Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2021
Novembre 2021 (volume 22, numéro 9)
Hannah Langlais

Giulio Angioni, le regard de l’anthropologue

Giulio Angioni, the anthropologist's view
Compte rendu de l’article « La narrativa sarda recente. Uno sguardo dall’interno » [« Le récit sarde contemporain : un regard de l’intérieur »]

1Né à Guasila, une petite ville du Sud de la Sardaigne, et décédé non loin de Cagliari, Giulio Angioni (1939‑2017), anthropologue et écrivain, figure majeure de la Sardaigne du xxe siècle, a quitté sa terre natale pour mieux y revenir, une décision qui a nourri nombre de ses écrits. Sa carrière universitaire l’a en effet mené à travers l’Europe, notamment en Allemagne, en France, ainsi qu’en Angleterre, où il fut fellow de l’université d’Oxford.

2Pilier d’une école d’anthropologie sarde, qui s’est constituée à son initiative dès les années 1970, G. Angioni a orienté ses recherches autour du monde paysan, il mondo contadino, ainsi que du thème de l’identité sarde1. Il est, en outre, l’auteur d’une dizaine de romans et nouvelles. On retrouve comme fil rouge dans ses ouvrages romanesques, aux genres variés, un cadre commun, la Sardaigne, ainsi qu’une réflexion nuancée sur les mutations connues par ce territoire au cours du xxsiècle, entre tensions et permanences. Fraus, petite bourgade imaginaire, qui représente et concentre les enjeux propres à la Sardaigne méridionale, tout en possédant une portée universelle, est un cadre récurrent des récits d’Angioni, tel un écho insulaire à Jefferson, Yoknapatawpha County, la cité fictive de William Faulkner.

3L’évocation du temps passé, chez Angioni, est aussi omniprésente que complexe. Elle est présentée comme résistance contre l’oubli, mais aussi propice à la nostalgie, l’illusion, voire l’apathie. À la fois acteur et observateur d’une île en mouvement, le romancier dispose d’une position privilégiée, qui n’est pas sans susciter, chez lui, un certain malaise. Certains de ses romans mettent ainsi en scène un narrateur double de l’auteur, en proie à la culpabilité de l’universitaire de retour dans sa terre natale.

4L’oro di Fraus2, premier succès littéraire d’Angioni, a été désigné par le critique Oreste del Buono comme l’un des premiers romans policiers sardes, l’œuvre pionnière d’une tendance prolifique3. L’auteur est en outre fréquemment qualifié de précurseur de la « Nouvelle Vague » sarde4, ce courant littéraire insulaire contemporain, se situant entre la fin du xxe et le début du xxisiècle. Il fut l’un des fondateurs du festival littéraire de Gavoi.

5L’article « La narrativa sarda recente : uno sguardo dall’interno5 », [Le récit sarde contemporain : un regard de l’intérieur] a été rédigé suite à l’intervention d’Angioni, lors du séminaire international A partire dalla Sardegna: una diversa geografia letteraria, organisé en mai 2015, à l’Université de Cagliari6. La deuxième partie de l’article, consacrée à Grazia Deledda, reprend cependant des passages d’un texte publié par l’auteur dix ans plus tôt7. Ce séminaire, visant à un état des lieux de la littérature sarde, notamment contemporaine, a réuni des universitaires provenant d’horizons variés : littérature mais aussi linguistique, sociologie, et dans le cas d’Angioni et de Mauro Pala, anthropologie. La diversité est d’ailleurs présentée par le linguiste Maurizio Virdis, l’un des organisateurs de l'événement, comme le point d’articulation des interventions :

L’incontro mirava ad avviare un’osservazione della cultura e della letteratura sarde nella loro diversità e specificità geografica, storica e linguistica, considerandole però non come entità chiuse, ma come realtà dinamiche aperte… La nozione di ’diversità’ è stata perciò considerata centrale, messa in relazione col contesto storico-geografico specifico, e studiata sia da una prospettiva interna che da un’ angolazione esterna.

