Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2021
Novembre 2021 (volume 22, numéro 9)
titre article
Thomas Muzart

Cartographie littéraire du voyage homoérotique

Literary mapping of the homoerotic journey
Walter S. Temple, Redrawing the Territories of Desire and Melancholy. Le Voyage Homoérotique. The Travel Writings and Films of Gide, Duvert, Barthes, Genet, Taïa, Rachid O., Vallois and Bouzid, Fasano : Schena editore, coll. « Biblioteca della ricerca. Transatlantique », 2020, 192 p., EAN13 9788868062514.

1« Où sont, Nathanaël, dans nos voyages / De nouveaux fruits pour nous donner d’autres désirs1 ? » demande Hylas au jeune héros des Nourritures terrestres (1897). Cette question invitant au voyage et au désir comme remède au vague à l'âme pourrait de la même manière s’adresser à son auteur, Gide, et à tous ses successeurs que Walter S. Temple qualifie de touristes homoérotiques dans Redrawing the Territories of Desire and Melancholy (2020). Qu’il s'agisse de Roland Barthes, Jean Genet, Tony Duvert ou plus récemment de Rachid O. et d’Abdellah Taïa, l'essai de Temple montre comment ces écrivains associent, à l'instar de Gide, la recherche de l’assouvissement de désirs homosexuels à la nécessité de l’échappée vers de nouveaux horizons géographiques. Le sud, et particulièrement l'Afrique du Nord ou l’« Orient », représente une destination privilégiée puisqu'il incarne dans l'imaginaire occidental un espace de liberté sexuelle propice à l’expérimentation.

2Si le lien entre voyage et sexualité établi dans ces itinéraires autour de l’espace méditerranéen occupe une place prépondérante dans l’ouvrage, c'est surtout la mise en récit de cette corrélation qui intéresse Temple et donne à son analyse toute son originalité. Il s’agit donc tout autant d'une cartographie de géographe que celle d’un critique littéraire pour qui tous les chemins homoérotiques mènent à L’Immoraliste (1902). Cette œuvre majeure de Gide constitue en effet, selon Temple, le point d’origine de toute une série de réécritures et de déplacements du voyage homoérotique. Loin d’être un trope appartenant au passé, l'auteur lui attribue le statut de genre littéraire à travers lequel s’articule une dialectique du désir et de la mélancolie dont il révèle les tenants et les aboutissants jusqu’à notre époque contemporaine.

3Pour ce faire, Temple ne se contente pas seulement d’une approche diachronique puisqu’il met en relation des textes de différentes époques à travers des lectures croisées qu’il organise en quatre chapitres. À la tête de chacun se trouvent une ou deux figures tutélaires (Gide, Barthes, Genet, Rachid O. et Taïa) autour desquelles d’autres écrivains et références artistiques viennent se greffer pour enrichir l’analyse. Émerge ainsi un espace critique dans lequel dialoguent passé et présent et s’établit une réflexion générale sur la portée éthique et esthétique du tourisme sexuel. Les longues citations de textes que l’on retrouve tout au long de l’ouvrage donnent lieu à une lecture attentive et détaillée des différentes manières employées par les écrivains pour rendre compte de leurs rencontres sensuelles et sexuelles avec l’« Autre ». Cette stratégie s’avère d’autant plus cruciale lorsqu’il s’agit d’identifier derrière les voiles de la prose gidienne et les allusions cryptiques de Barthes les élans homoérotiques. Ces interprétations dont certaines sont, il faut l’avouer, plus convaincantes que d’autres, éclairent sur le style des écrivains et offrent un contraste saisissant avec d’autres formes de réécritures du tourisme sexuel plus directes comme celles proposées par exemple par Duvert ou Rachid O. Aux considérations sur l’écriture du désir, s’ajoutent celles davantage politiques et sociales que Temple développe à travers son analyse sur Genet et Taïa qui respectivement s’insurgent contre la politique coloniale et la culture du non‑dit au Maroc. Enfin, le recours à l’analyse de films et de photographies en fin de chapitre apporte une dimension visuelle qui complète habilement ce panorama du voyage homoérotique et ouvre par la voie de l’intermédialité de nouvelles perspectives sur l’étude d’auteurs aussi canoniques que Gide ou Barthes.

