dystopie, qui présente, dans sa forme achevée, « pure », un monde dont les habitants sont aliénés par un pouvoir manipulant vocabulaire et syntaxe pour mieux asservir la pensée et les individus. Faut-il donc faire correspondre à la dystopie, quatrième terme de la proportionnelle, le mot dysglossie ?

5Curieusement, malgré le titre « Uglossie et dysglossies », les deux termes n’apparaissent pas dans le corps du texte, qui parle prudemment d’utopies et de dystopies linguistiques. L’équivalence solide : utopie linguistique = uglossie permet-elle de rattacher la dysglossie à la dystopie ? Voire. Car le malheur est que dysglossie appartient déjà aux sciences du langage, où il a au moins deux acceptions spécialisées : trouble acquis (traumatique ou prolifératif) de la parole ; dysfonctionnement sociolinguistique lié au conflit diglossique et à la minoration de la langue. Il est même curieux de remarquer que cette dernière définition a précisément été formulée pour décrire la situation réunionnaise, à l’époque où paraissent les premiers travaux de synthèse sur les langues utopiques3… Restons-en donc, s’il est possible à uglossie, néologisme déjà employé en un sens voisin par Georges Molinié, il y a vingt ans, dans son article « De l’orthographe à la langue dans les siècles classiques : réforme et uglossie »4. Quant à la chose, l’étudiait déjà en 1985 La Linguistique fantastique de Sylvain Auroux et alii5. Depuis, Umberto Eco a dans La Recherche de la langue parfaite6 approfondi le rapport entre langue idéale et langue primitive dans le cadre européen ; plusieurs dictionnaires spécialisés7 ont paru ; et Marina Yaguello dans Les Langues imaginaires8 a repris l’ensemble de la question, vingt ans après l’avoir pour la première fois étudiée.

6La préface de Françoise Sylvos, qui nous livre ici en trois pages quelques pistes de réflexion sans rapport direct avec les contributions réunies, paraît fort mal placée, tant elle ressemble à une postface. Peut-être l’éditrice a-t-elle voulu excuser par là certaines absences tant bibliographiques que thématiques, et a-t-elle voulu tardivement pallier le tour littéraire pris par les développements ultérieurs ? Il était pourtant évident qu’on ne saurait faire grief de sa brièveté à un recueil dont chaque monographie approfondit vraiment nos connaissances en la matière.

7À commencer par « La question des langues dans L’Utopie de Thomas More » abordée par Jean-Michel Racault, alors même que le sujet semble rebattu. Mais l’auteur n’analyse qu’en passant le fameux tetrastichon en tant que document de langue imaginaire. Il eût pu spécialement se demander ce qui en fait un quatrain dans la versification utopienne, thème technique mais non encore épuisé ; il eût pu aussi étudier si véritablement la langue utopienne se rapproche du persan, puisque More lui-même nous indique cette parenté, non sans malice : doit-on donc, sur la foi d’un auteur qui se met aussi en scène comme personnage fictif, faire fi de cette évidence que le grec est une langue qui « ne leur est pas tout à fait étrangère » ? Jean-Michel Racault s’est intéressé à la façon dont s’instaurent les échanges entre les Utopiens et Raphaël, d’une part, et d’autre part à ce que cette communication nous apprend des idées de More sur son temps : redécouverte des cultures classiques à la faveur de la Renaissance, développement de l’imprimerie, christianisation missionnaire du Nouveau Monde… Reste que la « relative simplicité » de l’œuvre fondatrice du genre utopique n’évoque pas la possible disparition de la langue utopienne, dont le récit de Raphaël en tous les cas ne produit que quelques mots. Étudier iréniquement le thème de la « communication » part certes du constat que la langue utopienne ne peut guère être perçue que dans ses rudiments, mais oublie dans le même temps la part sombre du tableau qu’il nous reste d’Utopie. Les Utopiens se familiarisent-ils seuls, en apprenant le grec, au bilinguisme ? Raphaël est le seul à faire le pas du bilinguisme inverse et met l’imprimerie au service de sa démonstration que la langue utopique ressemble au grec ; ce faisant, il plaque la différence sur le même. Pourrait-on penser le radicalement autre, en dresser un portrait linguistique, sans passer effectivement, comme nous y invite Jean-Michel Racault, par les diverses voies de la traduction et des influences réciproques, au prix de quelque déperdition ? Sans doute pas, ce sera la leçon de la contribution de l’ouvrage, qui renforce encore le parti-pris du critique et nous convainc tout à fait de toujours commencer par analyser des situations de communication avant d’étudier linguistiquement les langues imaginaires.

