Acta fabula
ISSN 2115-8037

Dossier critique
2021
Octobre 2021 (volume 22, numéro 8)
titre article
Arthur Ségard

Droits abstraits, existences incarnées

Abstract rights, embodied existences
Camille Froidevaux-Metterie, La révolution du féminin, Paris : Gallimard, coll. "Folio essais", 2020 (première éd. 2015), 528 p, ISBN : 9782072879531

1En 2020, les éditions Hors d’atteinte ont publié une version « entièrement réactualisée » de Notre corps, nous-mêmes, un manuel « écrit par des femmes, pour les femmes », qui leur permet d’en apprendre davantage sur leur propre corps, son anatomie, son fonctionnement, les façons dont il est socialement genré, sexualisé, discipliné, des moyens concrets d’en prendre soin et de le défendre. La réappropriation de son corps, dans l’espace public comme dans le cadre intime, y apparaît comme un enjeu féministe majeur. En France, la première édition de Notre corps, nous-mêmes (adapté de Our Bodies, Ourselves, originellement publié en 1970 par le Boston Women's Health Book Collective), date de 1977 et fut « un outil important de la génération féministe d’alors »1. Ce n’est qu’en 2016 qu’un nouveau collectif d’autrices a entrepris d’actualiser ce livre, qui avait cessé d’être réimprimé depuis 1990.

2La chronologie de cette histoire éditoriale, et surtout ce creux de vingt-six ans, cette longue indisponibilité d’un livre destiné à donner aux femmes toutes les informations dont elles ont besoin sur la dimension incarnée de leur existence semble corroborer l’une des thèses centrales que développe Camille Froidevaux-Metterie dans La révolution du féminin, celle d’une certaine « disparition de la question du corps dans le déploiement de la dynamique féministe » (p. 30). Le féminisme (notamment après la deuxième vague des années 1970) aurait ainsi « nourri une dynamique puissante de désincarnation, les femmes devant prendre conscience, pour s’en libérer, de tous les mécanismes corporels les rabaissant à une condition de subordination. » (p. 31) Le corps féminin et certains « domaines de l’existence relatifs à la corporéité féminine » (id.), comme la conjugalité hétérosexuelle, la maternité ou le souci de son apparence, ayant été identifiés comme les lieux privilégiés de la domination masculine, le féminisme aurait développé une méfiance sinon un mépris vis-à-vis de ces dimensions incarnées de l’existence des femmes. « C’est en s’affranchissant des servitudes physiques que l’on entendait briser cette logique séculaire, l’impératif féministe pouvant se ramener à cette injonction faite aux femmes de vivre et de se penser comme des individus purement abstraits et non plus comme des sujets incarnés. » (id.) Cette dévalorisation et même cette « disparition du corps féminin » (p. 15) n’a pas été sans poser problème aux femmes sur le plan existentiel, car même si, depuis la deuxième vague féministe, elles sont pleinement reconnues comme sujets démocratiques dotés de droits abstraits, leur existence n’en reste pas moins incarnée. « En réduisant le corps féminin au statut d’instrument favori de la domination masculine, on a contraint les femmes à dénier leur propre corporéité. Ce faisant, on les a privées d’un rapport simple et positif à ce qui constitue pour elle le principal médiateur de leur relation au monde et aux autres. » (p. 30) Camille Froidevaux-Metterie note que depuis quelques années cette désincarnation des femmes est remise en cause, que la question du corps et des moyens d’assumer de façon positive la dimension incarnée de son existence est devenue centrale dans le débat féministe contemporain. L’autrice parle d’un « tournant génital » du féminisme, dans la mesure où ce retour du corps dans les débats a été occasionné par des revendications liées au traitement (médical, médiatique ou politique) de certains organes génitaux ou phénomènes biologiques qui leur sont liés, et plus largement à la sexualité : dénonciation de la précarité menstruelle, des violences gynécologiques et obstétricales, luttes pour faire reconnaître la gravité de l’endométriose, ou encore pour une meilleure représentation du clitoris, notamment dans les manuels scolaires, et enfin, bien sûr, le mouvement #MeToo. C’est à la fois comme philosophe et comme féministe que Camille Froidevaux-Metterie participe à ce « tournant », en proposant une analyse phénoménologique de « l’expérience du féminin » (p. 35), contre la « dévalorisation philosophique du corps comme relevant du domaine de la contingence, de la matière et de la passion, [qui] a soutenu la tentation féministe de délégitimation de la corporéité féminine » (id.).

