Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2006
Août-Septembre 2006 (volume 7, numéro 4)
Lénia Marques

Le lusitanisme français au Portugal et ailleurs

Jacqueline Penjon et Pierre Rivas (éds.), Lisbonne: atelier du lusitanisme français, Paris, Presses Sorbonne Nouvelle, 2005, 135 p.

1Ce volume, composé d’études présentées au colloque organisé par le CREPAL (Centre de Recherche sur les Pays Lusophones) à Paris 3, est un hommage à « la culture portugaise et à trois pionniers de la lusophilie en France » (p.5) : Pierre Hourcade, Armand Guibert et Paul Teyssier. C’est en effet autour de ces trois figures que les communications présentées sont organisées.

2Chacun à sa façon a significativement élevé la présence du Portugal dans le monde francophone, notamment dans les universités et à travers la traduction. Mais leur rôle s’est joué aussi à l’envers et au Portugal ils ont souvent eu comme mission de divulguer la culture française, notamment à partir de l’Institut français.

3Cet ouvrage donne au lecteur essentiellement deux types d’informations : d’une part, il trace un portrait du Portugal des années quarante, se concentrant en particulier sur les relations avec la France ; d’autre part, il donne à connaître ou à redécouvrir les rôles importants joués par Pierre Hourcade, Armand Guibert et Paul Teyssier. De l’ensemble, seul un compte rendu élaboré par Pierre Rivas d’un ouvrage de José Augusto Seabra (Fernando Pessoa, pour une poétique de l’ésotérisme) sort un peu du cadre du lusitanisme français, mais surgit dans la continuation de l’étude faite sur Armand Guibert, traducteur de Pessoa. Bien expliqué par les coordinateurs du volume, il s’agit d’un hommage à José Augusto Seabra qui est décédé avant d’avoir pu achever l’article qu’il prétendait faire publier.  

4António Coimbra Martins, José Augusto França, Pierre Rivas et Albert-Alain Bourdon présentent le contexte de l’époque, et les rapports complexes établis dans une Europe déchirée par la guerre et divisée entre deux grandes forces. Au Portugal, l’affront de ces forces se faisait aussi sentir, ce qui a eu des effets sur l’accueil de la culture française dans un pays gouverné par un dictateur, António de Oliveira Salazar, qui, pourtant, se montrait ouvert à la présence, dans le territoire portugais, aussi bien de la culture allemande que de la culture française. Il est évident, comme le soulignent surtout António Coimbra Martins et José Augusto França, que des limites, souvent très strictes, étaient imposées dans la divulgation de la culture française, dépendant des relations établies entre Lisbonne et la France, représentée soit par Paris, soit par Vichy. Le texte de José Augusto França est un témoignage très informé de quelqu’un qui a vécu tous les événements difficiles de ces années. Pierre Rivas s’occupe, lui, tout particulièrement des années 1940-1945, années trouble, pendant lesquelles les lusitanistes français au Portugal ont ressenti de graves difficultés. Par ailleurs, il souligne aussi les faits importants accomplis par les mêmes lusitanistes, parmi lesquels on croise les trois noms cités plus haut : Pierre Hourcade, Armand Guibert et Paul Teyssier. Ce critique met aussi en évidence certaines publications qui ont marqué ces années et les suivantes. C’est Albert-Alain Bourdon qui donnera des détails sur une importante publication, Le Bulletin des Études portugaises, qui a été un véritable espace de dialogue entre les deux cultures, malgré les conditionnements politiques de l’époque. Cette publication n’est qu’un des résultats de l’effort laborieux de plusieurs personnages, notamment de Léon Bourdon, fondateur de l’Institut français (1928). A.-A. Bourdon trace dans son texte l’histoire de cet institut et de ses publications, tout en mettant en relief les rôles de certaines personnalités, telles Pierre Hourcade.

