Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2021
Décembre 2021 (volume 22, numéro 10)
Christine Marcandier

Found in translation

Found in translation

« Parler de traduction, […] c’est être pris dans un enivrant tourbillon réflexif où le mot “traduction” lui-même ne cesse de se métaphoriser. » Antoine Berman1.

1Pour approcher une définition de l’essai « comme forme » et la manière dont il « s’approprie les concepts », Adorno évoque « le comportement de quelqu’un qui se trouverait en pays étranger, obligé de parler la langue de ce pays, au lieu de se débrouiller pour la reconstituer de manière scolaire à partir d’éléments. Il va lire sans dictionnaire. Quand il aura vu trente fois le même mot, dans un contexte à chaque fois différent, il se sera mieux assuré de son sens que s’il l’avait vérifié dans la liste de ses différentes significations, qui en général sont trop étroites en regard des variations dues au contexte, et trop vagues en regard des nuances singulières que le contexte fonde dans chaque cas particulier2 ». Lire sans dictionnaire est, à une autre échelle, l’expérience de ce « vous » perdu dans une petite ville et en retard pour un rendez-vous dans « Vertiges d’échelle » de Timothy Clark3 et qui se voit proposer une carte par un passant. « Vous le remerciez et reprenez votre chemin en ouvrant la carte pour chercher votre itinéraire. Il s’avère que c’est une carte du monde ». Se repérer autrement, sans carte préétablie ou dictionnaire institué mais dans le vertige d’une découverte du sens, est ce que propose ce numéro d’Acta Fabula. Il nous est apparu, une fois les articles critiques et traductions rassemblées (ce « terminus ad quem qui reste caché à lui-même, et non terminus a quo » de « l’expérience intellectuelle ouverte4 », écrit Adorno), qu’il était tout entier sous le signe de la traduction et d’une découverte par dépaysements successifs depuis des inconnus et des altérités, « manière de s’abstenir de toute réduction à un principe, de mettre l’accent sur le partiel face à la totalité, dans son caractère fragmentaire5 », de s’énoncer sans clôture, via échos et dissemblances, reprises comme disjonctions. Ce numéro tente donc, finalement, d’offrir quelques entrées pour se demander si la traduction ne pourrait pas être considérée comme l’une des formes de « l’écocritique dans un âge de terreur » (Simon C. Estok6).

Un calque à la vitre ?7

2La section « Traductions » de ce numéro en est l’illustration la plus immédiate. Proposées par des étudiant.e.s du master « Écopoétique et création » d’Aix-Marseille, ces versions en langue française de textes originellement publiés dans des revues anglo-saxonnes sont la remise en circulation de textes importants comme l’expérience de « sols incertains » (Matthieu Duperrex). Les traduire suppose de se replonger dans le contexte de leur parution, pour rendre justice à une langue et d’employer des arguments et des références demeurent intelligibles dans une autre — tâche complexe, à la fois modeste et terriblement périlleuse, pourtant nécessaire tant il est important de s’écouter d’une rive et d’une langue aux autres, de transmettre et faire circuler théories et pratiques. Umberto Eco l’a montré, traduire est un Dire presque la même chose8, et sa fidélité dépend non d’un « mot à mot » mais d’un « monde à monde » : tout est passage et négociation pour ouvrir au même espace que le texte original. En ce sens, traduire est une expérience proprement écopoétique, de diplomatie, d’articulation d’un texte et de son contexte, d’un même et de son autre, la négociation du quasi qu’emploie Umberto Eco dans le titre original de son essai9. Elle est ce lieu « intime » d’une « résonance » et d’un « écho » pour reprendre les termes de Walter Benjamin10, espace de croisements et frictions que Bernard Hoepffner nomme un « no man’s langue11 ».

3Les traductions sont en ce sens des translations, en particulier temporelles, et des déploiements ; elles remettent en circulation des pensées fortes, illisibles pour des lecteurs strictement francophones et cette opération relève d’une stratégie, d’un « double bind12 » proprement écocritique : il convient de sauvegarder la spécificité du texte source dans une langue qui lui est étrangère, selon un processus de situation/déplacement. Les traductions engagent une éthique : il s’agit d’habiter, sans la réduire, une altérité linguistique et culturelle13, de déjouer l’image d’Épinal de la traduction comme espace simple et heureux de rencontre, de la considérer comme un « art de l’intranquillité14 ». C’est lorsqu’elle est « ouverture, dialogue, métissage, décentrement » et « mise en rapport » (Antoine Berman15) qu’elle devient un exercice écopoétique, travaillant à un « commun » que Thiphaine Samoyault suggère d’écrire à la manière de Michel Deguy, « comme un » pour qu’il soit à la mesure de « l’espace d’arrachement-attachement16 » qu’est la traduction.