La question subjective & stylistique au cœur du tourisme sexuel de Gide & Duvert

4Pour commencer son tour d’horizon du tourisme sexuel, Temple part de L’Immoraliste qu’il prend soin de situer dans l’œuvre plus large de Gide afin d’y déceler ses dimensions autofictionnelles et, plus intéressant encore, le motif de l’homoérotisme comme expérience de redéfinition subjective. Que ce soit au moyen du journal de voyage (Amyntas, 1906), de fictions (Les Nourritures terrestres, 1897 et L’Immoraliste, 1902), de l’essai (Corydon, 1920), de l’autobiographie (Si le grain ne meurt, 1926 et Et nunc manet in te, 1951) ou de la correspondance personnelle (Carnets d'Égypte, 1954), Temple avance que la recherche de nouvelles expériences décrite par Gide ne fait pas de la gratification sexuelle une fin en soi mais plutôt un moyen de vivre l'aspect queer de son identité (p. 28). L’analyse de l'auteur confirme cette hypothèse de départ en montrant en quoi l'Afrique du Nord représente dans chacun de ces textes un espace de l’altérité qui génère une nouvelle forme de soi et d’être, un lieu de libération qui permet une distanciation avec les valeurs bourgeoises occidentales.

5Toutefois, il aurait été bénéfique d’introduire de manière explicite la dichotomie acte/identité et de la confronter aux observations faites tout au long du chapitre. En effet, c’est l’absence de catégories identitaires fixes qui semble attirer les touristes sexuels vers le sud. Or, en ne limitant pas sa sexualité aux seuls actes ou désirs sexuels, Gide attribue, comme Temple l’observe, une importance à la question subjective, ce qui remet ainsi en cause la division culturellement établie entre acte et identité. Cette division est également importante en ce qu’elle touche au fondement de l'orientalisme et du regard colonial sur les régions du sud et de ceux qui y habitent. On la retrouve par exemple dans les portraits de L'Immoraliste qui insiste sur le corps de l'éphèbe au détriment de ses sentiments. Le choix fait par Temple de s’intéresser à la poétique de tels passages tout en laissant explicitement de côté leurs dimensions orientalistes et colonialistes (p. 27) étonne, car au lieu de détourner l’attention du lecteur, une analyse critique prenant en compte ces considérations aurait enrichi la dimension éthique à laquelle s’intéresse l’auteur.

6Mise à part cette réserve initiale, l’analyse de l’œuvre gidienne menée par Temple est satisfaisante tant dans son aspect foisonnant que dans l'attention donnée aux mots. En effet, outre la diversité des ouvrages étudiés, c’est l’interprétation des passages et précisément l’identification de certains termes touchant davantage à la tension érotique qu’à la description purement sexuelle qui participent grandement à la qualité du premier chapitre. La capacité de Temple à entrapercevoir derrière des mots aussi communs que « cela » (p. 29) ou « quoi » (p. 33) le désir émergent du narrateur dans les portraits qu’il fait des garçons arabes est particulièrement remarquable.

7Si chez Duvert, l’autre écrivain à l’honneur dans ce chapitre, la France est également perçue comme une société dont le système de valeurs est étouffant, un espace propice à la mélancolie, alors que le sud permet l'élaboration de formes de camaraderies et de vie affranchies de l’éthique bourgeoise, c’est sa différence de style par rapport à Gide qui est surtout mise en avant. Au lieu d’opter pour l’allusion, Duvert emploie un langage cru et des références graphiques au sexe pour marquer sa prise de distance avec sa culture d’origine, ce qui amène Temple à qualifier son roman Journal d'un innocent (1976) de réécriture postmoderne de L’Immoraliste. Comme le revendique à juste titre l’auteur de l’essai, un tel rapprochement critique n’avait certes jamais été fait, mais l’analyse aurait pu aller encore plus loin.

8Il aurait été intéressant de lire Duvert au regard d’un passage de Gide que Temple cite un peu plus tôt sur le bien‑fondé du secret. Gide estime que malgré sa volonté de « tout dire », le fait de trop révéler reviendrait à tuer le naturel, à faire de l’artifice (p. 45). Est‑ce que l’écriture de Duvert ne tournerait‑elle pas justement à la posture ? La différence relevée par rapport au style de Gide tiendrait‑elle d’une différence de souci littéraire, d’une différence de confort par rapport à l’homosexualité, des deux ? On aurait aimé connaître l’avis de Temple sur cette question esthétique qui n'invite pas nécessairement à un point de vue moral devant lequel le critique se dit réticent (p. 169).

9La fin du chapitre pallie les certains manquements observés sur l’exotisme et l’orientalisme en proposant le film de Philippe Vallois, Un parfum nommé Saïd (2003), comme une réécriture visuelle des textes de Gide ou de Duvert dans laquelle la libération de soi touche à la question de la réciprocité. Temple explique en effet qu’à l'inverse des œuvres littéraires dont le point de vue centré sur le touriste européen tend à invisibiliser les garçons arabes, la caméra de Vallois rend compte visuellement du contact des corps par lequel l’Européen comme l’Arabe accèdent à une forme de bonheur libéré des contraintes sociales. Ce bénéfice égal de la relation permet de remettre en cause le trope qu’est celui du personnage arabe soumis à l’Européen et annonce dans une certaine mesure le dernier chapitre de l’essai consacré aux réécritures du voyage homoérotique dans la littérature gay maghrébine.