Une autre histoire des idées

3Avant d’élaborer cette phénoménologie du féminin, C. Froidevaux-Metterie, politiste de formation, introduit et contextualise son propos par deux vastes mouvements généalogiques. Dans le premier (« La désexualisation du vivre-ensemble »), l’autrice revient sur la relégation séculaire des femmes hors de la vie de la cité, en analysant différentes théories politiques de Platon à la « révolution féministe » (p. 131) contemporaine, et sur les mutations qui ont permis leur inclusion progressive dans le champ politique. En employant la notion arendtienne2 de « domaines de l’existence » (il y a originellement un domaine privé associé au féminin et un domaine public associé au masculin), l’autrice détaille les différentes étapes de l’investissement par les femmes du domaine public et de l’investissement réciproque par les hommes du domaine privé, qui aboutit aujourd’hui à une certaine « désexualisation des ordres de l’existence » (p. 161). Le deuxième moment généalogique (« Généalogies du féminin »), plus interdisciplinaire, revient sur trois régimes interprétatifs de la « condition féminine » qui se sont constitués « simultanément, dans les dernières décennies du xixe siècle, et autour du même objet, la sexuation de l’existence » (p. 185) : l’anthropologie, la psychanalyse et la théorie féministe. Ces trois champs sont d’autant plus intéressants pour l’autrice que dans les trois cas « la réflexion débouche sur une même aporie », qu’il s’agira pour elle de dépasser, « à savoir le vis-à-vis inextricable entre l’option essentialiste et l’option universaliste » (p. 188).

