Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2021
Avril 2021 (volume 22, numéro 4)
titre article
Chloé Chaudet

De l’enchantement à l’engagement

From delight to commitment
Anne Besson, Les Pouvoirs de l’enchantement. Usages politiques de la fantasy et de la science-fiction, Paris : Éditions Vendémiaire, 2021, 224 p., EAN 9788363583543.

1Au-delà de leur succès éditorial, les écritures de l’imaginaire sont un fait social qu’il est temps d’envisager dans toute sa complexité. Ainsi pourrait-on présenter le dernier essai d’Anne Besson, qui se focalise sur ces deux catégories narratives que sont la science-fiction et « sa cousine » (p. 53), la fantasy. Ne s’y limitant pas, son ouvrage aborde d’autres œuvres plus généralement associées aux « genres de l’imaginaire » ‒ « sur-fictions […] présentant plus explicitement des mondes (ce sont des genres “cosmogoniques”), reposant plus massivement sur l’immersion (ce sont des genres “escapistes”, promettant un accès vers l’ailleurs) » (p. 33). Nul hasard, à ce titre, que soient aussi mentionnées des œuvres dont l’affiliation à la science-fiction ne fait pas l’unanimité, telles les dystopies 1984 de Georges Orwell (1949) ou The Handmaid’s Tale de Margaret Atwood (1985), dont l’adaptation en série télévisée (Bruce Miller, 2017-) a connu un succès international.

2Si le corpus d’étude se limite aux aires linguistiques française et anglaise et à l’espace atlantique nord, sa richesse est indéniable, et s’inscrit dans une approche comparatiste rendant justice aux circulations transmédiatiques des fictions évoquées. L’étude de leurs enjeux politiques, au sens large du terme – renvoyant à la vie dans la cité (politikos) – souligne tout l’intérêt d’une analyse sociocritique d’œuvres qui suscitent encore assez rarement la curiosité des chercheurs travaillant sur les articulations entre fiction, politique et société.

De la dénonciation à la force de proposition : des fictions clairement engagées

3« Il est aisé d’opposer, au sein des genres de l’imaginaire, SF et fantasy – science contre magie, futur contre passé, collectif contre individu, et donc aussi raison contre fantasme, projection contre régression, voire politique contre éthique » (p. 53). À rebours de ces associations, A. Besson rappelle la dimension présentiste de la science-fiction (p. 42-45) et montre, en s’appuyant sur l’essai « On fairy stories » (1947) de J. R. R. Tolkien, que la fantasy « nous parle de notre monde » (p. 46) en ce que « l’évasion [qu’elle] nous procure […] permet de prendre du recul sur l’actuel et le quotidien, et ce faisant, de mieux comprendre ce que nous attendons profondément de la “vie” et de la “réalité” » (p. 47). Cela étant posé, l’autrice fait émerger deux dynamiques caractérisant son corpus d’étude, qui correspondent de fait aux deux grands pôles rhétorico-esthétiques de l’engagement littéraire et artistique : une ambition dénonciatrice d’une part, une force de proposition d’autre part, laquelle s’incarne en particulier dans un élan utopique récurrent dans les fictions qu’elle convoque.

4Notant d’abord le « potentiel critique commun » à la science-fiction et la fantasy, surtout dans leurs manifestations les plus contemporaines. A. Besson montre que de nombreuses œuvres relevant des genres de l’imaginaire se présentent « comme dénonçant, dans des mondes futurs ou parallèles plus violents, plus spectaculaires, plus nets dans leurs partages et leurs choix, les dérives sociétales [sic] qui menacent aujourd’hui et demain » (p. 69). Sont notamment convoqués la tétralogie post-apocalyptique U4 (Florence Hinck, Carole Trébor et al., 2015), la trilogie Hunger Games de Suzanne Collins (2012-2015) et ses adaptations cinématographiques, les quatre volumes de Noughts and Crosses de Malorie Blackman (2001-2005) ou encore la trilogie Divergente de Veronica Roth (2011-2013), également adaptée au cinéma. A. Besson note ainsi que la figuration des inégalités, thème central dans ces œuvres dénonciatrices, « passe […] par une gamme d’analogies symboliques qui parviennent à marquer durablement l’imagination en présentant des situations ou des images s’appuyant sur un point de départ réel mais les soumettant à un effet loupe » (p. 71). Soulignant un peu plus loin la fréquence des préoccupations environnementales dans le corpus qu’elle étudie, l’autrice souligne de nouveau l’importance de Tolkien, dont la pensée « déjà adoptée avec ferveur par la contre-culture des campus californiens à la fin des années 1960, consonne aujourd’hui avec les discours écologistes, décroissants, antispécistes, et peut être lue comme un appel à l’action contre un progressisme synonyme de destruction » (p. 87). Et de citer l’écrivain, qui observait dans « On fairy stories » qu’« il est possible après tout pour un homme raisonnable d’arriver après réflexion […] à la condamnation des choses progressives telles que les usines, les mitrailleuses et les bombes » (ibid.).

