Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2021
Août-septembre 2021 (volume 22, numéro 7)
titre article
Alain Corbellari

Le possible et le probable. Joseph Bédier et les méthodes de la critique textuelle

The possible and the probable. Joseph Bédier and the methods of textual criticism
Frédéric Duval, « La tradition manuscrite du Lai de l’Ombre » de Joseph Bédier ou la critique textuelle en question. Édition critique et commentaire, Paris, H. Champion, coll. « Textes critiques français », 4, 2021. EAN : 9782745355058.

1Est‑il bien raisonnable de donner des éditions critiques des grands textes de l’histoire de la critique ? A fortiori lorsque ces textes critiques traitent du problème de l’édition critique ? À l’évidence oui, répond bravement Guillaume Peureux qui dirige aux Éditions Champion une collection intitulée « Textes critiques français », dont le quatrième tome offre une réédition commentée, par Frédéric Duval, professeur de philologie romane à l’École des chartes, de l’ouvrage classique de Joseph Bédier, La tradition manuscrite du Lai de l’Ombre. Tiré à part, paru en 1929, d’un article publié en deux parties dans la Romania de 1928, cette étude d’une centaine de pages comprenant la troisième édition par Bédier du petit Lai de l’Ombre de Jean Renart (nouvelle courtoise en vers du début du xiiie siècle) est en effet à l’origine d’une des plus fameuses polémique de la romanistique du xxe siècle. En 2013, un colloque s’était déroulé à Bruxelles pour célébrer le centenaire de la deuxième édition (1913) du Lai de l’Ombre par le même Bédier1, dans laquelle le grand médiéviste énonçait déjà brièvement les principes éditoriaux qu’il allait développer dans son texte de 1929 ; l’édition de Frédéric Duval s’inscrit dans le prolongement de ce colloque au cours duquel étaient apparues en pleine lumière la richesse et la fécondité des réflexions de Bédier, mais aussi leur ambiguïté et les contresens qu’elles avaient provoqués.

2Joseph Bédier (1864‑1938) est probablement le médiéviste du xxe siècle autour de qui se sont focalisées le plus de polémiques. Dès sa thèse sur Les Fabliaux (1893), il renverse l’axiologie de l’histoire littéraire en affirmant, avant Durkheim et Saussure, que la recherche des origines est vaine et que les critiques doivent s’intéresser avant tout à l’étude synchronique des productions de l’esprit humain. Ses Légendes épiques (1908‑1913) proposent d’envisager une genèse courte des chansons de geste, autour des routes de pèlerinage, véritable « geographical turn » avant la lettre. Enfin sa « méthode » éditoriale (si méthode il y a, point sur lequel il va nous falloir revenir) a consacré l’existence de deux paradigmes, « lachmannien » et « bédiériste », qui, comme on va le voir, ne reflètent pas vraiment la pensée des deux savants auxquels renvoient leurs noms.

3Les idées « bédiériennes » (adjectif par lequel nous rendrons à Bédier ce qui lui appartient, l’adjectif « bédiériste » étant par trop piégé) ont progressivement quitté le domaine de la polémique pour entrer dans celui de l’historiographie de leur discipline : dès 1963, Sebastiano Timpanaro se penchait sur l’invention du « lachmannisme »2 et en 1972, Kurt Kloocke3, bientôt suivi par Alberto Limentani4, tentait de dépassionner le débat sur les chansons de geste en le replaçant dans son historicité propre. C’est cependant dans les dernières années du xxe siècle que s’est véritablement fait jour l’intérêt de la critique pour l’œuvre et la vie de Bédier considérées dans leur globalité5, dans le même mouvement qui, dans le sillage de la new philology américaine, faisait sortir de l’ombre les figures de ses maîtres et de ses antécédents6. L’histoire des études médiévales est aujourd’hui un territoire reconnu de l’érudition médiéviste7 et bien de l’eau a coulé sous les ponts depuis ce jour de 1989 où Bernard Cerquiglini croyait pouvoir proclamer, dans son Éloge de la variante, que le temps des « dinosaures » de la critique textuelle était définitivement révolu8.