[L’événement avait pour objectif une observation de la culture et de la littérature sardes, à travers leurs diversités et spécificités géographiques, historiques et linguistiques, en les considérant non comme des entités fermées, mais comme des réalités dynamiques et ouvertes… La notion de « diversité » était donc vue comme centrale, mise en relation avec un contexte historico‑géographique spécifique, et étudiée autant d’un point de vue interne, que d’une perspective externe8.]

6Angioni n’est pas un chercheur en littérature mais un écrivain. Il est donc à la fois acteur et objet d’étude de la littérature sarde du xxe et xxie siècle9. Sa communication propose un bilan rétrospectif, nuancé et parfois ironique, d’un phénomène littéraire commencé trente ans en arrière. Il y évoque, de manière synthétique, plusieurs thématiques approfondies par d’autres participants, notamment les enjeux de la langue d’écriture10, les évolutions historiques et sociales propres à la Sardaigne du xxe siècle11, les débats autour de la notion de « Nouvelle Vague » sarde12 et la tentation de l’exotisme13. Lors de la publication des interventions au sein d’une revue littéraire, deux ans après le déroulement du séminaire, l’exposé d’Angioni, qui est décédé brutalement entre temps, est placé au début du recueil et fait figure d’introduction.

Tour d’horizon de la Sardaigne au xxe siècle

7Angioni s’adresse à une assemblée de lecteurs et universitaires avertis, pour la plupart d’origine sarde eux‑mêmes. Nous tâcherons donc d’apporter ici quelques précisions sur le contexte et les enjeux évoqués par l’écrivain. On ne saurait trop insister, ainsi, sur l’importance du xxe siècle, au sein de l’Histoire, sociale et culturelle, de la Sardaigne. Désignée par Angioni, de manière synthétique, comme « (il) secolo più tragico ma anche più prospero o meno misero della nostra storia ». [« le siècle plus tragique mais aussi le plus prospère ou le moins miséreux de notre histoire14 »], cette ère s’ouvre, en effet, sur la domination autoritaire du gouvernement italien, des répressions sociales violentes et une crise économique sans précédent.

8L’Italie de Mussolini a exalté, dès les années 1930, un nationalisme auquel la Sardaigne n’a pas échappé, et intensifié fortement la répression linguistique, afin de minorer les langues sardes au profit de l’italien. Les années d’après‑guerre ont été marquées, quant à elles, par une certaine libération politique, avec l’obtention d’un nouveau statut pour la Sardaigne15, mais aussi par l’exode massif de jeunes travailleurs sardes vers les pays d’Europe centrale, ainsi que l’échec du Piano di Rinascita, qui en favorisant l’industrialisation de l’île, dès les années 1960, a renforcé les difficultés rencontrées par le secteur agricole‑pastoral. Cependant, la généralisation de la scolarisation et l’essor du secteur touristique ont donné lieu à de nettes améliorations au niveau de l’économie et de la qualité de vie.

9La Sardaigne aujourd’hui est le reflet des contradictions de cette Histoire contemporaine. En parallèle d’un processus d’exode rural en continuation, et d’un taux de chômage encore élevé, en regard du reste du pays, l’île doit faire face à des problématiques nouvelles, comme les excès liés au tourisme et la revitalisation des langues locales. Dans ce contexte, les revendications identitaires demeurent un sujet central, entre mouvements indépendantistes et appartenance nationale. L’identité en Sardaigne est encore une thématique sensible que l’entrée de l’Italie dans l’UE n’a fait que complexifier16.