5Or, chez Tolkien comme chez d’autres auteurs étudiés dans l’ouvrage, ces visées dénonciatrices se conjuguent à une force de proposition. « L’appel à une solidarité sensible étendue aux autres qu’humains, dont les récits merveilleux nous donnent un aperçu permettant d’en entretenir l’espoir » (ibid.), manifeste ainsi la présence d’une vision utopique s’incarnant autant dans les fort chrétiennes Chronicles of Narnia, de C. S. Lewis (1950-1956), que dans la trilogie plus récente et ouvertement anticléricale His Dark Materials, de Philip Pullman (1995-2000), toutes deux adaptées à l’écran. Si les stratégies de dénonciation sont souvent les plus valorisées au sein de la critique européenne traitant des liens entre littérature et politique, il en va autrement dans un contexte international plus large, où l’élan utopique qui irrigue nombre d’écritures engagées est un phénomène notoire et reconnu. De fait, la force de proposition qui caractérise les fictions étudiées par A. Besson n’est pas moins engagée que leurs visées polémiques, surtout si l’on se place dans une perspective écocritique – qui, dans le contexte des écritures contemporaines de l’engagement, signe une ouverture des considérations relevant de la vie de la cité aux problématiques liées à la vie sur Terre.

6À ce titre, on peut regretter que l’essai ne comporte pas de définition de l’engagement ni du terme « engagé », qui semble aller de soi et paraît surtout associé à une écriture réaliste, pamphlétaire et/ou articulé à la catégorie de « roman à thèse » (p. 65-67 et al.). L’appel à prendre au sérieux les genres contemporains de l’imaginaire qui se dégage de l’étude d’A. Besson pourrait ainsi être retourné à son autrice en considérant cette fois l’engagement littéraire : au tournant du xxie siècle, de nombreuses écritures engagées ont largement fait bouger les lignes et il est quelque peu dommage de se limiter à une approche somme toute assez datée de la notion. En invitant implicitement à dissocier le geste engagé du registre réaliste, le corpus à l’étude participe en tout cas bel et bien des reconfigurations actuelles de l’engagement littéraire et artistique. Plus généralement, l’étude souligne, à l’aide de corpus et outils conceptuels récents, que la fiction participe au débat démocratique, pour le meilleur comme pour le pire, non seulement en tant que telle (on pensera à la cornette des « servantes écarlates » qui s’invite dans diverses manifestations pour les droits des femmes depuis la fin des années 2010), mais aussi car elle s’avère structurante au sein des discours (socio)politiques (on pensera aux discours complotistes qu’A. Besson prend pour exemples dans le premier chapitre de son essai, « Puissances de la fiction »). Si nous vivons à l’ère du fake, les études littéraires nous offrent ainsi des outils d’analyse non négligeables pour cerner, comprendre et/ou déconstruire ces fictions qui nous environnent bien au-delà des formes d’expression artistiques.