4Au sein du premier moment généalogique, ce passage en revue des différents modes d’organisation de la société à travers le temps par le prisme du partage sexué des ordres d’existence permet à C. Froidevaux-Metterie de relire certains classiques de façon originale. L’autrice nous rappelle ainsi que Platon, dans La République, réduit les femmes « au statut de simple possession susceptible d’être partagée : bétail, meubles, épouses, enfants sont autant d’éléments sans existence propre » (p. 46), même si dans sa cité idéale, il leur est paradoxalement possible de rejoindre la classe supérieure des « gardiens ». Aristote, par sa philosophie à la fois naturaliste et fonctionnaliste (les femmes sont dotées d’une certaine nature, forcément inférieure à celle des hommes, ce qui lui confère une fonction sociale secondaire), « initie une tradition multiséculaire, celle de la division sexuée du travail : aux acteurs du privé, les femmes, la charge d’assurer la survie de la collectivité par le renouvellement des générations, aux acteurs du public, les hommes-citoyens, la responsabilité supérieure de déterminer les lois régissant la cité. » (p. 51) Saint Augustin, en affirmant l’égalité devant Dieu de tous les individus « baptisés dans le Christ », « peut rompre avec la distinction grecque des sphères privée et publique » (p. 57), et initier une certaine revalorisation des femmes et du féminin. À l’inverse, Thomas d’Aquin reprend les thèses aristotéliciennes pour « fonder divinement l’infériorité de la femme en même temps qu’il justifie chrétiennement son assignation domestique » (p. 63). La logique patriarcale de Luther « n’a rien à envier au catholicisme médiéval » (p. 65). Machiavel établit « une stricte distinction entre le domaine privé des sentiments et le domaine public du gouvernement » (p. 68). L’analyse de la théorie politique de Machiavel en termes de genre est elle aussi très révélatrice : « la virtù dont doit être pourvu le Prince est virile en son essence » (id.), le philosophe multipliant les assimilations de l’audace du séducteur qui conquiert une femme à celle du souverain, capable de « s’adapter aux coups de la Fortune, inconstante femelle » (id.). Alors que le Prince peut s’affranchir de la morale ordinaire pour parvenir à ses fins, l’exigence de moralité est reléguée au cadre privé, féminin, et du même coup dévaluée. Cette relecture genrée des philosophes classiques est particulièrement intéressante lorsque C. Froidevaux-Metterie souligne la contradiction entre le potentiel émancipateur de certaines pensées et leur enfermement du féminin dans la sphère privée. Si Hobbes, philosophe du contrat, est le premier à fonder la légitimité du souverain dans un consentement collectif et non plus dans une référence à Dieu, son « patriarcalisme […] ne diffère finalement que très peu dans ses conséquences des versions antérieures qui reposaient sur la justification divine de la nécessaire sujétion au pouvoir paternel et monarchique » (p. 75). Si Locke proclame « l’universalité formelle de l’être de raison » (p. 79), apparemment égalitaire, l’autrice décèle tout de même le mouvement subtil, le « pas en arrière » (p. 78) qui lui permet, en prenant la nature comme justification, d’établir un rapport de subordination entre l’homme et la femme dans la sphère domestique. De même, si Rousseau estime que c’est la « volonté générale » qui légitime le pouvoir souverain, son contrat social « est un contrat exclusivement masculin : les femmes ne concourent pas à la volonté générale, elles se trouvent par là même écartées de toute participation aux affaires publiques, demeurant des individus exclusivement privés, c’est-à-dire aussi subordonnés et soumis. » (p. 85) Au xixe siècle, alors que Hegel « définit la sphère privée comme le royaume de la nécessité dévolu aux femmes et remet aux hommes les clefs du royaume de la liberté, la sphère publique » (p. 114), seuls les socialistes utopiques, et notamment Charles Fourier (p. 123), remettent en cause l’organisation patriarcale de la société. Le féminisme est donc replacé dans la continuité cette histoire de la philosophie politique : ce sont ses théoriciennes qui parachèvent le mouvement de restructuration démocratique de la société initié par les penseurs du xviiie siècle, l’inclusion des femmes à la sphère publique et politique étant la conséquence logique de cette restructuration. Ainsi, le féminisme de la deuxième vague, dans ses différents courants, dont l’autrice commente les spécificités en termes de partage privé/public (radical, libéral, matérialiste, psychanalytique), est finalement parvenu à mettre en place « un processus de décloisonnement du partage domestique-politique dont la portée de rupture n’est pas toujours bien mesurée » (p. 154).

5Dans un deuxième moment généalogique, C. Froidevaux-Metterie s’intéresse aux réponses de l’anthropologie, de la psychanalyse et de la théorie féministe « à la question de savoir ce que c’est que d’être une femme » (p. 185). Les deux premiers chapitres rappellent par moments les pages du Deuxième sexe consacrées aux « mythes » de la femme, dans la mesure où il s’agit en grande partie d’exposer les présupposés patriarcaux de ces disciplines et les représentations sexistes qu’elles ont véhiculé au moment de leur fondation. Mais dans les deux cas, et contrairement à Simone de Beauvoir qui analysait exclusivement les mythes de la femme développés par des auteurs masculins, C. Froidevaux-Metterie insiste sur le fait qu’au sein de ces disciplines, ce sont en grande partie des femmes qui ont élaboré des épistémologies du féminin, et elle rappelle notamment l’importance de Ruth Benedict, Margaret Mead, Nicole-Claude Mathieu, Gayle Rubin et Françoise Héritier en anthropologie, et celle de Jeanne Lampl-de Groot, Karen Horney, Ruth Mack Brunswick, Hélène Deutsch et Nancy J. Chodorow en psychanalyse. Dans un dernier chapitre, consacré au féminisme, et qui traverse lui aussi un corpus très riche, l’autrice reprend et approfondit sa thèse selon laquelle « le corps des femmes a été désinvesti par les féministes des années 1980 à 2010 » (p. 286), et se voit aujourd’hui réinvesti, tant par les militantes que par les théoriciennes.

