Acta Fabula
ISSN 2115-8037

Dossier critique
2021
Novembre 2021 (volume 22, numéro 9)
titre article
Maxime Berges, Bérengère Darlison, Léa Polverini, Cem Algul, Inhye Hong, Hannah Langlais et Cassandre Martigny

Introduction

Introduction

1La question de l’identité a occupé ces dernières années toutes les strates du débat médiatique, politique et intellectuel. Des écrivains et des universitaires sont intervenus, engageant de vives polémiques, à l’instar de Rachel Khan et d’Élisabeth Roudinesco qui dénoncent, dans Racée et Soi-même comme un roi, ce qu’elles perçoivent comme des dérives identitaires. De telles dérives émanent selon ces deux intellectuelles d’un calque de théories américaines sur des problématiques européennes. Pourtant, la recherche universitaire montre toute la complexité d’un concept difficile à appréhender et qui ne saurait se réduire à une dispute autour de l’importation de tel ou tel terme. En témoigne L’Identité : dictionnaire encyclopédique (dir. Jean Gayon, Paris, Gallimard, coll. « Folio essais », 2020), ouvrage pour lequel une centaine de chercheurs de disciplines différentes se sont confrontés aux ambiguïtés et aux contradictions de la notion d’identité pour tenter d’en saisir les déterminants stables.

2Convaincus de la richesse d’une approche interdisciplinaire, nous avons choisi d’envisager une autre forme d’ouverture : celle à la critique étrangère. Nous nous sommes ainsi tournés vers l’histoire, l’anthropologie ou la philologie mais nous avons surtout exploré les travaux de différentes zones géographies et linguistiques — du Chili à la Corée du Sud, en passant par l’Allemagne, l’Égypte, la Turquie et la Russie. L’enjeu n’était pas d’établir des lignes de démarcation ou de répéter ce que nous connaissions des théories française et anglo-américaine qui nous sont plus familières, mais plutôt de déceler des analogies possibles et des influences réciproques avec une pensée originale. Ce n’est donc pas l’uniformité que nous avons cherchée à travers la collection d’articles et d’ouvrages que nous présentons mais bien la diversité des approches et de nouveaux outils pour penser l’identité.

3Au cours de nos lectures, nous avons été frappés par l’importance donnée à la question du territoire dans la construction identitaire : la manière dont un individu, un peuple s’empare de ce qu’il s’est passé sur son territoire — c’est-à-dire la mémoire des conquêtes, des occupations, des crimes subis ou perpétrés, des menaces d’éradication d’une culture ou d’un peuple — donne matière à la construction d’un récit auquel, ou contre lequel, s’identifier. Il n’existe donc pas de territoire neutre ni immuable ; au contraire, la délimitation de ses frontières, réelles ou symboliques, est source d’enjeux identitaires sans cesse actualisés. Quelles sont les perspectives pour l’identité des minorités dans un monde où les frontières nationales et linguistiques paraissent tout à la fois abolies et oppressantes ? Quel rapport existe-t-il entre la construction et les revendications identitaires et la littérature, espace de promotion d’une langue, d’une culture mais aussi de traduction et de rencontre avec l’« autre » ? Après la chute des empires et l’horreur des guerres du xxe siècle, sur quel récit fonder une identité collective ?

4La langue représente un enjeu politique majeur, tant pour les autorités étatiques que pour les minorités. L’ouvrage de Gasan Guseinov, Карта нашей Родины. Идеологемамеждусловом и телом [Carte de notre mère patrie. Idéologème entre le mot et le corps] et l’article de l’anthropologue mapuche Clorinda Cuminao Rojo, « Ensayo en torno a los escritos Mapuche » [« Essai sur les écrits mapuches »], étudie, au sein d’une même nation, le rapport entre dominants et dominés par le biais de la langue. Pour les autorités russes, la langue permet d’unifier l’URSS, malgré son étendue et la variété de ses territoires, et de promouvoir une politique de conquête, tant interne qu’externe au pays. L’universitaire russe s’intéresse à la manière dont le discours relaie ou façonne les ambitions politiques de son pays. L’article de Clorinda Cuminao Rojo offre un point de vue inverse : pour le peuple indigène des Mapuches, en lutte contre les politiques d’assimilation et d’acculturation mises en place par l’État chilien aux xxe et xxie siècles, l’appropriation de la langue écrite en espagnol, au sein de créations littéraires et intellectuelles, leur permet d’exister dans l’espace social et politique et de réaffirmer leur culture singulière.