Fragments d’un discours érotique : drague, jeu des sens & mélancolie chez Barthes

10Temple poursuit son étude en s’intéressant dans le second chapitre à Barthes et particulièrement à Incidents (1987), recueil posthume dans lequel figurent la nouvelle du même nom et « Soirées de Paris ». Ces deux textes qui évoquent l'attirance homoérotique représentent, d’après Temple, le paroxysme du besoin d’échapper aux carcans de la culture occidentale et du désir d’adopter une forme alternative d’être. Chez Barthes, cette recherche de soi peut avoir lieu tout aussi bien dans un pays étranger, comme au Maroc dans « Incidents », ou à la maison, comme dans « Soirées de Paris », où les espaces queers de la capitale française se visitent comme un touriste. Les déambulations barthésiennes sont motivées par la drague que Temple perçoit comme une forme de mélancolie car émanant chez l’écrivain de l’insatisfaction de sa vie sexuelle. Reprenant les propos de Michael Worton2, l’auteur considère également la drague comme une manifestation de l’idée selon laquelle la sexualité gay est multiple et transitoire, et participe alors à ce que Barthes lui‑même appelle « le voyage du désir » (p. 75). Ce désir est toutefois voilé et demande d’approcher le texte comme un cryptogramme afin de percer à jour le regard homoérotique du touriste.

11Comme avec Gide, Temple voit le confinement de l’homosexualité de Barthes non pas comme la preuve d’une honte ou d’une pudeur mais plutôt comme un moyen narratif permettant à l’écrivain de manifester son côté queer dans l’écriture. Le jeu des signes et des symboles empêche l’enfermement du désir dans une construction binaire où l’homosexualité serait prise dans un discours normatif. Séduit par la culture du non‑dit des sociétés arabes, Barthes en tire avantage littérairement pour dégager la sexualité de tout sens et de tout le côté honteux qui peut en découler selon une conception occidentale. Dans son analyse d’ « Incidents », Temple compare les allusions à la nature ou à la tendresse à des « pactes sexuels » entre Barthes et ses amants (p. 94), ou encore considère l’absence du « je » mais néanmoins la présence de signes grammaticaux réfléchis comme une forme de silence qui rend le texte queer (p. 92). Outre le langage, une analyse croisée de Tricks (1981) de Renaud Camus dont Barthes a écrit la préface et de son essai Fragments d'un discours amoureux (1977) permet de rendre compte de l’aspect fragmentaire d' « Incidents » et de son impact sur la réinvention constante du fantasme.

12Comparée à la richesse de l’analyse consacrée à « Incidents », la partie sur « Soirées de Paris » laisse quelque peu sur sa faim même si elle illustre efficacement la mélancolie d’un Barthes vieilli dont les flâneries moroses ne débouchent plus sur aucune opportunité sexuelle. Les dernières pages du chapitre offrent, quant à elles, une analyse originale des photographies réalisées par Bishan Samaddar pour illustrer la traduction en anglais d’Incidents. Considérant un tel travail photographique comme une mise en abîme de l’intérêt marqué de Barthes pour la photographie, Temple s’adonne à une analyse picturale qui souligne avec subtilité le jeu de lumière et d’ombre pour illustrer le dit et le non‑dit sexuel dans « Incidents » ou bien le collage photographique traduisant le lien entre solitude, aliénation et sexualité dans « Soirées de Paris ».

Éthique & politique de l’altérité avec Genet

13L’étude de Genet qui tient le premier rôle du troisième chapitre permet à Temple d’analyser le voyage homoérotique sous l’angle du politique jusque‑là encore inexploré dans cet essai. Alors que Gide, Duvert, ou Barthes envisagent la rencontre avec l’autre dans un but de satisfaction sexuelle et de redéfinition subjective, Genet ajoute à ces deux dimensions un engagement politique dont il fait preuve avec les marocains, les indépendantistes algériens, les immigrants arabes ou encore la résistance palestinienne qu’il côtoie au cours de ses voyages. Cette distinction représente l’élément central de ce chapitre qui s’attache à montrer sous divers angles l’éthique de l’altérité genétienne. Bien que les voyages de Genet permettent l’exploration de plaisirs sensuels et sexuels de manière plus libre qu’en France, Temple avance que leur motivation politique remet néanmoins en cause l’objectification et l’exploitation des corps arabes qu’a pu dénoncer Maxime Cervulle3. L’observation et la démonstration qui s’ensuivent sont convaincantes mais mériteraient d’inclure l’ouvrage de Kadji Amin Disturbing Attachments4 (2017) qui, comme son titre l’indique, qualifie de « gênantes » (« disturbing »), les relations entretenues par Genet, ses amants, et les groupes minoritaires auprès de qui il s’engage. C’est d'autant plus regrettable que les analyses de Temple répondent aux réticences exprimées par Amin envers l’action politique de Genet.