Équilibrismes

6Les outils conceptuels propres à la phénoménologie permettent à C. Froidevaux-Metterie, dans la dernière partie de son livre où elle cherche à théoriser ce que serait « l’expérience du féminin », de garder ses distances par rapport à deux approches inverses qu’elle identifie dans l’histoire de la pensée féministe et qu’elle renvoie dos à dos : « l’approche par la nature (essentialisme, différentialisme) [et] l’approche par la culture (universalisme, constructivisme) » (p. 182). Si elle emprunte parfois l’un ou l’autre élément à l’une de ces approches, elle les critique conjointement pour tenter d’élaborer une autre épistémologie du féminin. Du côté de « l’approche par la nature », elle reconnaît l’importance du féminisme différentialiste d’Antoinette Fouque et de certaines de ses contemporaines, et ironise même sur le fait que le terme « essentialisme » soit aujourd’hui quasiment devenu synonyme d’ « antiféminisme » (p. 152), pour autant elle refuse tout déterminisme biologique associé au corps des femmes, et l’essentialisme reste pour elle un repoussoir : elle refuse de tomber dans son « ornière » (p. 35). Du côté du constructivisme, si C. Froidevaux-Metterie revient sur la formation de la notion de « genre » et explique assez clairement en quoi il est une « construction sociale » (p. 299), elle se montre toutefois critique vis-à-vis de certaines opérations de déconstruction.

7En déconstruisant les stéréotypes et en défendant la multiplicité des choix sexués, sexuels et genrés, [la pensée queer] recouvre « la femme » jusqu’à la faire disparaître. Associée au monde de la domination masculine, l’option féminine straight, c’est-à-dire hétérosexuelle, cisgenre et maternelle, en vient à être frappée de discrédit. […] Sur fond d’objectif émancipateur, le sujet féminin se trouve frappé d’illégitimité heuristique, la condition féminine ne se concevant plus que comme expérience partagée de la domination masculine. (p. 311-312)

8De manière plus générale, C. Froidevaux-Metterie rejette une interprétation de la condition des femmes reposant principalement sur les notions de socialisation différenciée et de domination masculine. Sa phénoménologie du féminin constitue donc une troisième voie entre essentialisme et constructivisme, « une théorie du sujet incarné qui évite le piège des deux déterminismes biologique et social » (p. 223). « Ma position était celle d’une équilibriste », précise-t-elle en préface, « elle donnait le vertige et l’on voulait se convaincre que j’allais tomber d’un certain côté de la corde » (p. 11-12).

9Sur le fil, C. Froidevaux-Metterie prend ainsi ses distances par rapports à certains points qui semblent faire consensus au sein du débat féministe contemporain, notamment l’analyse de la condition féminine en termes de rapports de pouvoir, d’oppression, de domination masculine. Si même Pierre Bourdieu, en son temps, s’était servi de cette dernière notion comme titre d’un de ses ouvrages3, C. Froidevaux-Metterie se montre critique envers celle-ci ou plutôt envers une analyse du féminin qui se contenterait de l’employer pour tout expliquer, pour réduire la vie des femmes à une position subalterne.

10Ce n’est pas que les études féministes négligent ces domaines [liés à la corporalité féminine : sexualité, maternité, souci de soi], elles les explorent même très sérieusement, qu’il s’agisse des violences faites aux femmes (viol, harcèlement, prostitution) ou des nouveaux modes de conjugalité et de parentalité. Mais le prisme interprétatif qui leur est appliqué nous paraît trop étroit, limité à l’œilleton de la domination masculine, comme si cette dernière ne cessait d’être rejouée à mesure que les avancées juridiques et les évolutions sociologiques la brisaient. Nous voulons appréhender le corps féminin autrement que dans cette perspective qui n’y voit que servitude et désespoir […]. (p. 330)