Langues d’écritures & projections : des horizons d’attente littéraires

10Au fil de son intervention, Angioni évoque deux problématiques identitaires liées à la littérature : le choix du répertoire linguistique et la tentation de l’exotisme. Dans un territoire plurilingue, comme l’est la Sardaigne, la langue d’écriture choisie donne naturellement matière à débat. Cependant, l’opposition ne se situe pas seulement, comme on pourrait s’y attendre, entre une littérature en italien et une littérature en sarde. Le « sarde commun », langue qui serait compréhensible par tous les citoyens de l’île, est en effet un concept récent et relativement controversé. D’un point de vue linguistique, on compte au moins deux langues sardes principales distinctes, le logudorese (de la zone du Logudoro, au nord‑ouest de l’île), et le campidanese (de la zone méridionale du Campidano), elles‑mêmes divisées en un grand nombre de variétés, auxquelles s’ajoutent les variantes sardes‑corses (gallurese, sassarese) ainsi que les langues non‑sardes, héritières de dominations historiques, telles le catalan à Alghero, et le vénitien dans la partie de Arborea17

11Virdis, lors de son intervention au séminaire, distingue très clairement les écrivains insulaires faisant le choix d’une des langues sardes, et ceux optant pour une voie intermédiaire, un italien régional mâtiné de sarde. Si le linguiste milite pour la continuation d’une écriture littéraire produite en sarde, malgré sa réception limitée, Angioni semble quant à lui valoriser avant tout la diversité du panorama linguistique. Son intervention mentionne ainsi une large variété de langues d’écriture, y compris la langue italienne standard, qu’il considère comme également valables. Cette position est cohérente avec les propres choix de l’auteur, lequel a exploré plusieurs possibles linguistiques au cours de son œuvre.

12L’auto‑esotismo est un autre point essentiel de la réflexion d’Angioni, qu’il convient de clarifier. Littéralement « auto‑exotisme », il s’agit pour l’auteur d’une démarche visant, dans le cas des représentants d’une culture traditionnellement examinée à travers un potentiel exotique, comme la Sardaigne, de se complaire dans cette perception subjective, voire de projeter volontairement une image correspondant avec les stéréotypes en vigueur, à même de satisfaire un spectateur extérieur. Cette démarche est associée ici à un projet littéraire, hérité de la littérature sarde classique. L’auto‑esotismo aurait des motivations multiples, parfois inconscientes, d’ordre économique, esthétique, affectif ou critique. Dans le roman Assandira18, Angioni a approfondi ce thème en regard du secteur touristique, en imaginant le développement d’un marketing de l’authenticité. Les protagonistes, sardes et expatriés d’Europe du Nord, ambitionnent ainsi de transformer un domaine agricole archaïque en structure touristique, visant à satisfaire les fantasmes de vacanciers. L’exploitation découlant de cette illusion est double. Elle touche à la fois les touristes crédules et les locaux réduits à jouer un rôle.

Assandira descrive l’immagine dell’identità culturale sarda così come viene elaborata da un personaggio nordeuropeo, un danese. Questi, cavalcando una serie di stereotipi, si compiace in una visione della Sardegna immobile nella sua ‘purezza’, nella sua ‘incontaminazione’, nella sua ‘autenticità’.

[Assandira décrit une image de l’identité culturelle sarde, à partir de la conception que s’en fait un personnage nord‑européen, danois. Ce dernier, en s’appuyant sur une série de stéréotypes, se complait dans une vision de la Sardaigne immobile, dans sa « pureté », son caractère « intact », son « authenticité19 ».]

13Publié en 2004, Assandira aborde ainsi le thème des voyages alternatifs, en passe de devenir un produit de consommation comme un autre, et la capitalisation du pittoresque, ainsi que les tensions entre jeunes et anciens, étrangers fortunés et locaux.

Références littéraires & culturelles

14Au cours de sa réflexion, Angioni cite un grand nombre de figures littéraires et universitaires, dont une majorité écrasante est originaire de Sardaigne. Grazia Deledda (1871‑1936), écrivaine emblématique de l’île, seule lauréate italienne du Prix Nobel de littérature à ce jour, a connu un rayonnement international, porté par des écrits à la fois pittoresques et tragiques et rattachés à un lieu bien précis. La plupart des œuvres de Deledda ont en effet lieu dans sa région natale, la montagneuse Barbagia. Angioni évoque cette figure à travers ses paradoxes. Figure de proue de l’horizon littéraire sarde, ambassadrice de l’île à l’étranger, Deledda est également un modèle encombrant, attaché à un certain nombre de stéréotypes, qui, à l’aube du xxisiècle, perdurent encore dans les écrits de ses successeurs. L’image qu’elle a su tirer de la Sardaigne, pour le meilleur comme pour le pire, fait, selon Angioni, partie à jamais de l’identité littéraire des écrivains insulaires20.