8Quitte à décréter en connaissance de cause9 « L’échec des utopies linguistiques chez Foigny et Swift », comme le fait Ruth Menzies par la suite. Les descriptions de La Terre australe connue et des Voyages de Gulliver empruntent aux utopies, même si elles ne rassemblent pas tous les traits d’une utopie. Ce sont notamment les langues imaginaires présentées dans les deux livres qui participent de l’utopie ; mais les défauts de ces langues montrent les limites d’une conception idéale de la langue et invitent le lecteur à faire preuve de scepticisme envers la quête fébrile de la langue édénique qu’entreprennent bon nombre d’esprits dans la deuxième moitié du xviie siècle. Langage des signes inapte à rendre les nuances d’une pensée ou un propos développé, monstration des référents dont la personne entend parler sans pouvoir user de syntaxe, langage réduit à des monosyllabes monosémiques et tout aussi peu capable d’abstraction, langue des chevaux refusant d’évoluer face à l’apparition de référents nouveaux, australien où grammèmes et lexèmes s’entrechoquent du fait des combinaisons morphosémantiques restreintes existant entre cinq voyelles et trente-six consonnes, chaque lettre étant dotée de sens… Cette série d’échecs exprime un relativisme sage : l’imagination a presque les mêmes limitations que le monde réel, puisque les deux sont à la mesure de l’homme ; les langues imaginaires sont encore langues et valent pour ce qu’elles sont traduisibles et traduites. L’incompréhension entre les hommes découle des situations où les locuteurs occupent des positions hiérarchiques – où supériorité et infériorité peuvent s’inverser à tout moment. Voilà pourquoi les langues imaginaires nous divertissent sans pouvoir devenir réelles et pourquoi les langues réelles nous permettent de communiquer sans répondre à tous nos désirs : les deux domaines sont incompossibles, non hiérarchisables.

9Martine Thiébaut, dans « Problématique de l’échange dialogué dans les Dialogues avec un Sauvage de Lahontan », n’explique pas les raisons ayant fondé le choix de son édition de référence (recueil des Œuvres complètes plus ancien que certaines éditions séparées) et aurait surtout dû préciser qu’allait être traitée l’œuvre dont le titre complet est Dialogues de Monsieur le baron de Lahontan et d’un sauvage dans l’Amérique (1703), par différence avec les Dialogues curieux entre l’auteur et un sauvage de bon sens qui a voyagé. Elle montre en revanche avec précision, dans la lignée de Greimas et Todorov, comment le genre dialogique, censé mimer la conversation naturelle, la déréalise et ce, malgré l’appui d’une préface évoquant le ton de confidence qui s’instaura entre baron et Huron. L’évolution de la production du texte est rappelée dans toutes ses étapes, mais ces précisions sont convenues. La condamnation de la civilisation chrétienne ressemble fort aux leçons qu’on peut tirer de l’utopie de Foigny. Adario est apparemment polyglotte et Lahontan déclare maîtriser les langues algonquines, mais les deux semblent peu vraisemblables. Porte-parole de deux réalités collectives, les deux personnages sont doués de peu de traits les personnalisant et évoluent dans la géographie floue d’un « village » et de « cabanes ». Il reste, du point de vue linguistique qui nous occupe, à regretter que Lahontan soumette le Bon Sauvage à un usage parodique sans lui prêter la parole directement : nous eussions pu juger sur pièces soit l’algonquin parlé par Adario soit la langue imaginée par Lahontan.

10Anne-Marie Mercier-Faivre dans « L’utopie par la Langue : le Monde primitif (1773-1784) de Court de Gébelin », développe un point particulier de sa remarquable étude du Supplément à l’Encyclopédie10 et montre comment l’utopie peut naître d’un travail sur les langues orienté d’emblée vers une fin inaccessible ou, du moins, spéculative : la quête des origines amène Court de Gébelin à dessiner finalement le monde de demain, tant son archéologie de la langue originelle tourne à l’éloge. Le nomothète est un poète ; il connaît le rapport des mots aux choses, supposé transparent ; il forge immédiatement, par un savant travail de correspondances, le sens abstrait des mots ; sa syntaxe épouse les lois de la Nature. Société « transparente », égalitaire et fondée sur la famille, champêtre mais élargie aux dimensions du monde, société du passé et promise à un grand retour, le Monde primitif est ici analysé dans ses trois premiers tomes pour l’essentiel, et l’on saura gré à l’auteur d’avoir ainsi restreint son corpus, qui reste d’ailleurs assez vaste11.