11Si la grande force de cet ouvrage est justement de s’éloigner des cadres épistémologiques prééxistants pour tenter d’élaborer une nouvelle compréhension de l’expérience du féminin, l’autrice simplifie peut-être la richesse du corpus féministe sur ces questions de la domination masculine et de l’oppression. Si Beauvoir, la référence principale et l’« interlocutrice » privilégiée de C. Froidevaux-Metterie dans ce livre, développe en effet une représentation assez pessimiste de l’expérience féminine, beaucoup d’autrices ont pensé à la fois l’oppression et la valorisation de toute une variété d’affects, de plaisirs, de joies, de sensualités, qui traversent le corps des femmes, y compris parmi celles que C. Froidevaux-Metterie mentionne, comme Audre Lorde4 ou Monique Wittig5. Parler de domination, ce n’est pas forcément dire que la vie des personnes dominées se réduit à la « servitude et [au] désespoir ».

12Sur plusieurs points, C. Froidevaux-Metterie fait donc un pas de côté par rapport à une « posture » (p. 410), une « antienne » (p. 438), une « vulgate » (p. 389) féministe qui, en ne considérant l’expérience féminine que sous les formes de l’exploitation et de l’aliénation constituerait une position trop « facile à tenir » (p. 397), trop « simple » (p. 360). « Il faut ainsi cesser de considérer la maison comme la scène par excellence de la subordination féminine et le symbole d’une aliénation perpétuée. » (p. 362) « Le schème interprétatif féministe qui associe la séduction à la soumission et la beauté à la compromission est erroné. Si l’on retient l’idée d’une réappropriation par les femmes de leur image féminine, on peut commencer à réinterpréter en des termes moins négatifs l’incontestable importance que revêt pour elles leur apparence. » (p. 413) Il s’agit à chaque fois de revaloriser, grâce aux outils conceptuels de la phénoménologie, différentes expériences féminines qui ont pu être dévalorisées par certaines tendances féministes : réinterpréter la quête de beauté féminine comme « un projet de coïncidence à soi »6, la grossesse comme une réappropriation de soi. Le corps des femmes, qui « a longtemps été pour elles comme une prison, […] est aujourd’hui le principal vecteur de l’actualisation de leur liberté » (p. 453). Il faut noter que ces réappropriations positives de gestes, de pratiques et de situations autrefois uniquement perçues comme des aliénations patriarcales a trouvé un certain écho dans la jeune génération féministe7.