4Rappelons rapidement les termes du débat : c’est en 1913 que Bédier choisit de référer à Karl Lachmann la méthode scientifique d’établissement des textes anciens, dite aussi méthode « des fautes communes ». En réalité, comme la recherche plus récente l’a montré9, Lachmann n’a de ce point de vue guère été « lachmannien » : si, depuis près de deux siècles, ses éditions (de classiques grecs et latins, de la Vulgate, et même d’auteurs allemands du Moyen Âge ; qui oserait aujourd’hui se targuer de si vastes compétences ?) continuent d’être reconnues comme excellentes10, il le doit moins à l’application méticuleuse d’une méthode qui en était encore, de son temps, à ses balbutiements, qu’à son exceptionnel flair ecdotique. Ce que Bédier critique est en effet bien plus authentiquement la méthode des philologues de la fin du xixe siècle et en particulier celle de son maître Gaston Paris : collation de toutes les copies, examen méticuleux de toutes leurs variantes, détermination, parmi celles‑ci, des fautes qui dénoncent les aléas de la transmission manuscrite et permettent du même coup de reconstituer l’arbre généalogique (stemma) de la tradition textuelle et de rétablir les formes primitives du texte, y compris celles qui n’ont été conservées par aucun manuscrit subsistant (en particulier celles appartenant au dialecte supposé de l’auteur). Comme l’explique bien F. Duval, l’attribution à Lachmann permet à la fois d’éviter la confrontation avec le maître vénéré11 et surtout, de dédouaner la science française de ce qui pour Bédier est un travers, car à vouloir à toute force reconstituer un original perdu il se pourrait bien que l’on ne fasse que créer un monstre de toutes pièces. La critique de Bédier va en effet porter sur la difficulté de retrouver avec certitude les branches hautes du stemma, et sur ce qui lui semble l’indice du vice fondamental d’une telle ambition : l’abondance suspecte, dans les éditions critiques, des stemmas bifides menant au blocage, par impossibilité de choisir laquelle des deux branches est la plus proche de l’original. Ce scepticisme va mener Bédier à suspendre l’activité reconstructive pour privilégier le texte d’un « bon » manuscrit en le retouchant le moins possible. À un critique qui, se basant sur son texte de 1913, lui rétorquait qu’« une telle méthode d’édition risque d’être bien dommageable à la critique textuelle », Bédier répondait en 1929 que « Peut‑être ; mais c’est, de toutes les méthodes connues, celle qui risque le moins d’être dommageable aux textes » (p. 114). Une telle prise de position pourrait laisser croire que Bédier recommande tout simplement de s’en tenir à la lettre d’un manuscrit existant et de ne pas se préoccuper des variantes offertes par les autres témoins, mais ce serait oublier que Bédier demande de déterminer d’abord ce qu’est un bon manuscrit. Autrement dit, comme l’ont bien souligné des philologues récents comme Cesare Segre12, la méthode préconisée par Bédier implique de faire préalablement un travail « lachmannien » de comparaison pour ne pas choisir aveuglément le « manuscrit de base » adéquat. La plume polémique et parfois provocatrice de Bédier a cependant entretenu la confusion sur ses intentions, et le « bédiérisme » a très rapidement désigné une méthodologie paresseuse faisant fi de la tradition manuscrite et, par‑là, très facilement opposable à un « lachmannisme » tout aussi caricatural. Frédéric Duval estime cette « opposition entre deux camps, à la fois fausse et stérile » (p. 139), ce en quoi nous ne sommes pas tout à fait d’accord avec lui : ces deux positions, qu’il convient en effet de considérer abstraitement sans les confondre avec la méthodologie des deux savants qui leur ont donné leurs noms, constituent les deux extrêmes d’un spectre de pratiques très nuancées et, comme telles, s’avèrent extrêmement utiles pour circonscrire le débat critique.