11Quand Nadia Minerva étudie dans « Tons, geste, couleurs : la langue divine selon Casanova (Icosameron, 1788) », à peine se place-t-elle quatre années après la mort de Court de Gébelin. Elle étudie dans ce roman tout ce qui fait la richesse de la langue des milliards de Mégamicres qui peuplent l’intérieur de la Terre ; et cette richesse est grande, en partie du fait des nombreux emprunts de Casanova à ses devanciers. Les sons (au nombre de six et tous vocaliques), les tons (au nombre de sept : la langue est difficile à apprendre, fait rare en utopie), les pauses, les gestes, le regard, la physionomie du locuteur : tout fait corps dans le mégamicre. Cette langue est fort chantante. Elle est comme inspirée par le chinois et plus encore par des langues imaginaires telles que celles décrites dans les Voyages de Cyrano. Agglutinante, elle pratique la dérivation suffixale avec une régularité souveraine, à l’image de la société utopique tout entière, ordonnée et raisonnable. Son originalité principale semble pourtant résider, plus encore que dans la gestuelle expressive des Mégamicres, dans la transcription graphique des tons au moyen de sept couleurs différentes. « La couleur est dans l’écriture ce que la tonalité est dans la voix parlante et la danse dans l’expression corporelle. »12 Casanova décrit dans le mégamicre une langue aux moyens d’expression très variés, à cheval entre langage expressif et logico-rationnel, ce qui est encore une manière de prononcer l’éloge des passions – y compris dans leur « traduction » corporelle – et donc de la bigarrure.

12C’est avec l’expérience de dix ans de belles et bonnes recherches sur l’utopie, notamment au début du xixe siècle13 que Françoise Sylvos étudie ici « L’Europe latiniste de l’abbé Olmo (1816-1824) », publié en ligne à l’adresse www2.univ-reunion.fr/~ageof/text/74c21e88-674.html. La civitas latina du docteur en théologie l’abbé Olmo est une anti-Babel dont la traduction française qui lui fut nécessaire sanctionna dès 1824 le caractère utopique. Comme ne nous est pas présentée plus en détail la vie et l’activité littéraire de cet utopiste que le présent article est le premier, à notre connaissance et sauf erreur, à étudier, voici un complément bibliographique qui n’est peut-être pas sans intérêt. Don Miguel María del Olmo y Herrera est l’auteur d’une Illustrissimo ac reverendissimo D.D. Annæ Antonio Julio Clermont-Tonerio archiepiscopo Tolosano […] Gratulatio historialis de felici adventu deque ingressu pontificatus sui14, de deux oraisons funèbres : Oración fúnebre que en las exequias solemnes celebradas en memoria de su amada reyna y señora, Doña María Josefa Amalia [...] por la Real Archicofradía de Nuestro Padre Jesús de la Espiración y Nuestra Señora de las Aguas de la que es Hermano Mayor nuestro augusto soberano el Sr. D. Fernando VIII [...] el domingo 5 de julio de 1829 en la Iglesia del Convento Casa Grande de mercenarios calzados de esta ciudad15, Oración fúnebre que en las [...] exequias reales celebradas en sufragio de la Reina [...] Doña Maria Josefa Amalia de Sajonia y Borbón, en la Yglesia Metropolitana y Patriarcal de […] Sevilla, por su [...] Ayuntamiento el [...] 23 de julio de 182916 et de la traduction d’une troisième : Oración fúnebre que en las exequias del altísimo, poderosísimo, [...] Rey Cristianísimo de Francia, Luis XVIII, celebradas en la Real Abadía de San Dionisio el día 25 de Octubre de 182417. On pourrait aussi aller puiser quelques renseignements biographiques dans les comptes rendus des ouvrages de l’abbé, ce que ne semble pas avoir fait Françoise Sylvos. Mais l’essentiel est bien sûr d’avoir présenté l’ouvrage le plus original de cet auteur, si original que le projet de cette colonie latine conçue, à l’image d’Odessa fondée par Catherine II ou de Philadelphie fondée par William Penn, resta lettre morte. Et pourtant, une citadelle où l’on aurait parlé latin aurait procuré à l’Europe la paix tant désirée ! Les Jésuites eussent pu en constituer l’élite. Car la cité d’Olmo est aussi élitiste que réactionnaire : l’éducation du peuple, tout comme celle des femmes, ne sera pas développée parce qu’elle n’est pas nécessaire à la survie de la cité, dirigée par les doctes mais vivant du travail de la « classe inférieure ». Certes, la cité latine est ouverte aux autres pays, mais c’est par le biais somme toute traditionnel des échanges épistolaires… en latin. Et la tâche assignée à la cité latine dans l’Europe catholique est de former de bons latinistes, gages d’unité et d’homogénéité dans une Europe contaminée par l’esprit des Lumières et la faveur internationale du français. L’abbé Olmo se trompait lourdement sur l’avenir immédiat réservé au latin.