De l’original à sa traduction critique

4Quant à la partie « Notes de lecture » de ce numéro, peut-on considérer que rendre compte, c’est aussi traduire, et se dire, avec Jakobson, qu’il s’agit d’une forme de traduction interlinguale, d’une reformulation (rewording) ? Une recension critique suppose de rendre compte des lignes de force d’un essai, soit de traduire une complexité sous une forme disjonctive : intelligible sans pour autant édulcorer le texte source. Mais une note de lecture demeure partielle, elle est une interprétation et elle n’est pas pas soumise à l’éthique de fidélité de la traduction. Si un article critique n’est donc pas stricto sensu une traduction17, les livres dont il est question dans ce numéro ont bien la traduction pour objet indirect.

5Elle est même au cœur du projet collectif du Parlement de Loire mis en récit par Camille de Toledo dans Le Fleuve qui voulait écrire, invitant à écouter et interpréter avec lui les « sons du monde » et « ses voix animales, végétales, minérales » : « Que veut écrire le fleuve ? nous sommes-nous demandé. Quelle langue parle-t-il ? Quelle organisation légale nouvelle permettrait de l’entendre, de le traduire ?18 ». Le collectif travaille à une nouvelle manière d’habiter et écrire notre oikos, en portant sur le devant de la scène des voix inaudibles ou tues, en muant en sujet de droit le « le collaborateur esclave refoulé de toutes nos représentations — une simple ressource, un facilitateur de projets invisibilisé », pour le dire avec Val Plumwood (« La Nature à la Voix Active »). Pour « remettre en question nos récits-cadres » (Plumwood), il s’agit d’inventer des « façons » (Anne Simon). Laurent Demanze le note à propos de Valet noir, il faudrait « entreprendre une histoire des formes contemporaines de l’essai, tant l’époque se montre inventive en propositions critiques fortes, brouillant les partages admis. Car le geste critique revendique de plus en plus une puissance de création ». Sa remarque vaudrait pour l’apier qu’édifie Pierre Schoentjes, ce « mur des abeilles », édifice de pierres sèches dont les alvéoles rappellent les rayonnages d’une bibliothèque. Là est le « pari » de son essai, être « une ouverture et non pas une clôture, pour faire levier sur l’imaginaire19 ». Valet noir peut aussi être lu sous cet angle de la traduction, non pas seulement parce qu’il s’agit, pour approcher une nouvelle écologie du récit, de s’accorder « aux rythmes du monde » et de reconnaître que « la vie cultuelle du groupe est la traduction symbolique des relations écologiques qu’il tisse avec son milieu, c’est-à-dire des écologies qui assurent sa conservation20 » — mais bien parce que le narrateur voudrait comprendre ce qu’un chien faisant irruption dans ses journées d’été tente de lui dire, en posant sans doute pour sa grand-mère italienne qui, comme lui, mâchait ses gencives. Mais rien n’est ici filiation directe ou traduction univoque : « De ma grand-mère ou du chien, dans le monde dont je suis le centre, laquelle ou lequel est la cause de l’existence de l’autre ? Valet Noir existe pour moi à cause de ma grand-mère et c’est à cause de Valet Noir qu’elle existe en ce moment (…)21 ». Le nom même donné au chien est un « beau contresens22 », nulle domesticité ici, aucun rapport hiérarchique ou bêtement vertical. Peut-être faut-il dès lors abandonner le terme de traduction pour celui d’« écologie des relations » dont le livre de Jean-Christophe Cavallin est un ample déploiement. D’ailleurs les repas en tête à tête avec le chien sont des « mondes à mondes », silencieux, l’expérience se passe d’abord de mot, elle est échange mutique et il importe au narrateur de ne pas plonger à corps perdu et langue pendue dans une caricature d’« ontologie amérindienne » ou « l’épineuse bonne intention de parler à la place de l’autre23 ».

6Dans Autobiographie d’un poulpe de Vinciane Despret24, ici lu par Fleur Courtois-L’Heureux (d’ailleurs traductrice25), les animaux écrivent et racontent des histoires et de nouvelles disciplines apparaissent, comme la géolinguistique qui étudie les langues de communautés animales et végétales ou la théroarchitecture qui se consacre aux constructions du vivant dont les formes traduisent une manière d’habiter le monde. Puisque l’on ne peut plus méconnaître la poésie cartographique des abeilles, les « tunnels littéraires » du rat, les nids d’oiseaux tisserins, les toiles d’araignées, « il est de la mission des thérolinguistes de s’atteler à la découverte et à la traduction de traces non audibles et non visibles », de travailler sur leur « formes créatrices », littéraires comme matérielles, comme de traduire et commenter un poème écrit par des corneilles d’Hawaï…