Parler depuis soi, ouvrir la voix

13La phénoménologie du féminin que développe Camille Froidevaux-Metterie est bien entendu située. À plusieurs reprises, l’autrice passe du langage impersonnel de la théorie philosophique ou du commentaire de texte à la première personne autobiographique, ce qui donne lieu à certains des développements les plus marquants du livre. C’est le cas lorsque, pour évoquer la pénalisation des candidatures féminines sur le marché du travail, l’autrice prend « l’exemple du monde académique qui est celui que nous connaissons le mieux » (p. 304) : la connaissance subjective, intime de ce milieu lui permet de dessiner brillamment le portrait du chercheur comme « héros solitaire dégagé de toute contrainte familiale et capable de se consacrer exclusivement à sa carrière », que recherchent les instances de recrutement à l’université ; « quant à la figure de la chercheure, elle n’est tout simplement pas reconnue, elle ne se représente pas, elle n’existe pas… » (p. 306) Plus loin, l’autrice revient sur l’histoire des femmes de sa famille, sa grand-mère qui a été l’une des premières étudiantes à la Sorbonne et aux Beaux-Arts mais a dû se consacrer à la vie familiale après son mariage, sa mère qui a travaillé aux côtés de son père, « de façon non rémunérée, socialement non reconnue, et en s’arrangeant comme elle le pouvait avec des exigences domestiques que ses filles ont tôt partagées avec elle. » (p. 351) Elle conclut en observant qu’elle est « la première femme publique de [s]a famille. C’est à moi (et à ma sœur) qu’est revenue la responsabilité d’entrer à pieds joints dans l’espace social, mais je l’ai fait sans imaginer au préalable que je devrais pour cela désinvestir l’espace privé. » (id.) « Quand je referme la porte d’un appartement où je laisse un nourrisson qui est unique et irremplaçable à mes yeux pour aller faire cours à des étudiants qui sont à la fois interchangeables et toujours les mêmes, j’éprouve un véritable arrachement qui me fait douter de l’intérêt et du sens même de mon métier d’enseignante. » (p. 354) Ces moments autobiographiques permettent de mieux comprendre les prises de distance de l’autrice par rapport à une certaine doxa féministe qui peut valoriser les accomplissements professionnels des femmes au détriment des gratifications intimes de la maternité. Il ne faut pas sous-estimer ce que nous dit ce livre des souffrances paradoxales de la première génération de femmes « libérée » par la deuxième vague féministe (celle de l’autrice), quand elle note par exemple que « toutes celles qui ont plus de trente-cinq ans aujourd’hui ont intériorisé un sentiment de honte lié à la quête de la beauté, comme si, en se faisant belles, elles enfreignaient l’impératif moderne de l’accomplissement subjectif » (p. 401-402). La revalorisation philosophique de « l’option féminine straight, c’est-à-dire hétérosexuelle, cisgenre et maternelle » (p. 311) accomplie par l’autrice s’explique sans doute en partie par sa position, par sa propre situation de femme hétérosexuelle, cisgenre et mère (les marqueurs de race et de classe, peu évoqués dans le livre, ne seraient bien sûr pas à négliger). Loin d’invalider son entreprise, avoir conscience de cette position permet de mieux comprendre l’autrice, et peut-être de mieux rendre compte de certains angles morts de sa réflexion, par exemple pour ce qui concerne l’analyse de la condition féminine en termes de domination ; c’est peut-être depuis la perspective d’une femme relativement privilégiée que « plus aucun modèle ne prévaut ni aucun rôle ne s’impose » (p. 456). Le caractère situé de cette phénoménologie du féminin, inévitable, est d’ailleurs parfaitement assumé. « Paradoxalement, c’est en assumant le point de vue qui est le nôtre […] que nous pouvons soutenir la gageure de la montée en généralité : à partir de notre situation propre, qui n’est pas celle de toutes les femmes, nous allons essayer d’accéder à une interprétation générique qui vaille par-delà la diversité des expériences subjectives. » (p. 338-339) Le risque étant bien sûr de présenter comme « interprétation générique » des éléments propres à une personne, à une génération, à une classe sociale.

14 Dans une publication plus récente (Seins. En quête d'une libération, Anamosa, 2020), Camille Froidevaux-Metterie pallie admirablement ce problème en ne fondant plus principalement son entreprise phénoménologique que sur son propre point de vue mais sur des perspectives multiples. Pour analyser la place des seins, ces « organes phénoménologiques par excellence » (p. 195), dans l’existence des femmes, elle a recueilli un grand nombre de témoignages et a tenté d’opérer à partir de ceux-ci plutôt qu’à partir d’une subjectivité unique une montée en généralité. « La plus jeune [des femmes rencontrées pour ce livre] a 5 ans, la plus âgée 76 ans ; entre ces deux pôles, ce sont tous les âges de la vie que j’ai essayé de représenter, tout comme je me suis efforcée de rendre compte de la pluralité des situations de seins : femmes blanches, femmes noires, femmes trans, femmes enceintes, femmes allaitantes, femmes handicapées, femmes grosses, femmes maigres, femmes malades, femmes guéries, femmes privilégiées, femmes discriminées, femmes mères, femmes célibataires, femmes lesbiennes, femmes bi, adolescentes, enfants… » (p. 22-23) On ne peut que saluer ce recours à une structure polyphonique pour chercher à comprendre, dans toute la diversité de ses formes et dans sa complexité, le féminin, cet « état construit et contingent du rapport des femmes aux autres et au monde qui passe par leur corps » (p. 203).