5Le parcours de Pierre Hourcade, grand diffuseur de la littérature portugaise dans les milieux intellectuels français, surtout à travers ses contributions au Bulletin des Études portugaises, est esquissé par Marie-Hélène Piwik. Dans ses nombreux travaux développés au fil des années, Pierre Hourcade se montre particulièrement attentif à Guerra Junqueiro et surtout à Eça de Queirós, sans oublier Fernando Pessoa.

6Si Pierre Hourcade a été un des premiers à jeter son regard sur l’œuvre de Pessoa, c’est Armand Guibert qui a pris en main la tâche difficile de traduire le créateur de tant d’hétéronymes. Sa passion pour l’auteur portugais et l’importance de son travail, réalisé sa vie durant depuis la découverte du poète portugais, sont traitées par Judith Balso, Anne-Marie Quint et Robert Bréchon. La première définit Armand Guibert comme un «intercesseur» (p.66) plutôt que comme un simple traducteur et offre une vaste panoplie de références du travail monumental du lusophile. L’étude d’Anne-Marie Quint s’interroge sur la conception et la pratique de traduction d’Armand Guibert, comparant différents extraits de poèmes de Pessoa (l’orthonyme et les trois hétéronymes principaux) et les traductions respectives, montrant l’évolution de ces mêmes traductions. Les difficultés du traducteur, notamment en ce qui concerne très spécifiquement un poète aux facettes, écritures et personnalités multiples, constituent son principal objet d’étude. Dans son article, Robert Bréchon opte pour faire connaître au lecteur l’histoire des travaux d’Armand Guibert sur Pessoa, en traçant parallèlement l’évolution qu’ont connu les traductions du poète portugais en France. C’est après cette étude, elle aussi sur un ton de témoignage, que l’on peut lire le compte rendu de l’ouvrage déjà mentionné de José Augusto Seabra.

7Toutefois, ce n’est pas Fernando Pessoa le seul auteur à attirer l’attention des ces personnalités françaises. Paul Teyssier, comme nous le dit Olinda Kleiman, s’est intéressé, lui, au théâtre de Gil Vicente, mais aussi à beaucoup d’autres sujets liés à la lusophonie, comme en font preuve les articles de Telmo Verdelho, Jacqueline Penjon et Nicolas Quint. Olinda Kleuman met l’accent sur une partie des travaux littéraires de Paul Teyssier, tandis que Telmo Verdelho s’intéresse plutôt à une partie de ses travaux linguistiques, tout en mettant en évidence le rôle fondamental de Paul Teyssier dans la lexicographie portugaise. Ses études inspirent encore de nos jours de nombreux travaux. Avec les contributions de Jacqueline Penjon et de Nicolas Quint, les frontières de la lusophonie sont ouvertes et l’attention retombe sur le Brésil et sur les créoles portugais, domaines où les travaux de Paul Teyssier sont, encore une fois, une référence essentielle. Le Brésil a exercé un attrait particulier sur quelques lusophiles qui ont pu découvrir une autre littérature et un autre portugais. Les études diverses de Paul Teyssier sur des auteurs brésiliens, aussi bien que celles qui constituent de véritables réflexions linguistiques (surtout dans les différences entre le portugais européen et celui du Brésil) sont parmi les plus importants. Pour terminer son article, Jacqueline Penjon élabore une «petite bibliographie "brésilienne" de Paul Teyssier» (p.121), très utile pour ceux qui s’intéressent à cette question. Le volume se termine dans un autre continent, l’Afrique. Nicolas Quint nous fait (re)découvrir les créoles portugais, proposant de les regarder de plus près avec Paul Teyssier. Son étude, touche des aspects linguistiques, mais aussi d’autres aspects comme la présence des créoles portugais dans l’enseignement universitaire français.  

   

8Tout au long de ce voyage par la lusophonie à travers les yeux des lusitanistes français (regard qui dépasse les frontières du Portugal et de la culture portugaise), le lecteur a aussi le plaisir de rencontrer de temps à autre Hélène de Beauvoir, avec la reproduction de magnifiques tableaux où le peintre témoigne d’une profonde connaissance et sensibilité d’un Portugal quelque peu mélancolique.