13Jean-Pierre Brisset était-il moins sérieux que Marc Décimo, brissettologue hors pair18, étudie ensuite dans « Jean-Pierre Brisset ou le triomphe (prévu pour 1945) de la vraie langue et des hommes de bonne volonté ». Entre illuminisme fâché avec les dates et individualisme forcené, Brisset entend par la promotion du jeu de mots cultivé ad libitum délivrer le peuple de l’oppression culturelle cachée derrière l’usage des langues mortes, latin et grec notamment. Les remotivations populaires, les néologismes débridés, les allitérations et assonances ? Jouissance de la synchronie oublieuse. Mais refus du paraître prêté au signifié impératif, autoritaire, obscène, pour inventer un langage imaginaire peut-être à l’origine mais réel par lui, le prophète, bien réel et hors de portée de la Police (peau lisse) des Moralistes (mort à l’-iste !) et des Savants (ça – vent). L’utopie est en nous ; aux mots, citoyens ! La pédagogie brissettien n’en finit pas d’inspirer notre xxe siècle, qu’elle ne pouvait pas prédire en son entier programme ne serait-ce que par un restant d’humilité contractée en l’enfance de Brisset. Un grand enfant, heureusement, qui nous parle encore.

14De Brisset, l’on pourrait dire qu’il pratique de la linguistique-fiction. C’est aussi le terme que choisit Sandrine Sorlin, par référence à la science-fiction, dans « La linguistique-fiction dans la littérature anglaise du xxe siècle ». Même si le sous-titre précise le corpus : Orwell de façon attendue, Burgess pour le nadsat (dont on aurait pu étudier le traitement cinématographique dans Orange mécanique), Hoban pour le riddleyspeak et Golding pour le néandertalien19, l’enquête remonte en fait – et c’est heureux – à Godwin (The Man in the Moon, 1638). Romanciers et penseurs anglo-saxons du xviiie et de la première moitié du xixe siècle s’étaient détournés des utopies linguistiques. Le vril de Bulwer-Lytton20, mais plus encore les projets de langues universelles qui virent le jour à la fin du xixe siècle ou encore les régimes politiques ayant ensanglanté notre xxe siècle expliquent sans doute l’apparition de menaçantes dystopies linguistiques, s’étendant sur un territoire exigu ne dépassant guère les îles britanniques, privées du lexème « pensée » (novlangue, nadsat) comme de toute marge de liberté – n’était justement l’écriture de l’utopie, libération conjointe de l’auteur et du lecteur, espace de liberté pour quelques individualités, y compris chez Orwell : « Il ne faut jamais oublier que la Novlangue de Nineteen Eighty-Four n’est jamais qu’un projet, dont on nous parle au passé, dans un Appendice. Alex sort finalement de sa prison artificielle dans A Clockwork Orange. Riddley Walker se clôt sur la montée en puissance de l’artiste, Riddley. Et chez Golding, The Inheritors s’achève également sur une figure de l’artiste. » (p. 133).