5On renverra au détail des contributions du colloque bruxellois de 2013 pour se faire une idée de l’ampleur des polémiques suscitées par les considérations de Bédier, et l’on se contentera ici de quelques remarques historiques. Si les Français, mais aussi — quoique de manière plus nuancée — les Anglo‑Saxons, ont bien accueilli les propositions bédiériennes, les deux plus grandes nations philologiques d’Europe, l’Allemagne et l’Italie, leur ont opposé une fin de non‑recevoir presque unanime, résumée dans le mot de Giorgio Pasquali qui traita le bédiérisme éditorial de « dadaïsme scientifique » (wissenschaftliches Dadaismus13). Les Italiens, en particulier, ont ainsi développé un « néo‑lachmannisme » destiné à faire pièce au pessimisme et au scepticisme de Bédier. Notons par ailleurs que les considérations bédiériennes ont recueilli peu d’échos chez les philologues classiques, mais la situation était toute différente de celle de la philologie médiévale, du cadre de laquelle Bédier ne prétendait pas sortir : alors que dans le cas de cette dernière un écart d’une ou deux générations seulement sépare les plus anciens manuscrits conservés de l’original perdu, cet écart est généralement pour les antiquisants un abîme de plusieurs siècles voire d’un millénaire, ce qui décourage toute tentation de considérer comme globalement fiables les copies médiévales conservées. L’idée reçue, chez certains historiens vulgarisateurs, que la méthode lachmannienne serait destinée aux antiquisants alors que les médiévistes suivraient la méthode bédiériste14 est donc tout à fait naïve : si les classicistes ne sont en effet guère bédiéristes, les médiévistes se répartissent assez équitablement le long du spectre déjà évoqué qui va de l’interventionnisme le plus agressif (comble du « lachmannisme ») au non‑interventionnisme le plus laxiste (comble du « bédiérisme »).

6On a tenté de faire pièce aux arguments sceptiques de Bédier de plusieurs manières : en contestant la fatalité du stemma bifide15, en recourant aux statistiques16, mais surtout en insistant sur la possibilité d’identifier des fautes de copies et de les distinguer des variantes adiaphores (indifférentes)17. Ce fut là, depuis Gianfranco Contini, père de la « critique des variantes », l’effort essentiel des « néo‑lachmanniens », dont l’un des meilleurs manifestes vient d’ailleurs de paraître en traduction française : À quoi sert une édition critique ? de Pietro Beltrami18 arrive, de fait, à point pour contribuer au débat ecdotique, en offrant de remarquables exemples pratiques de l’effort toujours actuel des romanistes pour améliorer la connaissance et l’édition des textes du Moyen Âge. Surtout, il nous montre qu’en dépit des efforts de Bernard Cerquiglini pour l’abolir au profit de celle plus neutre de « variante » (dans le sillage des considérations de Paul Zumthor sur la « mouvance » des textes médiévaux19), la notion de « faute » a décidément la vie dure. La vulgate zumthoro‑cerquiglinienne, qui est peut‑être le dernier avatar de la french theory a avoir fait florès aux États‑Unis (puisque tout le mouvement du new medievalism — qui a défrayé la chronique universitaire américaine dans la première moitié des années 1990 — en découle), s’est finalement cassé les dents contre la dure réalité de la textualité médiévale : non, les variantes ne sont pas toutes adiaphores, et s’il est salubre de remettre en question les présupposés trop rigides d’un « lachmannisme » trop sûr de lui, les postulats de Cerquiglini nous ramènent fâcheusement à l’oreiller de paresse d’un « bédiérisme » mal compris. De ce point de vue‑là, la pratique du new medievalism n’est pas tout à fait, comme on a pu l’écrire « l’aboutissement logique d’un bédiérisme conséquent » (cité par Duval, p. 239), mais il nous semble tout de même excessif de « douter de la continuité théorique entre les deux approches » (ibid.), même s’il est certain que Bédier n’aurait pas cautionné l’idée cerquiglinienne de « l’excès joyeux » de la pratique scribale du Moyen Âge, vision qui prend pour abondance de biens une situation de disette de manuscrits fiables.

7Situant les grands termes du débat dans son introduction, nantissant le texte de Bédier de notes explicatives et proposant, à la suite l’un de l’autre, un « commentaire suivi » et un « commentaire analytique » de La tradition manuscrite du Lai de l’Ombre, Frédéric Duval apporte un point d’orgue à un quart de siècle de recherches bédiériennes. Il sera dorénavant difficile de dépasser cette lecture méthodique du texte sans doute le plus célèbre de Bédier, dont les acquis historiographiques s’avèrent aussi décisifs que les mises au point théoriques.