5La frontière linguistique conduit à explorer également celle qui est dessinée par la littérature et à travers laquelle se joue la lutte contre une langue dominante ou la réappropriation d’une culture étrangère par le biais de traductions. La littérature contribue à légitimer et à rendre visibles des groupes sociaux et des territoires relégués à la marge de la société. L’article de Giulio Angioni « La narrativa sarda recente : uno sguardo dall’interno » [« La narration sarde récente : un regard de l’intérieur »] soulève, à propos de la situation des Sardes en Italie, des problématiques similaires à celles rencontrées par les Mapuches au Chili, mais l’aborde dans une perspective avant tout littéraire. Il souligne la complexité propre aux choix de la langue d’écriture et des motifs représentés, au sein d’un espace plurilingue, historiquement confronté à des problématiques de domination culturelle. Adoptant une démarche contraire, Samah Selim analyse, dans Popular Fiction, Translation and the Nahda in Egypt [Fiction populaire, traduction et Nahda en Égypte], de quelle manière une identité partagée s’est construite en Égypte à partir de l’appropriation d’œuvres occidentales traduites et largement diffusées.

6La fiction tend à édifier des mythes fondateurs par des récits transmis et actualisés pour répondre aux enjeux d’une époque et d’un lieu. Une telle approche de l’identité permet de réfléchir aux frontières symboliques érigées par ces mythes, et à leurs limites. Mehmet Kaplan revient sur l’importance du poème de Ziya Gökalp, « Kızılelma » [« Pomme rouge »], publié en 1913, qui réélabore un mythe préislamique — celui d’un idéal à atteindre, d’un territoire à conquérir afin de s’assurer un avenir prospère — pour unifier l’identité turque au sein d’un Empire ottoman alors au bord de la dissolution. Toutefois, la relation entre récit fondateur et identité ne va pas de soi : comment fonder une identité commune sur un passé qui remet en question le mythe fondateur ? L’ouvrage coréen d’Inhwan Ko 『문학, 경계를넘다』 [Littérature qui franchit les frontières] s’intéresse au mythe de han-minjok, qui promeut un peuple coréen unifié sous une même langue et une même nation, mais se voit privé de sa pertinence après la guerre de Corée (1950-1953) et la partition du pays. L’ouvrage invite à penser la reconstruction de l’identité coréenne dans l’espace littéraire à travers l’« imaginaire des frontières » : ce dernier, par le travail de la fiction, offre un moyen de rassembler des communautés séparées. À une plus large échelle, Aleida Assmann reconsidère, dans Das neue Unbehagen an der Erinnerungskultur [Le Nouveau Malaise face à la culture du souvenir], l’universalité de l’Holocauste au regard des autres traumatismes du territoire européen et invite à s’affranchir des délimitations identitaires au profit du dialogue et de la reconnaissance mutuelle. L’historienne érige ainsi en paradigme cette identité idéale à construire par-delà les frontières.

7La restitution de nos lectures a pu prendre différentes formes : traductions, entretiens, comptes-rendus. Nous avons privilégié l’association d’un compte-rendu à une traduction pour les études les plus récentes. Nous avons préféré l’entretien lorsqu’il nous a semblé utile d’actualiser les développements d’articles et d’ouvrages plus anciens ou de discuter de la méthode adoptée par le critique. Nous avons systématiquement tenu à interroger ces concepts et leur usage, soucieux de comprendre la démarche des critiques qui nous ont intéressés mais aussi d’affiner les enjeux qu’ils soulèvent dans leurs travaux. Parcourant ainsi quatre continents, nous avons trouvé au-delà des différences disciplinaires des échos entre chacun des textes, soulignant l’impossible figement des identités.