Des fictions engageantes : l’implication révélatrice des récepteurs

7Un autre fil rouge parcourant tout l’essai d’A. Besson concerne la capacité des œuvres abordées à provoquer des recréations, qu’il s’agisse de créations poursuivies sous la même forme ou de créations réinvesties dans un autre médium que le texte imprimé. À cet égard, il est frappant de constater la récurrence de la sérialité dans les corpus à l’étude. D’une part, l’autrice mentionne sans cesse des trilogies, des tétralogies, voire des heptalogies (Harry Potter est une référence récurrente) – autant de séries littéraires qui témoignent d’un fort engouement des lecteurs, car si suite il y a, encore faut-il que le profit sonnant et trébuchant des éditeurs soit estimé assez prometteur pour que la publication se poursuive également. D’autre part, la présence des séries télévisées est très nette dans l’ouvrage, renvoyant à cette autre forme de sérialité qu’est la narration épisodique. Nul hasard qu’A. Besson convoque les travaux d’Anaïs Goudmand, qui a entre autres montré que les romans-feuilletons du premier xixe siècle et les séries télévisées qui se sont développées dans la seconde partie du xxe siècle obéissent à des logiques, des esthétiques et des visées thymiques fort semblables. Or les lecteurs adolescents et les jeunes adeptes du binge-watching ne sont pas les seuls à être fascinés par la science-fiction et la fantasy : les dynamiques de recréation que l’essai met en lumière se manifestent aussi dans le nombre impressionnant d’adaptations, à la télévision ou au cinéma, des textes dont il est (initialement) question. En extrapolant quelque peu, on pourrait presque se demander quelle œuvre de science-fiction ou de fantasy abordée dans l’étude n’a pas suscité la curiosité des scénaristes. Outre l’évident intérêt commercial de porter un bestseller à l’écran, ce phénomène souligne que les genres de l’imaginaire produisent très souvent un engagement à se ressaisir du texte.

8Le caractère engageant de ces fictions pour les jeunes lecteurs est plus spécifiquement exploré par A. Besson dans la deuxième partie de son livre, intitulée « Le pouvoir des lecteurs ». Si celle-ci ne se limite pas à des considérations sur les adeptes de la littérature de jeunesse ou young adult, les initiatives mises en places par des adolescent.e.s et étudiant.e.s y sont sans doute les plus intéressantes en termes de portée sociopolitique. A. Besson mentionne par exemple la Harry Potter Alliance, fondée en 2005 :

[I]nspirée par une fiction et (jusqu’à un certain point) par une autrice [J. K. Rowling] qui célèbrent […] les pouvoirs « magiques » d’une inspiration créatrice, la HPA a pour objectif affiché de « transformer les fans en héros » (« turn fans into heroes ») et de « changer le monde en mettant l’action politique à la portée de tous grâce au pouvoir du récit ». Le message de l’œuvre de départ est légèrement réorienté, mais dans un sens qui ne le trahit pas : dès lors qu’il est question d’action sur le monde, ce ne sont pas tant les fictions qui sont puissantes que les publics qui en tirent leur inspiration et leur énergie, pour peu de s’entendre sur les directions à emprunter. (p. 104-105)

9En prenant en compte les schématisations et récupérations s’inscrivant en partie dans les « guerres culturelles » qui continuent d’agiter l’espace nord-américain (p. 121-150), la réflexion sur le rôle déterminant des communautés de fans permet ainsi à A. Besson de questionner les enjeux d’un « règne des publics » (p. 151-178) qui s’inscrit in fine dans une même dynamique que les œuvres de référence :

Chaque fois il s’agit de remettre en cause, de manière souvent brutale, une autorité, un état des choses donné comme inéluctable, que ce soit le cours du monde ou la fin d’une histoire – la prégnance d’une vision « narrative » du réel contribuant à associer ces deux options. (p. 7-8)

10En filigrane, on pourrait lire dans l’ouvrage d’A. Besson la défense et illustration d’une narratologie pragmatique – dialoguant notamment avec les travaux de Raphaël Baroni et Jean-Marie Schaeffer (p. 15-33) – une narratologie visant à analyser autant les attentes, affects et actions engagés par l’œuvre concernée que son inévitable et délicate confrontation à un panfictionnalisme de plus en plus répandu.


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11En guise de conclusion ou plutôt d’ouverture, on pourra retenir un autre appel émergeant implicitement de l’essai d’Anne Besson : son invitation à confronter les œuvres qu’elle étudie à titre principal à d’autres types de fiction. Ce dialogue est en partie esquissé par l’extension ponctuelle de ses réflexions à d’autres domaines que celui de la fantasy et de la science-fiction au sens « strict » (si sens « strict » il y a). Au-delà des étiquettes parfois discutées, le « réalisme merveilleux » d’un Alejo Carpentier ou le « réalisme magique » d’un Salman Rushdie comportent par exemple certains points communs avec les stratégies du décalage étudiées par Besson – sans même parler de leurs enjeux politiques, des plus concrets dans le cas de Rushdie.