8Ennemi des simplifications, Frédéric Duval n’est pas dupe du tableau que dresse Bédier lui‑même de l’histoire de la pratique qu’il entend bouleverser ; il va jusqu’à parler d’une « caricature », laquelle « accrédite l’idée que la diversité des méthodes est impossible en une même période, voire chez un même philologue » (p. 135). Par‑là, Duval conteste implicitement à la fois l’idée foucaldienne des épistémès et la théorie des paradigmes scientifiques de Thomas Kuhn, que Bédier semblait anticiper et qui a peut‑être été utilisée de manière trop unilatérale pour expliquer l’histoire de l’ecdotique : les réactions au « bédiérisme » montrent, de fait, que celui‑ci ne s’est jamais imposé avec la force d’un paradigme kuhnien. Et Duval renforce sa position par ce que l’on peut appeler un véritable scoop historiographique, à savoir la remise en lumière des considérations proposées par le médiéviste Léon Gautier en pleine période positiviste (donc théoriquement « lachmanienne »), dans la deuxième édition (1878) du premier tome de ses Épopées françaises, pour privilégier un « manuscrit de base » dans des termes trop proches de ceux qu’utilisera Bédier pour que le silence de ce dernier sur Gautier ne soit pas assourdissant. On relativisera toutefois l’indépendance d’esprit de Gautier en rappelant que celui‑ci était à bien des égards un survivant de la période pré‑scientifique de la philologie médiévale, période à laquelle appartient de plein droit un Francisque Michel (1809‑1887), dont l’exemple est — au contraire de celui de Gautier — dûment célébré et souligné par Bédier. Il n’en demeure pas moins que Duval a raison d’insister sur le fait que Bédier se choisit soigneusement les prédécesseurs qui l’arrangent, souvent relativement éloignés de lui pour mieux passer sous silence des influences plus compromettantes par leur proximité.

9Duval insiste également beaucoup sur les effets de style de Bédier, chez qui « la rhétorique l’emporte, afin de ne laisser aucune échappatoire à ceux qui voudrait qu’une conjecture pût trouver un terrain plus solide que le goût » (p. 158) ; ainsi ne trouvera‑t‑on guère chez Bédier de considérations sur la critique interne et en particulier sur l’examen des rimes, tous éléments que les néo‑lachmanniens approfondiront de manière décisive. De manière plus technique, Duval souligne la confusion de Bédier « entre généalogie réelle et généalogie de la tradition conservée » (p. 145), voire entre « l’archétype et l’original » (id., note), sans tenir un compte suffisant de la décimation des manuscrits et en se focalisant abusivement « sur des instances humaines individuelles (auteurs et copistes) » (p. 236). La conséquence en est que « Bédier ne cherche pas à approfondir les relations entre les concepts d’‘auteur’ et de ‘texte’ », bien que sa réflexion aboutisse « à découpler le texte de l’auteur et à repenser le rôle de ces deux instances essentielles de la philologie au sein de la culture médiévale » (p. 253). Comme en d’autres domaines, tel celui de la morphologie du conte dans Les Fabliaux (où il déblaie le terrain pour l’analyse structurale sans l’anticiper réellement), Bédier s’arrête à mi‑chemin de la réflexion textuelle moderne : son attachement à la notion classique d’auteur l’empêche de procéder à un dépassement décisif vers lequel la pente même de sa réflexion le menait tout naturellement.

10Duval est par ailleurs peut‑être un peu trop catégorique lorsqu’il affirme que « la littérature française des xiie et xiiie siècle n’a guère connu de copies “autorisées” comparables aux archétypes antiques » (p. 174), d’autant plus qu’il reconnaît la valeur heuristique des hypothèses de Bédier sur la possibilités que certains auteurs aient fait circuler plusieurs copies revues par leurs soins de leurs œuvres, et qu’il ne semble pas faire grief au grand philologue de ne pas vouloir « distinguer le possible du probable » (p. 175) dans les différents stemmas conjecturaux qu’il dresse du Lai de l’Ombre dans son étude de 1929. Ces stemmas alternatifs, dont la gratuité apparente est sans doute pour beaucoup dans l’accusation de « dadaïsme érudit » qui lui a été faite, sont en effet un des apports les plus intéressants de la démonstration de Bédier, même si, ou plutôt justement parce qu’ils ne génèrent aucune certitude, sans pour autant pouvoir être écartés d’un revers de main.

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11On pourrait souligner encore d’autres éléments du riche commentaire de Frédéric Duval, mais tout le livre serait à citer, et l’on craindrait de lasser à ce jeu la patience du lecteur non médiéviste. Qu’il nous suffise de conclure que, faisant apparaître la modernité de Bédier là où elle est et refusant le mirage des analogies faciles, l’actuel professeur de philologie romane de l’École des chartes nous offre avec cette réédition d’un texte‑phare un jalon essentiel à la réflexion ecdotique contemporaine.