15Parmi les écrivains du xixe et xxsiècle, associés comme Deledda à une ère traditionnelle de la littérature romanesque sarde, sont évoqués les figures de Salvatore Farina (1846‑1910), écrivain italien ayant vécu en Sardaigne, auteur de romans pittoresques et sentimentaux ; Salvatore Satta (1902‑1974), juriste sarde, dont les récits romanesques ont été publiés à titre posthume, en rencontrant un succès éclatant ; Giuseppe Dessi (1909‑1977), romancier d’une Sardaigne pure et mythifiée, considérée comme corrompue par l’influence du continent italien, et Emilio Lussu (1890‑1975) écrivain anti‑fasciste et politicien.

16Angioni mentionne, naturellement, les deux écrivains fréquemment associés à son propre nom, en tant que précurseurs de la « Nouvelle Vague » : Sergio Atzeni (1952‑1995), romancier d’une revalorisation de l’Histoire sarde, ainsi que de ses langues régionales, notamment à travers le posthume Passavamo sulla terra leggeri21 ; et Salvatore Mannuzzu (1930‑2019), magistrat et auteur d’une dizaine de romans policiers, qui comme L’oro di Fraus, d’Angioni, ont signé l’essor du genre en Sardaigne. Citons, en outre, Gavino Ledda (1938) considéré par Angioni comme le dernier romancier sarde classique, le poète Benvenuto Lobina (1914‑1993), ainsi que les auteurs contemporains Salvatore Niffoi (1950), Giorgio Todde (1951), Milena Agus (1959), Marcello Fois (1960), et Michela Murgia (1972).

17Hors du champ purement littéraire, Angioni évoque enfin deux noms qu’il convient de présenter. Il s’agit d’universitaires ayant, comme lui, observé la littérature à partir d’un point de vue transdisciplinaire. Alberto Mario Cirese (1921‑2011), anthropologue italien devenu professeur à l’Université de Cagliari, de 1956 à 1975, a fortement participé à l’essor du secteur en Sardaigne, où il a fondé une école d’anthropologie. Professeur et collaborateur d’Angioni lui‑même, il s’est intéressé tout au long de sa carrière à la littérature sarde, notamment populaire .

18Nereide Rudas (1925‑2017) fut la première femme à diriger, dès 1978, une clinique psychiatrique en Sardaigne, ainsi qu’à y occuper un poste de professeure de psychiatrie. En 1997, elle publie L’isola dei coralli, une réflexion sur la littérature sarde à travers une grille de lecture psychiatrique. Pour Rudas, chaque patient a un univers qui lui est propre, qu’il convient avant tout de chercher à comprendre. Elle rejoint en cela le combat mené par Angioni, en anthropologie comme en fiction romanesque, contre les stéréotypes associés, notamment, au « caractère sarde ».

***

19Il est possible d’interpréter de deux manières le titre de l’article d’Angioni. Ce « sguardo dall’interno » [« regard de l’intérieur »], est bien sûr celui d’un des protagonistes majeurs de la littérature sarde. Cependant, cette formule permet également d’évoquer un thème cher à l’auteur et développé lors de la conclusion du texte. Il s’agit de la possibilité, somme toute récente, donnée aux représentants de la littérature sarde, de pouvoir s’auto‑analyser, s’auto‑observer, après s’être vus si longtemps examiner « con lo sguardo dell’altro » [« avec le regard d’un autre »], c’est‑à‑dire selon des grilles de lecture extérieures, parfois biaisées ou inadaptées. Un regard de l’intérieur permet de mettre en valeur les ambiguïtés des thèmes souvent associés, un peu hâtivement, à la littérature sarde, et de se référer à un contexte connu, riche et complexe.