15Autre dystopie récente que la langue internationaliste qu’évoque Le Nom des singes (1994) et dont Audrey Camus, dans « Antoine Volodine, la langue post-exotique ou l’échec des utopies », relève des traces ténues et crépusculaires : les curieux lexèmes non-existence, non intranquille (à rapprocher de non-lugubre), le verbe suruquer, si cette langue ne revenait pas à désigner en fin de compte l’inventivité propre à toute diégèse littéraire, et notamment celle des genres qu’Antoine Volodine nomme Shaggas, entrevoûtes, narrats... La constitution d’un dictionnaire de langue pour recenser les mots de cette « langue étrangère au monde réel », parfois pseudo-indienne (la tribu des Jucapiras, les arbres appelés sucuubaranas…) s’avère être un projet utopique, rendu impossible par les agissements d’une police politique aux aguets face aux invites fébriles d’une linguistique libertaire : « Donnez d’autres noms encore ! Sans relâche nommez et nommez !… Dressez la liste des possibles ! » (cité p. 139). Rien n’y fera : les mots ne peuvent ni dire ni changer le monde ; aussi le narrateur volodinien se trouve-t-il mentir pour rétablir un certain ordre des choses. L’écrivain doit donc taire la langue internationaliste pour en préserver le caractère utopique : triste fin, toujours meilleure qu’une divulgation naïve ; triste fin provisoire, mais qui rêve, hors de la fiction, d’une échappée vers un monde égalitariste où disparaîtraient les appartenances culturelles et géographiques.

16Après la dystopie contraignant la langue absolument étrangère à se déguiser sous une apparence proche, voici que survient une autre aporie théorique fréquemment affrontée en science-fiction : comment les hommes pourraient-ils communiquer avec une forme d’intelligence autre que la nôtre ? Peuvent-ils notamment comprendre un langage non humain ? Prenant appui sur les divers moyens connus qui, depuis la plus haute Antiquité, ont permis aux Dieux et aux Hommes de communiquer (l’exemple de Jeanne d’Arc et de ses Voix aurait pu être convoqué, entre cent autres il est vrai, comme les oracles de Delphes), Roger Bozzetto dans « Que faire... ? Comment dire... ? Contacter... ? » envisage les « solutions faciles » et des « expériences nouvelles ». Au titre de la facilité, la langue galactique favorable au commerce et aux échanges, quelques traducteurs spécialisés disséminés dans l’espace, un traducteur universel prenant en charge les langues inconnues, voire la télépathie. Au titre des nouveautés, l’imagination des déformations phonétiques et autres incompréhensions qui attendent les langues actuellement en usage21, les images envoyées aux humains par l’océan protoplasmique de Solaris (1961), une langue qui évolue pour dérouter les entreprises de traduction (le hon de Robert Sheckley en 1965), les aliens qui ne communiquent pas dans La Guerre des Mondes (1898).

17On ne s’attardera pas, pour finir, à quelques imperfections formelles du recueil – flottement sur la façon de noter les apostrophes (/’/ contre /'/), accentuation des majuscules (Edouard et Édouard, un ambigu echange dialogue en titre courant…), écriture des siècles (18e, xviiie et dix-huitième siècles s’affrontent), position des appels de note par rapport aux guillemets, présence ou non d’une bibliographie à la fin de chaque contribution, références bibliographiques de styles variés à la fois dans les notes et en bibliographie… D’une façon générale, l’orthotypographie du volume n’est pas à la hauteur de la qualité des réflexions qu’il expose. Mais l’ouvrage se vend à un prix modique, se veut commode à manier et remplit son objectif premier, car après l’avoir lu, il nous vient l’envie de se plonger dans les œuvres évoquées. Chaque article joue à cet égard un excellent rôle d’entrée en matière. Et c’est bien un mérite de ce recueil que de donner ainsi des pistes de lecture au lecteur. Chaque article est, de plus, une introduction fouillée, avec savante mise en contexte. Des illustrations n’auraient rien enlevé à l’intérêt du recueil ? Leur absence est compensée par la présence de citations nombreuses.

18Le recueil de Françoise Sylvos devra désormais faire partie de toute bibliographie sur le sujet22 : il montre la voie de l’analyse littéraire des langues imaginaires, après le moment du recensement et des dictionnaires, et il ne préjuge pas de l’attention que les linguistes devront accorder aux tolklangs et autres conlangs. Car toute recherche sur les langues imaginaires devra dépasser la grande prudence dont font preuve les auteurs de ce recueil dans le renvoi à des sites internet : une grande part de la créativité linguistique et des études sur le sujet s’exprime en ligne. Le peu de sérieux de certains sites rend justement nécessaire un tri scientifique.