7S’écarter de toute tentation de traduction anthropisée pour comprendre une grammaire autre est également au cœur d’Une bête entre les lignes. Privilégiant l’étude d’écrivains qui inventent des « langues animales » au lieu de les rabattre sur nos idiomes humains, Anne Simon enchevêtre les étymons et les alphabets, commente l’interpénétration comme l’altérité des langues qui sont « des manières de parler et de dire le monde : de façon plurielle, cosmopolite, cosmoprolixe26 ». Au néologisme d’approcher ce qu’aucune langue ne peut exprimer directement, d’habiter le quasi et produire de nouvelles relations entre des termes existants. Comme l’écrit Elisabeth Plas, Une bête entre les lignes a ainsi « pour sujet les animaux autant que les animots, selon le néologisme de Derrida27 – êtres de papier, chimères linguistiques, mais aussi êtres de récit, eux-mêmes narrateurs de leurs propres histoires, créateurs du tracé de leurs vies ». L’essai d’Anne Simon s’intéresse par ailleurs à une syntaxe animale, dans un dialogue noué avec Jean-Christophe Bailly. Pour lui, une « pensée verbale », des « animaux [qui] conjuguent les verbes en silence28 », pour elle une « pensée adjectivale », les qualificatifs permettant de traduire l’aléatoire et le trouble d’une altérité plurielle. Il s’agit donc en enrichissant la langue de nouvelles traductions d’une vie animale non de s’opposer mais bien « de sortir de la pensée nominale quand elle rime avec pensée frontale29 », d’être dans l’articulation de deux langues pour dire un langage qui ne passe pas par les mots — ce qu’Anne Simon nomme par ailleurs, justement à propos de traduction, une « réversibilité active30 ».

8Tout dans ce numéro d’Acta se veut donc traduction, dans le déploiement des synonymes et dérivés de cette notion labile : auditions, commentaires, passages par des langues étrangères à soi, articulations d’une pensée à d’autres, en somme un rassemblement « pour former quelque chose de lisible » sans jamais enfermement didactique. C’est à cette condition qu’une pensée et une langue sont des essais, que « par leur mouvement, les éléments se cristallisent en tant que configuration » et parviennent à demeurer « un champ de forces » (Anne Simon31). Comment ne pas penser ici à Pierre Vinclair, au « rêve du poème (…) d’être traduit : la traduction est la réactivation, par tous les moyens, de l’énergie qui lui a donné lieu, dont il est la manifestation ou la cristallisation tardive32 ». C’est en ce sens que ce numéro tente de traduire les « sols incertains » et « temps extrêmes » que nous traversons, d’écouter les mots des choses et des êtres. Il énonce une syntaxe potentielle, tente d’offrir quelques outils linguistiques de ces passages : images, métaphores, synonymes, néologismes qui permettent d’encapsuler ce qui est tu, ce qui dépasse, ce qui se loge dans des disjonctions, voire des apories. Que la littérature, via l’objet-livre, soit « échelle » (Clark), « arche » (Simon), « apier » (Schontjes), « théâtre des questions » (Toledo), que son énoncé passe par un poulpe (Deprets) ou un chien (Cavallin), elle est façon d’habiter, encore et toujours le monde, et de traduire, soit de rendre audible, ces temps extrêmes, un pattern, une forme « à la fois dans et comme le monde biologique33 ».

9Thiphaine Samoyault l’écrit, «  à condition de ne pas faire de la traduction une nouvelle manœuvre de contrôle et d’appropriation, elle pourrait permettre d’imaginer d’autres façons de se mettre à l’écoute du monde, en entendant un champignon dans les forêts de l’Oregon ou en "prêtant l’oreille aux phrases du paysage"34 ». C’est justement à cette « conception étendue du langage — "la traduction comme langue" » qu’œuvre Camille de Toledo, avec la création de la Société européenne des auteurs dont Bruno Latour est l’un des parrains, il le rappelle dans Le Fleuve qui voulait écrire35 : ainsi peut-on « transformer les termes de l’habitation par la fiction », rapprocher le « tournant sensible36 » cartographié par Thiphaine Samoyault de l’« espace traductif37 » mis en récit par Camille de Toledo et dessiner un espace où « il n’y a plus, théoriquement, de propre et d’étranger, puisque chacun est l’étranger de l’autre, et la vie commune dépend de l’effort – ou non – que l’on fait pour se lire, s’écouter, s’entendre, dans un code-switch permanent (…). Quand on pense au devenir sujet de Loire, on est d’emblée dans une question de traduction. Or, ici, il y a ce qui a déjà été formulé, depuis les questions de traduction littéraire : cette éthique de la traduction, cette poéthique du traduire, qui nous enseigne combien nous devons faire attention à la langue de l’autre, des autres ; combien nous risquons de la trahir en la traduisant. Cette éthique va être là aussi pour nous aider à mieux écouter les voix de la Terre38 ». L’ensemble de ce numéro d’Acta translate donc, il fonctionne par résonances, échos, arborescences et il propose une forme pour penser nos temps extrêmes : la traduction, pensée vivante qui permet, pour le dire avec Eduardo Kohn, de « rencontrer une rencontre39 ».