14Plus qu’une question d’affinité littéraire avec l’œuvre de Genet, la section dédiée à Harrouda (1973) de Tahar Ben Jelloun évoque l’amitié entre les deux écrivains et leur combat commun contre le racisme anti‑arabe et la xénophobie. Temple observe qu’à l’inverse de ce que prétend Amin, Genet ne se place pas au sein de ce combat en position de supériorité par rapport aux sujets colonisés. Le voyage et les relations avec les garçons arabes qui en découlent permettent à Genet de se dissocier de la France et du statut de colonisateur pour élaborer une identité solidaire et marginale. Le point de vue d'une autre figure emblématique du monde arabe en la personne d’Edward Saïd renforce davantage ce que Temple qualifie lui‑même d’absolution de la position de Genet (p. 120). Pour Saïd qui a rencontré l’écrivain français pour la première fois en 1972, l’éthique genétienne, loin d’être paternaliste, repose au contraire sur la critique de la position du monde blanc occidental.

15Après ce travail de contextualisation qui mobilise également et de manière tout aussi pertinente le chercheur Jarrod Hayes5 et l’écrivain Abdellah Taïa6 que l’on retrouve au chapitre suivant, Temple en vient finalement à son analyse d’Un captif amoureux (1986). Devant l’aspect fragmentaire tant au niveau temporel que spatial de cette œuvre où s’entremêlent autobiographie, témoignage, et compte rendu poétique de faits historiques, l’auteur choisit de se concentrer sur Hamza, un jeune combattant de la résistance palestinienne. L’attirance érotique qu’il suscite chez Genet prend surtout une tournure allégorique et fantasmatique qui correspond au fil conducteur du texte. Le couple que forment Hamza et sa mère devient le symbole de la résistance palestinienne et sa possible disparition, la motivation d’une recherche mélancolique et politique à laquelle Genet se consacre au crépuscule de sa vie. L’analyse de Temple et les passages cités rendent justice à la beauté de l’œuvre posthume de Genet aujourd'hui encore trop méconnue.

L’inversion narrative & géographique du voyage homoérotique : les subalternes peuvent écrire

16Le quatrième et dernier chapitre de l’essai de Temple fait à la fois figure de rupture et de continuité. Rupture parce qu’il renverse le point de vue en mettant en avant Rachid O. et Abdellah Taïa, deux marocains relatant dans leurs textes leurs expériences du voyage homoérotique, y compris celui entrepris en direction de l'Europe. Continuité toutefois parce que ces deux écrivains incarneraient, d’après Temple, ce que Genet aurait entraperçu chez Hamza dans les années 70 et 80, à savoir la montée en puissance d’une voix arabe à même de s’exprimer sur les modalités de sa rencontre avec les touristes occidentaux. Cette réappropriation du genre littéraire du voyage homoérotique qui se manifeste à partir des années 90 perturbe, selon Temple, la construction historique du pouvoir et du désir jusque‑là établie dans ce type d’interactions.

17L’Enfant ébloui (1995) de Rachid O., perçu comme une réécriture de L’Immoraliste du point de vue du garçon arabe, et L’armée du salut (2006) d’Abdellah Taïa illustrent l’émergence d’une jeune génération d’écrivains maghrébins à même d’élaborer une identité homosexuelle arabe. L’homosexualité chez Rachid O. apparaît à tel point non problématique qu’elle n’est sujette à aucune controverse ou polémique et donc in fine à aucun besoin de revendication militante. Détaché de toute normativité hétéro‑érotique, le jeune narrateur de LEnfant ébloui vit librement sa sexualité avec d’autres marocains mais également avec les touristes européens qu’il séduit de manière active. Même si Taïa fait part lui aussi de ses propres désirs et de sa construction sexuelle, il aborde cependant la difficulté d’affirmer publiquement son homosexualité dans un pays comme le Maroc où règne la culture du non‑dit.

18Comme Temple l’observe justement, les narrateurs de Rachid O. et Taïa font plus que simplement raconter les événements qu’ils vivent. Ils les commentent en fonction du rapport de pouvoir et de jouissance auquel ils font face dans ce que l’auteur appelle « l’équation inégale du désir » (p. 146). On apprend ainsi que l’attrait pour les européens provient d’une admiration pour la culture occidentale et d’un désir de s’y assimiler, ce qui renverse la manière dont les voyageurs du nord percevaient leur propre société. La redéfinition de la subjectivité sexuelle passe en effet par une renégociation des références culturelles. La maîtrise de la langue française et la connaissance de références littéraires tout en en maintenant un degré d’arabité exotique apparaît pour Rachid O. et Taïa comme l’équation la plus sûre pour garantir la transaction érotique. Il aurait été intéressant de confronter cette analyse avec celle du trope du garçon arabe comme non‑cultivé et pourtant séduisant de Mehammed Mack dans Sexagon7 (2017), ouvrage étrangement absent de l’essai de Temple. On appréciera cependant la réflexion sur l’emploi de la langue française par Rachid O. et Taïa que l’auteur décrit comme une des formes du voyage vers l’altérité.

19La fin du chapitre est consacrée à deux films, Bezness (1992) de Nouri Bouzid et L’armée du salut (2013) de Taïa, ce dernier étant considéré par Temple comme une réécriture du premier. Outre cette observation, ce sont les changements apportés à l’adaptation cinématographique du roman de Taïa qui redessine la trajectoire du protagoniste vers l’Europe. Parmi ces modifications, on retiendra l’ajout de la scène à l’université de Genève confrontant le jeune Abdellah à son amant professeur qui l’accuse de l’avoir utilisé. Y voyant un exemple de reprise en main de son destin et d’affirmation de soi de la part du garçon arabe, Temple engage ainsi le lecteur une fois encore à reconsidérer le binarisme nord/sud dans ses représentations du pouvoir et du désir au xxe siècle.

Une cartographie à compléter

20Compte tenu du but que s’était fixé l’auteur, à savoir de mener une analyse des modalités poétiques et éthiques de la dialectique du désir et de la mélancolie homoérotique sans considérations socio‑morales ou politiques (p. 169), on ne peut que reconnaître la réussite de son étude. Cependant ce parti pris et ses mérites auraient dû faire l’objet d’une explication en introduction au lieu de figurer brièvement au détour d’une phrase en conclusion. Bien que refuser de rentrer dans des aspects polémiques qui porteraient préjudice à l’angle littéraire adopté par l’essai soit certes légitime, on déplore une certaine timidité de positionnement vis‑à‑vis de certains critiques comme Kadji Amin dont on a parlé précédemment ou bien encore Joseph Massad qui figure notamment en introduction puis en conclusion. Reprenant l’idée développée par Massad dans Desiring Arabs8 (2007) selon laquelle il existerait un lobby LGBT occidental qui aurait imposé son appréhension de la sexualité au détriment du non‑dit dans la culture arabe, Temple ne prend pas le soin de nuancer un tel propos en le situant notamment par rapport aux auteurs maghrébins de son essai. Taïa s’est pourtant exprimé dans un article comme « Le retour du Maréchal Lyautey9 » (2010) sur cette glorification du non‑dit qu’il considère comme un moyen de maintenir une forme d’exotisme et d’orientalisme.

***

21On finira toutefois par reconnaître le mérite indéniable de l’ouvrage de Temple qui revient à n’enfermer les œuvres ni sur elles‑mêmes ni dans leur époque. En cela, il apporte un dynamisme salutaire à la littérature gay qui saura inspirer les lecteurs intéressés par ce champ d’étude. Au‑delà des éclairages de Temple, la mobilisation de critiques aussi bien contemporaines que passées constitue un panorama très complet qui, en posant des instruments interprétatifs solides, invite à poursuivre cette cartographie du désir homoérotique. C'est du moins ce à quoi l’auteur lui‑même aspire en faisant part à la fin de son livre de sa volonté d’élargir le périmètre de sa recherche autour de la Méditerranée à d’autres écrivains et intellectuels parmi lesquels on trouve Eyet‑Chékib Djaziri, Malik Kuzman, Ludovic‑Mohamed Zahed ou encore Guy Hocquenghem, Dominique Fernandez et Mathieu Lindon. Après ce premier voyage littéraire et critique réussi à travers les textes d’auteurs célèbres voire canoniques pour certains, on attend avec anticipation la prochaine étape qui embarquera sans doute le lecteur dans des sentiers moins empruntés mais tout aussi fondateurs des économies symboliques et des imaginaires des discours littéraires de l’homoérotisme.